Opéra de Marseille Une ouverture de saison avec « l’opéra des opéras » : le retour de Don Giovanni sur les bords du Lacydon

Opéra de Marseille Une ouverture de saison avec « l’opéra des opéras » : le retour de Don Giovanni sur les bords du Lacydon

vendredi 2 octobre 2026

©Camille Rovera

Malgré des conditions d’écoute rendues pénibles par une chaleur difficilement supportable dans la salle, la soirée d’ouverture de l’Opéra de Marseille permet de réentendre l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art lyrique, curieusement absent de la cité phocéenne depuis… quinze ans !

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Une production au classicisme sans faille…

On sait le public marseillais friand de grandes voix mais moins de mises en scène décapantes : sur les rives du Lacydon, on est loin de la cité du Roi René et on a peu de chances, ici, de voir une production d’opéra alla Tcherniakov, Haneke ou autre Warlikowski ! C’est sans doute pour cela que le choix de la production d’Agnès Jaoui, déjà programmée à Toulouse, Montpellier, Dijon et, en mars 2027, à l’affiche du Grand Théâtre de Tours, s’inscrit comme une évidence à l’occasion de l’ouverture de la saison 2026-27 et du grand retour de Don Giovanni sur la scène phocéenne : une scénographie d’Éric Ruf qui joue à fond le jeu du classicisme, mêlant avec un certain bonheur architecture gothique et balcons mauresques, lorgnant sur la Venise du film de Joseph Losey et sur le Casanova de Fellini – Elvira arrive en chaise à porteur et l’air du catalogue se décline bien évidemment en forme d’accordéon… -, des costumes somptueux aux couleurs bigarrées, signés Pierre-Jean Laroque, évoquant les scènes villageoises de tableaux du XVIIIe siècle et des lumières où Bertrand Couderc se souvient des clairs-obscurs de la peinture du Caravage. Sans abuser de l’utilisation de la vidéo, les quelques projections de Pierre Martin Oriol sont particulièrement efficaces, lors de l’Ouverture, en particulier, avec la vision diffuse de la silhouette d’un musicien puis d’un chef d’orchestre de l’époque de la composition – à moins que ce ne soit Mozart lui-même – dirigeant l’ouvrage.

D’où vient alors que l’ennui, malgré tant de beautés pour l’œil, finit par s’installer ? Selon nous, par une direction d’acteurs statique, mettant peu en relief la psychologie des personnages – c’est principalement le cas pour le rôle-titre, peu charismatique ici et beaucoup trop monolithique pour sembler, un moment, être en proie au doute – et le dense tissu de relations de ces derniers, pourtant décrit dans la partition et le livret, le plus souvent absent de la dramaturgie d’Agnès Jaoui.

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Certes, le parti pris de la metteuse en scène de tirer davantage l’ouvrage vers le dramma plus que vers la comédie est louable, même s’il n’est pas nouveau, mais il ne doit nullement se faire au détriment de l’esprit de synthèse devant laisser respirer le giocoso, à travers le personnage de Leporello, bien sûr, mais aussi par le comique de situation, présent dans de nombreuses scènes : force est pourtant de constater que le compte n’y est pas toujours et que la mise en scène semble souvent hésiter à prendre parti et à « faire intimité » avec l’œuvre. Sans nécessairement délivrer un énième message politique – au sens sociétal du terme – dans un opéra qui en a eu son lot, on aurait cru l’actrice et cinéaste passionnante qu’est Agnès Jaoui davantage en capacité de rechercher des positions scéniques attractives, si ce n’est inédites, chez ces passionnantes individualités que sont la plupart des personnages de Da Ponte. Enfin, sauf erreur de notre part, l’absence de retour du « grand seigneur méchant homme », lors de la scène finale, en guise de pied de nez à tout ce bel aéropage – qui va bientôt reprendre le cours normal de son existence et faire « société » -, alors même qu’il figurait dans les précédentes productions de Toulouse, Montpellier et Dijon, brouille encore un peu plus le sens du message de cette mise en scène.

