Festival d’Aix en Provence 2026 – Théâtre du Jeu de Paume : El Cimarron

Festival d’Aix en Provence 2026 – Théâtre du Jeu de Paume : El Cimarron

samedi 18 juillet 2026

©Jean-Louis Fernandez

Le Théâtre du Jeu de Paume, qui est en fait l’ancien Théâtre municipal de la ville d’Aix-en-Provence, est une délicieuse bonbonnière du XVIIIe siècle, située en plein cœur de la vieille ville, et superbement restaurée en 2000), est l’endroit idéal pour les opéras intimistes et le théâtre musical.

Hans Werner Henze (1926-2012 ), composa El Cimarron, plus pièce musicale qu’opéra à proprement parler, pour quatre musiciens; une flûte, une guitare, percussions et baryton solo, pouvant être interprétée en Allemand ou en Espagnol..

Hans Werner Henze est un musicien allemand important du XXe siècle, qui nous laisse un catalogue imposant, entre autres avec ses dix symphonies qui sont des œuvres incontournables, dont la seconde et la troisième font référence à un lyrisme que n’aurait pas refusé Alban Berg.

Homme tourmenté, enrôlé de force dans les jeunesses hitlériennes (traumatisme dont il ne se relèvera pas), il restera un compositeur incompris des artistes de son temps : trop « classique » pour certains, trop moderne pour d’autres ; il s’est simplement toujours refusé à être rangé dans une catégorie… et c’est ce qui fait son grand intérêt !

Plutôt méconnu en France (où on le connaît surtout grâce à une production nancéenne dans les années 80, de son opéra adaptatif de Manon Lescaut « Boulevard Solitude » (Hanovre 1952), compositeur également de l’opéra Der Junge Lord ( Deutsche Oper Berlin 1965, disponible chez Deutsche Grammophon), il décida à la fin des années 60 de délaisser le monde lyrique (après la composition de 27 opéras tout de même !), qu’il pense trop traditionnel, pour une approche musicale voire lyrique beaucoup plus intransigeante.

Il est vrai que l’époque des années 70 est à la mode du théâtre musical (sorte de petits opéras de formes brèves, avec très peu d’instrumentistes et de chanteurs).

5El Cimarron Festival dAix en Provence2026©Jean Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Henze visite et enseigne un temps à Cuba en 1969 ; il découvre au travers d’un livre, l’incroyable histoire d’ Esteban Montejo, né en 1860, devenu esclave en fuite (El Cimarron), et qui, parvenu à l’âge de 100 ans, souhaita conter son histoire à l’auteur littéraire cubain Miguel Barnet, puis termina sa vie à…112 ans !

Hans Werner Henze décide dès son retour en Allemagne, de s’appuyer sur un livret de Hans Magnus Enzensberg inspiré de cette biographie intitulée La Fuite de l’Esclave.

Il compose sa partition pour le baryton afro-américain William Pearson, le guitariste cubain (et compositeur) Leo Brouwer, le flûtiste allemand Karlheinz Zoeller, et le percussionniste Stomu Yamash’ta : une œuvre imaginée pour une approche musicale multiculturelle, version par ailleurs immortalisée par un enregistrement Deutsche Grammophon – toujours disponible dans la collection 20e siècle – et dirigée par Hans Werner Henze lui-même dans les années 70.

Avec les quinze chants qui composent l’œuvre El Cimarron, Henze entre de plain pied dans un univers certes évocateur, mais qui peut se révéler aride, avec ses pages atonales d’où émergent régulièrement cependant des mélodies ou des rythmes caribéens. 

Partition radicale exigeante, œuvre aussi bien musicale que politique (Henze souhaitait que la musique soit également prise de conscience politique), ici, s’appuyant sur le vécu réel d’un esclave cubain en fuite, et sur ses expériences vécues : la domination, l’aliénation, la violence sociale, mais aussi le rêve, la liberté.

4El Cimarron Festival dAix en Provence2026©Jean Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Univers avant tout de couleurs développées par la guitare (d’où émergent parfois des bribes de mélodies cubaines, de rythme d’Habanera) et au travers de percussions caractéristiques – ou évocatrices – des Caraïbes : bongos, congas, steel drum (sorte de bidon sur lequel on frappe, apparu dans les années 30 du côté de Trinidad, dans les quartiers pauvres), log drums (sorte de tambours rectangulaires en bois), la flûte traversière quant à elle pouvant être tour à tour mélodique, évocatrice des mystères de la forêt, ou synonyme de l’angoisse du fugitif.

