L’Opéra de Nice a ouvert sa saison lyrique 2026-2027 avec Orlando, l’un des ouvrages les plus singuliers de Georg Friedrich Haendel, compositeur d’une quarantaine d’opéras et d’une trentaine d’oratorios et drames musicaux entre 1705 et 1757.
Orlando est créé au King’s Theatre de Londres le 27 janvier 1733, avec un livret adapté de celui de Carlo Sigismondo Capece, lui-même inspiré de l’Orlando furioso de l’Arioste. Haendel reviendra d’ailleurs à l’univers du poète italien avec Ariodante et Alcina. Le rôle-titre fut écrit pour Francesco Bernardi, dit Senesino, l’un des plus fameux castrats du XVIIIe siècle et collaborateur privilégié de Haendel.

Quand les ravages de la passion conduisent à la folie
L’intrigue repose sur un conflit aussi simple dans son principe que complexe dans ses développements : Orlando, chevalier héroïque, est partagé entre la gloire des armes et son amour pour la princesse Angelica. Mais celle-ci aime le jeune prince Medoro, lui-même autrefois aimé de la bergère Dorinda.
Zoroastro, figure de mage et de sage, tente de ramener Orlando à sa vocation héroïque et de le détourner d’une passion qui menace de le détruire. Lorsque le chevalier découvre qu’Angelica lui préfère Medoro, puis les preuves de l’amour qui unit les deux jeunes gens, la jalousie l’emporte progressivement sur la raison.
L’une des grandes originalités de l’opéra de Haendel réside dans la personnalité même de son héros, personnage complexe qui semble se démultiplier au gré des conflits qui le déchirent. Tiraillé entre l’héroïsme des combats l’aspiration à la gloire et la violence d’un amour non partagé, Orlando sombre dans une folie qui l’entraîne dans une véritable descente aux enfers, entre fureur, hallucination et délire.

La mise en scène de Mariame Clément : entre monde contemporain et imaginaire chevaleresque
Pour cette production créée à l’Opéra de Lausanne en mars 2026 et reprise aujourd’hui à Nice, Mariame Clément choisit moins de transposer l’univers de l’Arioste que de confronter le monde contemporain au fantasmatique imaginaire chevaleresque qui habite l’esprit d’Orlando en s’attachant – selon ses propos – à des personnages d’un drame psychologique intimiste.
Le héros apparaît ainsi comme un jeune homme d’aujourd’hui, vêtu simplement, mais littéralement hanté par les figures héroïques d’un lointain passé dont il semble vouloir endosser les attributs. La frontière entre réalité et fantasme devient dès lors l’un des ressorts essentiels de la mise en scène. Dès l’ouverture, une voix féminine contemporaine évoque sa rencontre avec Orlando, tandis que les pensées de celui-ci, représentées par les pages de son journal intime, sont projetées sur un écran.
En superposant ainsi deux époques et, plus encore, deux réalités : l’imaginaire héroïque de la chevalerie et le quotidien de notre temps (Orlando rêvant d’exploits guerriers, mais demeurant en réalité prisonnier de ses tourments sentimentaux) Mariame Clément fait constamment évoluer le spectacle sur deux plans : celui de l’épopée chevaleresque fantasmée et celui d’une réalité quotidienne beaucoup plus prosaïque.

La scénographie de Kaspar Glarner matérialise spectaculairement cette dualité sur laquelle repose la lecture de l’œuvre par un immense heaume de chevalier qui occupe tout l’espace scénique. Davantage qu’un simple élément de décor, ce casque monumental apparaît comme une représentation de l’univers mental d’Orlando : personnages réels et figures épiques peuvent y apparaître, tandis que les vidéos de Gianfranco Bianchi renforcent cette impression de pénétrer dans sa conscience. Les lumières en clair-obscur de Valerio Tiberi contribuent également à entretenir l’incertitude entre réalité et souvenir, rêve et hallucination.
Lorsque le gigantesque casque pivote et s’ouvre, on découvre un café contemporain dont Dorinda devient la serveuse et où se croisent les protagonistes. Plus tard, un comptoir d’aéroport accueille Angelica et Medoro désireux de fuir Orlando, tandis que Zoroastro apparaît en commandant de bord. Ce dernier change ainsi régulièrement d’apparence et de fonction, véritable « deus ex machina » chargé de guider Orlando à travers le dédale des différents niveaux de réalité.
Pour autant, cette « actualisation » n’évacue cependant jamais complètement l’univers de l’Arioste. Angelica peut retrouver parfois l’apparence d’une princesse médiévale coiffée d’un hennin, Orlando se confronte à son propre double en chevalier et, au gré de ses hallucinations, surgissent des créatures monstrueuses empruntant à l’imaginaire pictural ancien. Le monde chevaleresque n’est donc pas supprimé : il devient le monde intérieur d’Orlando.