Un orchestre de l’Opéra de Marseille magnifié par la direction vif argent de Lawrence Foster

À près de quatre-vingt-cinq ans, Lawrence Foster est, on le sait, un chef à la carrière et au parcours accomplis à la tête des plus belles phalanges de la planète. Il n’empêche : nous ne l’avions jamais entendu diriger un opéra de Mozart avec une telle souplesse dans la battue. Dès une ouverture où l’accord initial de ré mineur résonne dans la salle avec une noble gravité pour laisser place ensuite à un allegro tourbillonnant à souhait, on est frappé par un choix de tempi aussi enlevés, sachant sans accroc se mettre au diapason du plateau vocal. Aucun temps mort dans cette direction qui connaît le sens de l’urgence dramatique de l’ouvrage sans être pour autant trop rapide, et qui permet à un orchestre de l’Opéra en grande forme – y compris pour les musiciens qui, avec une joie visible, sont sur le plateau en costumes d’époque ! – et à un chœur parfaitement préparé par Florent Mayet, de construire une lecture cohérente et musicalement irréprochable. Bravo maestro !

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Un plateau vocal qui satisfait globalement les attentes

On n’est pas totalement convaincu par l’Elvira de Margaux Poguet, voix large mais pas égale sur tout l’ambitus avec une tendance à changer de couleur dans les graves, le plus souvent poitrinés et pas suffisamment projetés… même si l’on sait ce registre soumis à rude épreuve dans les emplois de soprano mozartiens ! C’est d’autant plus dommage que l’interprète n’est pas avare de pianissimi dans son chant et est dotée d’une noblesse naturelle qui sait éviter l’hystérie, fréquente dans certaines visions scéniques du personnage.

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Zerlina est confiée à la mezzo française Floriane Hasler, révélation artiste lyrique aux Victoires de la Musique Classique et Prix du Concours Reine Élisabeth en 2023. Dans son duo avec le Don, « Là ci darem la mano », tout comme dans ses airs « Batti, batti, o bel Masetto » et « Vedrai, carino », on apprécie la belle projection d’une jolie voix aux couleurs variées et à la musicalité admirable. Sans nul doute, une voix à suivre.

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Des trois rôles féminins, c’est la Donna Anna de la Géorgienne Salomé Jicia qui emporte le plus notre adhésion. Dotée d’authentiques moyens de soprano spinto d’agilità, cette artiste, familière du festival de Pesaro, avait déjà retenu l’attention dans Adalgisa in loco, il y a quelques saisons. En Anna, nous assistons à une leçon de chant, illustrée non seulement par le caractère incisif d’un aigu – ébouriffant « Or sai chi l’onore » – qui, à l’occasion, sait se faire adamantin, mais aussi par l’agilité de la vocalise – quel « Crudele ! … Non mi dir, bell’idol mio » ! – et un art consommé du legato faisant apparaître, s’il en était besoin, tout ce que le Bel Canto romantique doit à Mozart. Une Donna Anna qui fera date dans cette maison.

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Côté messieurs, le legato n’est pas ce qui caractérise le mieux les voix de Mischa Schelomianski, Commandeur impressionnant davantage par sa stature – il faut dire que l’armure lui sied tout particulièrement ! – que par un chant guttural et Louis Morvan, Masetto voulu probablement un rien bourru par la metteuse en scène, mais qui, curieusement, ne trouve pas matière, ici, à faire entendre ses moyens vocaux authentiques.

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Comme on pouvait s’y attendre, le Don Ottavio de Cyrille Dubois donne, lui aussi, une leçon de beau chant, ce qui ne saurait étonner quand on connaît la qualité de souffle et de fraseggio de ce prince de la mélodie. C’est cependant davantage « Dalla sua pace » que « Il mio tesoro intanto » qui convainc, sans doute parce que nous avons dans l’oreille des interprètes à la vocalise plus brillante dans cet air, ce qui n’est pas la première caractéristique de la voix de cet Ottavio racé.

