Mardi 21 Juillet, le Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron accueillait les lauréats du grand Concours international Marguerite Long-Jacques Thibaud, créé en 1943 par la célèbre pianiste Marguerite Long (pour qui Maurice Ravel dédicacera son fameux Concerto en Sol pour piano et orchestre), et son ami le tout aussi alors célèbre violoniste Jacques Thibaud.
C’est un des concours internationaux les plus prestigieux du monde musical. Inviter les lauréats 2023-2026 est l’assurance pour le public de la découverte de jeunes et magnifiques talents, et pour ces derniers, d’une reconnaissance officielle indispensable pour leur toute fraîche carrière.
C’est donc la soirée sous les étoiles de Provence du jeune pianiste coréen Saehyun Kim (Prix Long-Thibaud 2025), et du tout aussi jeune et brillant violoniste ukrainien Bohdan Luts (Prix Long-Thibaud 2023).

Dans un programme particulièrement bien choisi, ils sont accompagnés par l’Orchestre Philharmonique de Marseille, dirigé par David Molard Soriano.
Belle idée élégante que de débuter le concert avec la suite de Maurice Ravel Le Tombeau de Couperin, pièce importante dans l’œuvre pianistique du compositeur français, écrite en pleine Première Guerre Mondiale, (entre 1914 et 1917), et dont la première audition aura lieu à Paris le 11 avril 1919, Salle Gaveau, par … Marguerite Long.
Ce n’est donc certainement pas par hasard que cette pièce a été choisie ce soir pour ouvrir ce concert.
Le bel Orchestre Philharmonique de Marseille, fondé en 1981 par Janos Furst, puis galvanisé par son successeur Lawrence Foster, avant d’être confié en 2023 à l’extraordinaire Michele Spotti, est aujourd’hui certainement une des plus belles phalanges orchestrales de l’hexagone.
S’il est toujours l’orchestre de l’Opéra de Marseille, il est aussi devenu un élément orchestral à part entière, avec une saison symphonique conséquente.
Ravel composa son Tombeau de Couperin lors des années de Première Guerre mondiale.
Retiré des tranchées, où il avait souhaité vivement se battre aux côtés de ses amis, pour constitution physique trop faible, il voulut rendre un hommage funèbre pour ceux qui tombèrent au combat, en composant cette œuvre divisée en six parties plutôt brillantes ; le compositeur voulut ici rendre hommage à leurs vies respectives et non pleurer leurs morts, en imaginant ces pièces aux titres évocateurs du classicisme à la française: Prélude, Fugue, Forlane, Rigaudon, Menuet, Toccata.. D’abord écrites pour le piano, il en orchestrera ensuite quatre des pièces, mais laissa en l’état le Prélude et la Toccata finale.
C’est donc dans une toute nouvelle orchestration due justement au chef David Molard Soriano, qu’il nous est permis de découvrir ces deux pièces qui encadrent cette suite.
C’est avec finesse que le chef a imaginé ce délicat travail; car orchestrer une pièce pianistique d’un compositeur qui fut aussi un des plus grands orchestrateurs de toute l’histoire de la musique, demande non seulement de l’audace mais surtout du talent !
Dès l’entrée volubile, confiée au hautbois solo (bravo au soliste de l’orchestre, car la partie est virtuose ! ), on est saisi par les très belles couleurs ravéliennes mises en avant par la formation symphonique phocéenne. Sous ses apparences qui peuvent paraître d’une écriture relativement « moderne » à certains auditeurs, on entend parfaitement les structures classiques dont Ravel se servit pour composer sa suite.
Sous la direction de David Molard-Soriano, celles-ci s’entendent parfaitement grâce à un geste aussi élégant, que précis et clair.
Les très belles sonorités orchestrales, sont remarquables notamment par des cordes chaleureuses et souples qui complètent avec beauté les interventions fruitées des vents et les éclats des cuivres.
De la très belle ouvrage, incontestablement.

Choisir ensuite le fameux Poème d’ Ernest Chausson, pour violon solo et orchestre, œuvre mélancolique mais puissamment expressive, est une évidence dont on ne se plaindra pas, tant cette partition au lyrisme exacerbé, est une des plus belles pages de la musique française.
Inspirée par un poème de Tourguéniev (le Chant de l’Amour Triomphant), et composée pour le violoniste virtuose Eugène Ysaÿe, l’œuvre tient bien plus d’un poème symphonique (quoique non descriptif) avec violon solo, que d’un concerto proprement dit.
Le jeune Bohdan Luts en offre une interprétation sensible et douce, avec un jeu chatoyant et mélancolique, mais aussi empli de fraîcheur par la sincérité de son interprétation passionnée mais pudique, et les accents chaleureux développés par son archet
Le public est conquis par la sincérité de ce jeune violoniste dont on reparlera dans les années à venir.

Mais la pièce maîtresse de ce concert, c’est évidemment le célèbre Concerto N.1 pour piano et orchestre de P.I. Tchaïkovski qui ne se présente plus, tant son thème initial est devenu célèbre, et l’on sent le public de La Roque d’Anthéron conquis dès les premières mesures si passionnées et grandioses, où l’on remarque la belle et puissante pâte orchestrale exprimée par l’orchestre.
Tchaïkovski était un remarquable pianiste, paraît-il, et c’est vrai que lorsqu’on écoute ses œuvres écrites pour le clavier, l’immense technique réclamée pour le soliste est incontournable.
Saehyun Kim a déjà tout d’un grand interprète: tant de maturité dans une si jeune personne est absolument remarquable et c’est avec un jeu pianistique puissant et inspiré qui nous galvanise, qu’il attaque l’œuvre.
Tout au long de sa prestation, il ne cessera de nous transporter par sa puissance, la profondeur du toucher, l’instinct mélodique, par un jeu subtil dont il fait ressortir dans la cadence du premier mouvement toute la clarté d’écriture contrapuntique.

Cette extraordinaire prestation annonce sous les meilleurs auspices la carrière de ce jeune pianiste.
Un triomphe pour tous ces beaux musiciens et particulièrement pour lui, où il remercie le public en faisant un petit signe aussi discret qu’amusant avec l’index, nous gratifiant de deux bis superbes : Tous deux ce sont des pièces de Frédéric Chopin:
D’abord avec un touché subtil, sensible et très émouvant, le Nocturne N.20 en Do # mineur, puis pour terminer sur une touche plus légère, la Valse N.6 opus 64 en Ré b Majeur, (valse souvent appelée « du petit chien »), où Saehyun Kim nous offre un jeu aussi brillant que virtuose.
Une très belle soirée sous les étoiles, pour le Festival de La Roque d’Anthéron qui nous permet encore de découvrir, deux beaux et superbes musiciens.
Marc Jénoc
21 juillet 2026
Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron
Mardi 21 Juillet 2026, 21h – Grande scène du Parc de Florans
Saehyun Kim, Piano
Bohdan Luts, Violon
Orchestre Philharmonique de Marseille : David Molard Soriano, direction musicale