Commande pour le Festival d’Aldeburgh (que dirigeait alors Benjamin Britten), l’œuvre y est créée le 22 Juin 1970.

La partie vocale est particulièrement exigeante pour le baryton, qui, seul en scène durant une heure quinze environ, doit chanter, interpréter, dire, crier, exprimer par onomatopées, passer en voix de tête puis en chant lyrique, toute l’expression vocale imaginable requise depuis le chant en passant par le « Sprechgesang » cher à Schoenberg. 

À ce titre, l’extraordinaire performance (ici interprété en Espagnol), de la basse d’origine vénézuélienne Iván García  ce samedi 18 Juillet au Festival d’Aix est mémorable ; cet artiste a d’ailleurs participer à de très nombreux et prestigieux enregistrements (Le Couronnement de Poppée avec Gabriel Garrido, ou encore l’Orfeo de Monteverdi avec Jordi Savall, entre autres…).

Sa présence scénique, son charisme et sa voix somptueuse, ( quel Sarastro, quel Boris même, et quel Porgy il peut incarner ! ), sont époustouflants.

7El Cimarron Festival dAix en Provence2026©Jean Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Remplaçant Eric Green qui a renoncé pour raisons personnelles à son contrat, Iván García n’en est que plus remarquable. Couronné du Prix de l’Association Argentine des critiques musicaux justement pour El Cimarron en 2021, il obtient un triomphe amplement mérité à l’issue de la représentation.

Il fait ici ses « débuts » au Festival d’Aix, qui, nous l’espérons, le réinvitera très prochainement !

6El Cimarron Festival dAix en Provence2026©Jean Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Sous la supervision musicale de Carlo Emilio Tortarolo (car il n’apparaît pas en scène, mais a coordonné les quatre artistes durant les répétitions), cette très difficile partition (dont certains passages nous ont paru plus libres que dans la version discographique de Henze), a trouvé en ces interprètes d’absolus ambassadeurs : Que ce soit le guitariste Jean-Marc Zvellenreuther ou pour la terrible partie de flûtes (car tous les modèles de flûtes sont représentés depuis le piccolo en passant par la traditionnelle flûte traversière ou encore la plus rare flûte basse), la prestation du tout jeune instrumentiste Daniel Shao est fabuleuse !

Tous deux participent aussi activement à la mise en scène et… aux percussions.

Car l’instrumentarium percussif gigantesque – à lui seul un décor – est tenu spectaculairement par le percussionniste Minh-Tâm Nguyen ; ce dernier a fort à faire avec cette œuvre, et effectivement « l’aide » de ses collègues guitariste et flûtiste est indispensable pour certaines pages.

Eux aussi reçoivent à la fin du spectacle une ovation plus que judicieuse !
À ce niveau nous pouvons parler de (très haute) performance musicale et de performers !

3El Cimarron Festival dAix en Provence2026©Jean Louis Fernandez
©Jean-Louis Fernandez

Dans la belle scénographie épurée de Rosie Elnile, qui signe aussi les costumes, l’excellente mise en scène de Elayce Ismail a pour elle l’avantage d’images aussi fortes qu’oniriques, dans de superbes lumières dues à Azusa Ono ; la scène baignée d’un brouillard constant, offre au spectateur des moments saisissants, comme cet éblouissant soleil de lumière qui occupe l’arrière-scène sur un mur jaune ; chacun des tableaux est ponctué du titre des 15 scènes qui structurent l’œuvre (Le Monde, La Fuite, El Cimarron, la Forêt etc … ), par l’inscription sur un haut tableau noir situé à cour (qui s’envolera vers la fin de l’œuvre)

Metteure en scène, écrivaine et dramaturge, Elayce Ismail travaille aussi bien pour le théâtre, l’opéra et le cinéma. Elle est membre de l’Académie du Festival d’Aix, sous la direction de Katie Mitchell depuis 2022.

En signant ici sa première mise en scène au Festival, elle fait une entrée remarquable et remarquée par sa sensibilité et son intelligence scénique.

En résumé, un très beau spectacle, hors normes, hors du temps, puissant, à mettre aussi à l’actif de ce Festival d’Aix 2026, qui est incontestablement un très grand cru.

Marc Jénoc
18 Juillet 2026

El Cimarron : Festival d’Aix, Théâtre du Jeu de Paume,

Mise en scène: Elayce Ismail
Scénographie et costumes : Rosie Elnile
Lumières: Azusa Ono
Supervision musicale : Carlo Emilio Tortarolo
Baryton basse: Iván García
Flûtes: Daniel Shao
Guitare: Jean-Marc Zvellenreuther
Percussions: MInh-Tâm Nguyen

 

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