UNE PARITÉ ACCOMPLIE : LE QUATUOR BELCEA

UNE PARITÉ ACCOMPLIE : LE QUATUOR BELCEA

mardi 6 octobre 2026

Le Quatuor Belcea – D. R.

Berlin : première des six séances consacrées à l’intégrale des seize quatuors à cordes de Beethoven, confiée au Quatuor Belcea. Cette formation reprend ainsi le cycle ayant été interrompu à cause du Covid en 2020, à cause du Covid. Les Germains et les Anglo-Saxons aiment ces marathons. Les pianistes Artur Schnabel et Sir Alfred Brendel l’ont prouvé, tout autant que Sir Simon Rattle et l’Orchestre philharmonique de Berlin en 2015, lors d’une intégrale des symphonies de Beethoven …

*******

Tandis que le monde lyrique français apprenait le décès – à l’âge de 97 ans – de Louis Erlo, jadis directeur de l’Opéra de Lyon puis du Festival d’Aix-en-Provence, la foule des grands jours se rendait à la Pierre-Boulez-Saal pour un anniversaire et une commémoration. Un anniversaire ? Les dix ans de cette magnifique institution, contrôlée depuis sa naissance par Daniel Barenboïm et ses proches palestiniens. Une commémoration ? Le bicentenaire de la mort de Beethoven. Survenue à Vienne le 26 mars 1827, elle fait déjà l’objet d’hommages anticipés ici et là en Europe centrale.

En ce qui concerne Berlin, la Pierre-Boulez-Saal aura donné un coup d’envoi – le 4 octobre – pour ce qui se rapporte aux quatuors à cordes de Beethoven avec le lancement d’une intégrale en six séances.[1] Confié au Quatuor Belcea, le cycle a connu son inauguration en donnant aux auditeurs un bonheur absolu. Malgré deux signes indiquant que l’Allemagne n’est vraiment plus ce qu’elle était : un téléphone portable a sonné pendant le mouvement lent du « Quatuor en fa  majeur » opus 18/1, l’un des Lobkowitz. Un amateur de bonbons s’est délecté à faire crisser leur emballage. Mais un coup  de foudre beethovénien a retenti. Le contrevenant a été rudoyé par sa voisine,  en signe de protestation. Les mœurs policées de Vienne ne sont pas appliquées dans la ville qui fut antan la résidence officielle de l’Empereur Guillaume II, partisan de la violence et souverain inculte.

L’inculture n’est pas au répertoire du Quatuor Belcea, portant le nom de son premier violon, la Roumaine Corina Belcea. Cette dame toute en finesse, portant une robe du soir rouge, ouverte dans un dos où s’épanouissent cordon doré et pierreries multicolores, tient son monde avec une absolue fermeté dissimulée dans un jeu exquis. Le Quatuor Belcea – fondé en 1994 – ouvre son marathon beethovénien dans une perspective légitime de revanche. Il avait été interrompu, voici  sept ans pour cause de Covid. Aujourd’hui, deux femmes et deux hommes – une parité accomplie – font aussi bien que des prédécesseurs célébrissimes, les Quatuors Amadeus, Berg, LaSalle ou Ysaÿe. Ils incarnent, avec le Quatuor Diotima, une modernité totale à l’heure de se consacrer à Beethoven. D’où la standing ovation dont ils ont été gratifiés par l’un des publics les plus difficiles et les plus informés du monde. Non sans raisons profondes. D’abord, les Belcea ont un son spécifique. Ils ne cherchent pas à imiter la  pâte caractéristique de formations comme le Quatuor Capet ou le Quatuor Hongrois. On le constate autant au concert, qu’en écoutant leur intégrale  Beethoven en huit CD, publiée en 2019.[2]

Ensuite, les Belcea donnent aux auditeurs la sensation exceptionnelle de s’adresser à eux sans filtre. Une pareille générosité est d’autant plus remarquable que ces orfèvres cultivent une précision au dixième de millimètre. L’ostentation n’est jamais là, en particulier lorsque le violoncelle s’exprime au  début du premier mouvement de l’Opus 18/1. Quant à l’exécution de la « Grande Fugue en si bémol majeur » Opus 133 concluant le « Quatuor en si bémol majeur » Opus 130, elle donne une impression d’évidence sidérante. Les Belcea respectent ainsi le vœu de Beethoven : utiliser la « Grande Fugue » comme couronnement de l’Opus 130. Il s’agit aussi d’une page d’une difficulté d’interprétation hors du commun, d’un geste architectural d’une audace esthétique inouïe annonçant les expérimentations sonores des années 1950 à 1970. L’Opus 133 faisait – entre autres – l’objet de la vénération du compositeur André Boucourechliev. Son propos sublime est toujours aussi énigmatique que lorsque le Quatuor Busch l’enregistra en 1941 à New York, après que Felix Weingartner en eut aussi réalisé un arrangement pour orchestre à cordes durant l’année 1906.

On rendra aussi grâce aux Belcea d’avoir mises face à face trois œuvres de Beethoven distantes d’un quart de siècle. Ce principe d’opposition chronologique sera également adopté pendant les cinq séances à venir du cycle. À propos de chronologie : l’année 1770 fut celle du centenaire de la naissance de Beethoven. Outre une profusion de concerts en République fédérale d’Allemagne, son ministère des Affaires  étrangères envoya dans le monde entier dix tonnes de portraits, de stylos et de porte-clés à l’effigie du compositeur. En France, la télévision publique diffusa plusieurs soirées Beethoven animées par Brigitte et Jean Massin. En évoquant ces souvenirs, on a l’impression de traiter d’événements se perdant dans la nuit des temps. Une intégrale des quatuors de Beethoven sera-t-elle proposée dans notre pays en 2027 ? Encore importerait-il que, d’ici là, les salles de concert ne soient pas incendiées comme certains lycées …

Dr. Philippe Olivier

[1] Elles auront respectivement lieu les dimanches 15 novembre et 6 décembre 2026, 28 février, 14 mars et 18 avril, chaque fois à 18 heures. La Pierre-Boulez-Saal accueillera également une intégrale en trois séances des sonates pour violon et piano du même Beethoven.

[2] Chez Alpha.

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.