LA COUR DES GÉANTS

LA COUR DES GÉANTS

vendredi 21 août 2026

La Philharmonie de Berlin – (c) Christoph Soeder/dpa. Le bâtiment sera restauré à partir de 2032. Les travaux sont prévus jusqu’en 2039. Leur montant est estimé à un peu plus d’un milliard d’euros.

Triomphe, en présence de l’ex-chancelière Angela Merkel, de Kirill Petrenko pour le concert d’ouverture de la saison 2026-2027 de l’Orchestre philharmonique de Berlin.  La phalange et son chef adulé ont juxtaposé au cours de la même soirée les « Enigma Variations » d’Elgar et la « Quatrième Symphonie » de Tchaïkovsky, deux Himalayas symphoniques. Relation d’un concert mémorable.

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Foule des grands jours et afflux de hautes personnalités, dont l’ex-chancelière Angela Merkel, hier – à la Philharmonie de Berlin – pour l’ouverture de la saison 2026-2027 de son orchestre, assurément l’un des plus stables et les plus célèbres du monde. Kirill Petrenko (*1972), son directeur musical depuis 2019 a conduit un tandem Elgar-Tchaïkovsky. Il sera donné en alternance avec un autre programme dès le 23 août, début d’une tournée européenne de six concerts. Ils auront lieu aux Festivals de Salzbourg et de Lucerne, tout comme aux « Proms » de Londres. À l’automne, Petrenko et ses musiciens se feront entendre à New-York, avant de cingler vers l’Amérique latine. La phalange ne s’y est pas rendue depuis un quart de siècle. Le Brésil, la Colombie et l’Argentine recevront ainsi leur visite.

Doté d’un budget de 43 millions d’euros, l’Orchestre philharmonique de Berlin occupe 128 membres permanents.[1] Leur rémunération moyenne annuelle – salaires et indemnités diverses – est de l’ordre de 100. 000 € pro capita. Ils sont donc les mieux payés de toute l’Union Européenne. Comme la phalange constitue le phare de la diplomatie allemande en matière culturelle, sa sécurité financière semble inattaquable. On le constate aussi en abordant un débat actuellement en cours. Œuvre du grand architecte Hans Scharoun (1893-1972) et inauguré en 1963, le bâtiment de la Philharmonie doit être restauré. Il le sera à partir de 2032, une fois achevées les festivités du 150ème anniversaire de l’orchestre. Les travaux consécutifs à la tenue de ce jubilé sont prévus pour une durée de huit ans. Ils sont aujourd’hui estimés a minima à … 1, 15 milliard d’euros. Durant cette période, l’orchestre sera hébergé dans l’un des gigantesques hangars de l’ancien aéroport de Tempelhof. Voici des informations qui, en comparaison avec l’actuel délabrement culturel français, donnent le tournis.[2]

Retrouvons à présent des considérations réjouissantes. Ce 21 août, Kirill Petrenko a conduit les « Enigma Variations » opus 36 d’Edward Elgar (1857-1934) et la « Quatrième Symphonie » opus 36 (également !) de Tchaïkovsky (1840-1893). Eu égard aux difficultés d’éxécution de ces deux partitions, un tel programme est un challenge. Il a été remporté haut la main grâce à ce petit homme modeste, impressionné par des standing ovations et finissant seul par revenir sur scène une fois l’orchestre parti, afin d’adresser des signes joyeux à ses admirateurs. La juxtaposition de ces Himalayas symphoniques rappelle quels virtuoses de l’orchestration furent Elgar et Tchaïkovsky. Le premier intègre un orgue et des batteries de caisse claire à une série de quatorze variations redoutables à jouer, autant de portraits complexes de ses proches. Autrement dit, la machine électromécanique servant au chiffrement et au déchiffrement de l’information, utilisée par l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, n’a aucun rapport avec Elgar.[3] Se déroule devant nous – en particulier durant la 9ème variation – un tapis sonore, admirablement rendu par Petrenko et ses instrumentistes à cordes. Il atteste de la solidité de l’Empire victorien en 1899, année de création à Londres des « Enigma Variations » sous la direction de Hans Richter.

La même solidité – également prouvée récemment par le 93ème anniversaire de Dame Janet Baker – n’était pas, en dépit des apparences,  celle de la Russie des Romanov quand la « Quatrième Symphonie » de Tchaïkovsky fut donnée pour la première fois en 1878 grâce à Nikolaï Rubinstein. En compagnie de Petrenko, l’illustration allégorique des tourments intérieurs du compositeur s’efface devant une maîtrise stupéfiante de la substance sonore. On retrouve la virtuosité de Kurt Sanderling (1912-2011) quand il dirigeait cette œuvre, tant à l’Orchestre philharmonique de Leningrad (Saint-Pétersbourg) qu’à la tête de la phalange berlinoise, comme ce fut le cas en  juin 1992.[4] La minutie fascinante avec laquelle Petrenko recherche les aspects saillants méconnus des grandes œuvres fait merveille. Après l’avoir montré en particulier dès sa première Tétralogie bayreuthienne de 2014, il a sans cesse continué dans cette quête.

On en aura eu de nombreux exemples, à Berlin, ce 21 août. Que l’on songe au timbalier jouant pianissimo ou au pupitre des altos exécutant des figures vertigineuses durant le dernier mouvement de la « Quatrième Symphonie » de Tchaïkovsky. Parvenir à un pareil niveau est miraculeux. C’est entrer dans la cour des Géants. On peut renouveler l’expérience en écoutant sur Radio 3 RBB, pendant trente jours, la retransmission de ce concert mémorable.[5]

Dr. Philippe Olivier

[1] L’administration et les services rattachés à celle-ci ne sont pas pris en compte dans ce nombre.

[2] La Région Grand Est vient de diminuer de cinq millions d’euros son aide au spectacle vivant. Une première série de licenciements a déjà suivi.

[3] Cette hypothèse a été répandue en 2017 par le quotidien britannique The Guardian.

[4] L’enregistrement de l’opus 36 de Tchaïkovsky réalisé par Sanderling et la fameuse formation soviétique leur valut le Grand Prix du Disque 1957. On fut contraint de cacher la nouvelle de l’attribution de cette récompense au grand Evguéni Mravinski (1903-1988 . Il était très jaloux de Sanderling, codirecteur de l’Orchestre philharmonique de Leningrad avec lui.

[5] www.radiodrei.de.

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