La soprano roumaine Ileana Cotrubaș est décédée le 20 août 2026, à l’âge de 87 ans, comme l’a annoncé l’Opéra national de Bucarest, saluant en elle « l’une des voix roumaines les plus importantes du XXe siècle et une référence de l’art lyrique international ». Née le 9 juin 1939 à Galați, dans une famille de musiciens, elle avait rejoint dès l’âge de neuf ans le chœur d’enfants de la Radiodiffusion roumaine avant d’intégrer l’École spéciale de musique de Bucarest, puis le Conservatoire Ciprian Porumbescu dans la classe de Constantin Stroescu.
Ses débuts scéniques ont lieu en 1964 à l’Opéra de Bucarest, dans le petit rôle d’Yniold de Pelléas et Mélisande de Debussy — un rôle prémonitoire, puisque Mélisande deviendra plus tard l’une de ses incarnations les plus admirées. Distinguée la même année par le prix Georges Enesco, elle remporte en 1965 plusieurs premiers prix au concours international de Bois-le-Duc, puis en 1966 le concours radio-télévisé de Munich. Ces succès lui ouvrent les portes des grandes scènes internationales : La Monnaie de Bruxelles dès 1966, le Festival de Salzbourg en 1967, l’Opéra de Francfort où elle reste en troupe de 1968 à 1971, Glyndebourne en 1969 dans Pelléas et Mélisande sous la direction de John Pritchard, puis l’Opéra d’État de Vienne à partir de 1970, qui deviendra sa véritable maison artistique.
Le tournant de sa carrière survient en 1975 à La Scala de Milan, lorsqu’elle remplace au pied levé Mirella Freni dans La Bohème, à la demande expresse de Luciano Pavarotti. L’année suivante, elle grave sous la direction de Carlos Kleiber la Traviata qui restera l’un des sommets de sa discographie. En 1977, elle fait ses débuts au Metropolitan Opera de New York en Mimì, aux côtés de José Carreras. Les années 1977-1982 marquent l’apogée de sa carrière internationale, la soprano se partageant entre Vienne, Londres, New York, Munich, Paris et Glyndebourne.

Une artiste attachée à la France et à la Principauté
Ileana Cotrubaș a entretenu tout au long de sa carrière des liens réguliers avec les scènes françaises. Elle fait ses débuts au Palais Garnier en 1973, où elle reviendra pour plusieurs productions, dont un Don Carlos en 1986 dont la mise en scène ne recueillit pas son adhésion, ce qui, fidèle à son exigence de vérité scénique et musicale, ne manqua pas de se savoir. Sa présence en France se prolongea jusqu’à la fin des années 1980 : un récital donné salle Gaveau, à Paris, en 1989 — alors qu’elle venait d’avoir cinquante ans, est resté dans la mémoire des mélomanes présents comme l’une de ses dernières apparitions sur le sol français, quelques mois avant qu’elle n’annonce, au Royal Opera House de Londres, son retrait définitif de la scène.
Installée de longue date à Monte-Carlo, où elle avait élu domicile, la soprano s’est produite à l’Opéra de Monte-Carlo, dans le rôle d’Alice Ford du Falstaff de Verdi à la fin des années 1980, une incarnation appréciée pour son sens de la comédie autant que pour la finesse de son chant. La Principauté a par ailleurs conservé la trace d’un moment marquant de sa carrière : le 4 août 1979, elle y donnait avec Plácido Domingo, sous la direction de Gianfranco Masini, un concert lyrique de duos et airs de Donizetti, Verdi, Halévy, Massenet et Puccini – témoignant de la complicité artistique entre les deux chanteurs à l’apogée de leur art.

Enregistrements et vidéos de référence
Parmi la discographie et la vidéographie d’Ileana Cotrubaș on note plusieurs enregistrements devenus incontournables. Sa Violetta de La Traviata, 1976-1977 sous la baguette de Carlos Kleiber aux côtés de Plácido Domingo et Sherrill Milnes (Deutsche Grammophon), demeure l’une des versions de référence de l’ouvrage.
On retiendra également sa Gilda du Rigoletto dirigé par Carlo Maria Giulini, avec Plácido Domingo, Piero Cappuccilli et Nicolai Ghiaurov ; sa Mimì de La Bohème à La Scala aux côtés de Luciano Pavarotti sous la direction de Carlos Kleiber ; et sa Violetta télévisée au Metropolitan Opera en 1981, aux côtés de Plácido Domingo et Cornell MacNeil, sous la baguette de James Levine, l’un des documents visuels les plus célèbres de sa carrière. Elle a par ailleurs incarné une Micaëla de référence dans la Carmen dirigée par Claudio Abbado, et figure dans l’enregistrement du Rinaldo de Haendel réalisé sous la direction de Jean-Claude Malgoire.
Retirée de la scène en 1990, Ileana Cotrubaș s’était depuis consacrée à l’enseignement et aux master classes, formant notamment Angela Gheorghiu, Leontina Văduva, Maria José Siri et Elena Tsallagova. En 1998, elle avait publié Opernwahrheiten (« Vérités sur l’opéra »), suivi en 2017 de Die manipulierte Oper, deux ouvrages coécrits avec son mari Manfred Ramin dans lesquels elle exprimait ses réserves envers certaines dérives de la mise en scène contemporaine.
Nommée Kammersängerin en 1981 et membre d’honneur de l’Opéra d’État de Vienne en 1991, elle laisse le souvenir d’une artiste d’une rare noblesse vocale et scénique, dont la voix, au timbre reconnaissable, avait fait de cette fragilité même une forme de vérité artistique.

L’hommage de l’Opéra d’État de Vienne
Si l’Opéra d’État de Vienne n’a jamais été la scène de ses débuts internationaux, il en est devenu sa maison de cœur : elle y avait fait ses débuts en 1969 dans le rôle de Pamina de La Flûte enchantée, avant d’y incarner jusqu’en 1990 nombre de ses rôles les plus marquants — Violetta, Nedda, Mimì, Sophie, Gilda, Tatiana, Zerlina, Adina, Amelia ou Micaëla.
Membre d’honneur de l’institution depuis 1991, elle y était restée fidèle bien après son retrait de la scène, y intervenant encore, avec sa verve coutumière, dans des débats et rencontres jusqu’en 2012. À l’annonce de sa disparition, l’Opéra de Vienne a mis son drapeau en berne, saluant en elle une interprète dont la moindre phrase musicale devenait un événement, capable de transformer la moindre nuance de timbre en émotion pure — qualité que l’on retrouve notamment dans sa manière, restée célèbre, de dire la lettre de Giorgio Germont dans la Traviata de Kleiber, et le bouleversant « È tardi ! » de Violetta mourante.





