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Fidelio à l’Opéra de Nice

Fidelio à l’Opéra de Nice

vendredi 20 janvier 2023
Gregory Kunde et Angélique Boudeville. © Dominique Jaussein

Des images agitées de noir et de blanc. Des images d’oppressantes cellules. Des chaines de coups sourds et hurlants. Des blocs de néons sur des blocs de rage. Ainsi va la vie du mourant. Ainsi va le temps dans les geôles bouclant Florestan, prisonnier politique en Espagne au XVIIe siècle dans Fidelio de Beethoven et transposé de nos jours par le metteur en scène Cyril Teste (1) dans le quartier de haute sécurité d’une prison américaine.
Les matons mattent les écrans de vidéosurveillance, tandis que Léonore, épouse du malheureux libre de ses idées mais plus de sa liberté, parvient à franchir les barreaux des bourreaux. Don Pizzaro lui a ôté son essence de vie le jour où il a séquestré son amour, son amant, son époux.

Qui peut arrêter l’amour ? Quel être, quelle force, quel obstacle, quelle volonté ? Rien, ni personne. Ni les murs impénétrables de la réclusion, ni les âmes égarées dans le vice, la lâcheté, le crime, la vengeance, l’abus de pouvoir, la violence, l’infâmie. Ni la force physique. Rien. Il suffira à l’âme pure de couper ses cheveux, camoufler sa poitrine, quitter la couleur du jour pour la noirceur des taules. Elle apprendra l’horreur, la négation de son âme douce et généreuse jusqu’à exceller dans le pire afin de gagner la confiance de ses supérieurs et avoir le droit de revoir enfin son époux. Elle suivra aveuglement, telle une Jeanne d’Arc, la voix intérieure qui lui impulse un courage et une force invincibles, pour montrer le sens du monde et de la vie à ceux qui l’ignorent encore. Rien ne l’arrêtera, et certainement pas la mort! « La vie n’est nulle part ailleurs que dans la liberté ».
 
On gardera de ce miroir clair-obscur l’extraordinaire témérité de ce couple face à l’absence de cran des supérieurs, qui délèguent le sale rôle de tuer un affaibli sans défense et se camouflent dans l’alcool… Il n’est donc pas facile d’aller contre le sens de la vie, qu’incarnent avec parcimonie des âmes juvéniles, troupe d’enfants vêtus de clarté, parsemant le temps et l’espace de la scène d’étincelles vivantes, innocentes et pures. On emportera la force de l’Absolu, celle de celui qui affronte la mort pour ses idées, celle de son double amoureux qui brave jusqu’à son dernier soupir pour le plus noble des sentiments. La vie demande souvent un sacrifice ultime avant d’offrir en retour l’ultime accomplissement.
 
Pour nous transmettre ces messages, Cyril Teste utilise une nouvelle fois les caméras sur le plateau, maniées par des techniciens qui transmettent les images en direct sur des myriades d’écrans. Ce processus, qui joue un rôle primordial dans son univers de metteur en scène (2), donne à la caméra le rôle d’une arme qui révèle au monde extérieur l’horreur de l’univers carcéral. Dans les décors de Valérie Grall et la conception vidéo de Nicolas Doremus, des panneaux glissent sur scène, portant chacun les projections grandeur nature, juxtaposant silhouettes de chair et allures virtuelles. La réalité filmée se transpose, sans que l’on s’en rende compte, en mosaïque d’images dans la salle de surveillance des gardiens de prison. Un véritable tour de prestidigitation !
 
Au chef d’orchestre slovène, Marko Letonja, revient une part notable du triomphe de ce Fidelio, longuement applaudi par le public, Le maestro s’est illustré dans maints théâtres internationaux prestigieux et on l’avait déjà apprécié au pupitre de l’Opéra de Nice pour la version concertante du Château de Barbe Bleue de Béla Bartók. Sa direction puissante et extrêmement précise a permis notamment aux interprètes comme au chœur de donner le meilleur d’eux-mêmes.
Gregory Kunde habite pleinement le personnage de Florestan. Son parcours impressionne ! Ce ténor américain, qui a débuté avec des rôles légers comme par exemple La Dame blanche de Boieldieu à l’Opéra Comique en 1998, a également enregistré le rôle de Gérald dans Lakmé avec Natalie Dessay en 1997 et revêtu le costume de Tonio dans La Fille du régiment aux côtés d’Edita Grubevora sur la scène de l’Opéra de Nice en 1999.  En 44 années de carrière, sa voix a évolué vers des rôles de ténor spinto ou dramatique comme Otello de Verdi et Samson dans Samson et Dalila. A 68 ans, l’artiste fait preuve d’une énergie, d’une ampleur, d’un souffle et d’une ligne vocale qui forcent l’admiration.
Angélique Boudeville incarne quant à elle une Léonore avec une vocalité davantage belcantiste que celle des cantatrices wagnériennes souvent choisies pour cet emploi (en témoigne sa Mathilde de Guillaume Tell, la saison dernière, à l’Opéra de Marseille), ce qui s’avère plus logique pour une œuvre du tout début du XIXème siècle. Albert Dohmen, habitué des grands rôles wagnériens, interprête un remarquable Rocco à la ligne de chant châtiée, le comédien égalant le chanteur. On regrette le rôle si court de Birger Radde dans Don Fernando, au timbre de voix chaleureux et au legato impeccable. Thomas Gazheli, par la voix ténébreuse qu’il prête à Don Pizarro, fait vibrer la terreur en ces lieux. Enfin, saluons les deux français de la distribution, l’excellent Valentin Thill en Jaquino et l’attachante Jeanne Gérard en Marzelline.
 
Déchirés tout au long de l’oeuvre par les contrastes nous baladant de la vie à la mort, du bien au mal, nous quittons l’enceinte de l’Opéra de Nice pénétrés par la puissance du chœur en couleurs (direction Giulio Magnanini), chantant l’allégresse de la victoire de l’Amour, la victoire de la Vie sur l’obscurantisme de l’oppression.
 
Nathalie Audin
Le 20 janvier 2023 (1) Pour la circonstance, c’est Céline Gaudier qui assume la reprise de la mise en scène de Cyril Teste. (2) On se souvient notamment de son Hamlet à l’Opéra Comique en 2018.

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