FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE- Conservatoire Darius Milhaud Récital Michael Spyres, cet O.V.N.I…

FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE- Conservatoire Darius Milhaud Récital Michael Spyres, cet O.V.N.I…

lundi 13 juillet 2026

©Festival Aix-en-Provence

Dans un programme essentiellement allemand mettant en valeur un timbre – voire plusieurs ! – et une technique à couper le souffle, le baryténor américain casse la baraque auprès d’un public festivalier en délire

Un chanteur hors-normes et un pianiste-récitaliste haut de gamme

C’est dans le cadre intimiste de l’auditorium du Conservatoire Darius Milhaud qu’a été donné l’un de ces récitals d’exception dont on se souvient longtemps, une fois qu’en a résonné la dernière note… .

Un écrin idéal pour Michael Spyres, artiste dont les qualités trouvent sans doute dans l’exercice du récital leur plus parfaite expression. Là où la scène lyrique exige du chanteur de multiples compétences théâtrales et dramatiques, le récital permet à l’interprète de concentrer toute son attention sur le texte, la ligne vocale et la couleur musicale : et, avec Spyres, on sait très vite qu’en la matière, on va être servi !

Dans cet espace aux dimensions resserrées, la sève vocale débordante du ténor nord-américain semble trouver, ce soir, un terrain idéal d’élection. La technique impressionnante du chanteur n’est plus à démontrer, mais c’est surtout la sensibilité de son interprétation, l’élégance de son phrasé et son intelligence musicale qui séduisent ici de façon irrésistible.

Il est vrai que, dans les ouvrages lyriques, ces derniers temps, Michael Spyres ne fait pas toujours l’unanimité auprès de la critique par les choix qui sont les siens. Sa technique est ainsi discutée en raison des changements de couleur et d’émission qu’il utilise pour servir ses interprétations. Ces choix, assumés, lui permettent pourtant d’aborder un répertoire immense, couvrant plusieurs tessitures et plusieurs esthétiques vocales. Certains y voient une rupture de l’homogénéité du timbre ; d’autres admirent au contraire cette capacité rare à adapter constamment sa voix aux exigences de chaque œuvre.

Or, dans un programme qui, ce soir, est consacré quasi-exclusivement au lied allemand, cette approche trouve un terrain particulièrement favorable. À l’exception du premier bis, le toujours émouvant Spectre de la rose de Berlioz, le programme affiche ainsi une remarquable unité stylistique. Michael Spyres y parvient à colorer chaque mélodie avec une justesse étonnante, sans jamais sacrifier à l’excès démonstratif. Une sobriété de bon aloi demeure le fil conducteur de la soirée, sans que l’intensité émotionnelle en soit le moins du monde atténuée. On en ressort emballé !

Précisons-le très vite : cette réussite doit également beaucoup à la présence de Mathieu Pordoy. Le pianiste-récitaliste offre, en effet, au chanteur un écrin d’une rare distinction. Par le choix de tempi souvent retenus, son sens des atmosphères et sa manière particulièrement raffinée de faire naître ainsi une poétique musicale, Pordoy contribue pleinement à la réussite de ce récital. Une telle entente artistique explique sans doute pourquoi le public s’est trouvé sous le charme dès les premières mesures, conservant jusqu’à la fin un niveau de concentration et d’écoute absolument remarquable !

marcoborrelli
©Marco Borrelli

Un programme irrésistible !

Michael Spyres débute son programme avec les Wesendonck-Lieder de Richard Wagner, pièces qui mettent d’emblée en évidence un médium superbe – Der Engel et Stehe still! – mais qui, avec Im Treibhaus, permettent d’entendre aussi des envolées vocales plus ténorisantes d’une superbe ampleur ! Et quel art consommé du legato dans « Träume » !

Avec les Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant), de Gustav Mahler, la collaboration avec le pianiste s’appuie sur un environnement fait de sérénité et de gravité qui ne sont, pour autant, jamais synonymes d’ennui. Ici, plus encore que chez Wagner, l’imbrication du texte et de la musique prend sa pleine dimension. On est bluffé par une telle maîtrise des couleurs et des nuances – quel falsettone ! –, en particulier dans Ich hab’ ein glühend Messer et Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, écrits sur des poèmes du compositeur lui-même. Soudain, Spyres laisse le bary… pour ne garder que le ténor ! A un tel stade de beauté dépourvue de tout artifice, on ne peut que rendre les armes !

Avec le groupe des Lieder de Richard Strauss – qui comprend les incontournables Cäcilie et Morgen ! -, le temps semble s’arrêter. Ce qui frappe d’abord est le travail remarquable réalisé sur le registre grave de la voix. Puis viennent les aigus rayonnants de Cäcilie, projetés avec un éclat souverain. Enfin, dans Morgen!, c’est l’art de la nuance, de l’allègement et de la demi-teinte qui fascine une nouvelle fois.

Avouons que, d’un point de vue tout personnel, c’est le cycle des cinq lieder d’Erich Wolfgang Korngold, Unvergänglichkeit (Eternité), sur des poèmes d’Eleonore van der Straten, qui nous a peut-être le plus bouleversé. Tout d’abord, parce que l’on imagine, vu l’année d’écriture (1933), le contexte dans lequel le compositeur surdoué de La Ville morte l’a écrit, juste avant de s’embarquer pour les Etats-Unis et l’exil… . En outre, transparaît dans ce cycle ce mélange indéfinissable entre les sonorités « mitteleuropa »  et le regard que tourne déjà Korngold vers sa patrie d’adoption, Hollywood, et les partitions exceptionnelles pour le grand écran qu’il va y composer… .

Dans ce cycle, M. Spyres, avec cette allure débonnaire qui le caractérise, les bras le long du corps, sourire lumineux aux lèvres, fait entendre – s’il en était encore besoin ! – toute l’étendue d’un ambitus à trois octaves qui tient du miracle.

Après un tel programme, donné sans entracte, alors même que les représentations de Die Frau ohne Schatten n’étaient pas terminées, quel beau cadeau que d’offrir à un public survolté deux bis ! Tout d’abord, Le Spectre de la rose puisque, comme Michael Spyres le confie à la salle, Berlioz demeure son compositeur préféré. État de grâce absolue, ici, mêlant encore sensibilité interprétative et vocalité à nulle autre pareille. Il reviendra au grand Mathieu Pordoy d’annoncer le dernier bis de la soirée, le An die Musik de Schubert, ciselé par notre duo en véritables orfèvres du genre !

A observer, parmi l’assistance, le regard admiratif et empli de reconnaissance d’Ambur Braid et Brian Mulligan, ses collègues de La Femme sans ombre, redevenus, le temps d’une soirée, des fans enthousiastes de grandes voix venus applaudir leur frère d’armes, on se disait que c’est tout de même une bien belle école de fraternité que celle du chant lyrique, à un tel niveau !

Hervé Casini
13 juillet 2026

Les artistes 

Michael Spyres, ténor
Mathieu Pordoy, piano

Le programme 

Richard Wagner : Wesendonck Lieder, lieder pour voix et piano sur des poèmes de Mathilde Wesendonck (1857-1858)
Gustav Mahler : Chants d’un compagnon errant, lieder pour voix et piano (1884-1885)
Richard Strauss : Quatre lieder pour voix et piano, op.27 (1894)
Erich Wolfgang Korngold : Unvergänglichkeit (Eternité), cinq lieder pour voix et piano sur des poèmes d’Eleonore van der Straten, op.27 (1933)

Bis

Hector Berlioz : Le Spectre de la rose, extrait du cycle les Nuits d’été (1841)
Franz Schubert : An die Musik (1817)

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