Le contraste prend une dimension particulièrement poétique lorsque l’intérieur du heaume laisse apparaître arbres, feuillages et paysages naturels accompagnant l’air d’Angelica « Verdi piante, erbette liete ». Mais cet univers mental se dérègle progressivement avec la jalousie du héros jusqu’à la grande scène de folie, point culminant dramatique de l’ouvrage. Les monstres envahissent alors son imaginaire avant que le chevalier furieux ne soit finalement appréhendé par des infirmiers et conduit vers l’univers psychiatrique qui ouvre l’acte III.
À travers ce constant va-et-vient entre quotidien contemporain et imaginaire médiéval, Mariame Clément semble ainsi déplacer le centre de gravité de l’œuvre : derrière le héros épique de l’Arioste apparaît avant tout un homme incapable de faire coïncider le réel avec la représentation exaltée qu’il s’en construit. Une sorte de « Don Quichotte moderne » selon les termes de la metteuse en scène. La scénographie monumentale du casque prend alors tout son sens : l’essentiel du drame se déroule peut-être moins dans le monde extérieur que dans la tête d’Orlando.
Sous les apparences du merveilleux baroque, l’œuvre possède une étonnante modernité psychologique. En effet, plus encore qu’une histoire de chevaliers, de princesses et de magie, Orlando raconte l’incapacité d’un homme à accepter que l’être aimé puisse en aimer un autre. Mariame Clément réussit son pari avec une indéniable habileté de surcroît non dénuée d’humour.
Une interprétation inspirée
À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Nice, auquel se joignent des musiciens de l’Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi retrouve un répertoire baroque dont il est depuis longtemps l’un des éminents défenseurs. Sa direction, qui mêle énergie et élégance, constitue l’une des forces de cette production.

En Orlando, Rémy Brès Feuillet, dans pareille mise en scène (qui « duplique » le personnage erratique dans un monde réel et un univers fantasmé) doit faire vivre les multiples visages du héros : l’amoureux, le jaloux, le guerrier puis l’être littéralement dévoré par une passion qui le conduit aux frontières de la démence. L’interprète est en tous points remarquable et son art de la vocalise et son aisance dans la virtuosité s’avèrent incontestables. On peut certes rêver d’une voix plus ample pour pareil rôle, mais dans la conception de la metteuse en scène ses moyens s’accordent parfaitement à la juvénilité du personnage comme à sa désespérance pathologique.

Marie Lys dessine une princesse Angelica revendiquant le droit de choisir celui auquel elle entend donner son cœur avec un chant stylé doté d’une authentique élégance.

L’attachante Dorinda d’Emilie Rose Bry conjugue habilement fraîcheur et agilité, brillant tout particulièrement dans le virtuose « Amor è qual vento » applaudi à juste raison.
Un peu en retrait, Fernando Escalona incarne néanmoins avec justesse Medoro, objet involontaire de la jalousie destructrice d’Orlando tandis que Joan Martin-Royo, doté d’une belle qualité de timbre confère à Zoroastro (dans ses diverses apparences) une indéniable autorité vocale et interprétative.
Un succès probant pour cette ouverture de la saison de l’Opéra de Nice
Christian JARNIAT
2 octobre 2026
Direction musicale : Jean-Christophe Spinosi
Mise en scène : Mariame Clément
Décors et costumes : Kaspar Glarner
Lumières : Valerio Tiberi
Vidéos : Gianfranco Bianchi
Distribution :
Orlando : Rémy Brès Feuillet
Angelica : Marie Lys
Medoro : Fernando Escalona
Dorinda : Emilie Rose Bry
Zoroastro : Joan Martin-Royo
Orchestre Philharmonique de Nice
Avec la participation de l’Ensemble Matheus
Coproduction : Opéra Nice Côte d’Azur, Opéra de Lausanne, Théâtre de La Maestranza de Séville