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Avouons d’emblée que l’on avait davantage de mal à imaginer comment Marc Barrard, plus baryton-Martin que baryton-basse, allait vocalement entrer dans la panoplie vocale du rôle de Leporello, dont le dernier titulaire à Marseille n’était autre que l’autrichien Josef Wagner, plus basse que baryton, lui, habitué des emplois wagnériens et straussiens et qui avait même réussi à rafler la mise à Jean-François Lapointe dans le rôle-titre… Rien de tel, ici, puisqu’Agnès Jaoui ne fait pas du tout du serviteur le double de son maître mais bien davantage une personnalité bien consciente, depuis le début, que tout cela finira mal ! Même si l’on aurait aimé que le rapport entre ces deux principaux personnages masculins soit davantage creusé par la mise en scène, le côté « humain trop humain » de Leporello, avec son bon sens, son louvoiement voire sa poltronnerie ne sont jamais caricaturaux dans cette production, et c’est déjà beaucoup ! Une voix plus légère que celles que l’on a l’habitude d’entendre dans le rôle n’est donc pas rédhibitoire, même si l’on aimerait, parfois, plus d’autorité vocale dans les ensembles où l’organe a tendance à se perdre un peu. Il n’empêche : Marc Barrard sait chanter Mozart, avec d’authentiques qualités de projection et une prononciation impeccable du texte, ce qui ici est primordial, en particulier dans un air du Catalogue de fort belle facture. On se souvient, soudain, avoir entendu Marc Barrard, débutant, il y a bien des années, à l’Opéra de Montpellier en Don Alfonso de Così sous la direction d’un certain Antonio Pappano… lui aussi débutant ! Il n’y a pas de hasard.

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©Camille Rovera

Quelle est la vision du rôle-titre dans cette production ? Certainement pas celle d’un cérébral se posant, progressivement, des questions sur son parcours de vie ni davantage celle d’un séducteur conquérant mais, plus simplement, celle d’un individu persuadé que tout lui est permis et qu’ainsi « La nave va… », comme on dit en Italie ! Là encore, il y a de quoi rester perplexe… même si l’on comprend que la metteuse en scène n’ait pas voulu se laisser enfermer dans une vision post #MeToo, sans doute trop attendue… Dario Solari épouse complètement ce choix dramaturgique : son Don est doté d’une voix fort correctement projetée, au volume sonore probant, faisant d’un « Fin ch’han dal vino… » à l’autorité vocale à la hussarde, puis de son affrontement viril avec la statue du Commandeur, plus que de son « Deh, vieni alla finestra… » – pas assez ciselé selon nous – les moments les plus intéressants de sa prestation.

Applaudissements nourris et nombreux rappels au rideau final de la part d’un public visiblement séduit par l’ensemble du plateau vocal, la direction d’orchestre et la conception scénique.

Hervé CASINI
2 octobre 2026

Distribution

Direction musicale: Lawrence Foster
Mise en scène: Agnès Jaoui
Décors: Éric Ruf
Costumes: Pierre-Jean Laroque
Lumières: Bertrand Couderc
Vidéos: Pierre Martin Oriol

Don Giovanni: Dario Solari
Leporello: Marc Barrard
Don Ottavio: Cyrille Dubois
Masetto: Louis Morvan
Le Commandeur: Mischa Schelomianski
Donna Anna: Salomé Jicia
Donna Elvira: Margaux Poguet
Zerlina: Floriane Hasler

Continuo pianoforte: Federico Tibone
Orchestre de l’Opéra de Marseille, direction: Lawrence Foster
Chœur de l’Opéra de Marseille, direction: Florent Mayet

Le programme 

Don Giovanni (ossia Il dissoluto punito)

Dramma giocoso en deux actes, K. 527 créé au Théâtre National, Prague, le 29 octobre 1787.

Musique : Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Livret : Lorenzo Da Ponte (1749-1838)

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