Parmi les compositeurs nés à Lyon avant le XXème siècle, bien peu bénéficient aujourd’hui d’une attention régulière, si l’on excepte Charles-Marie Widor (1844-1937), essentiellement grâce aux organistes. Hélas, ses œuvres avec orchestre sont aussi délaissées que celles écrites par Alexandre Luigini (1850-1906).
Le cas de Jean-Marie Leclair (1697-1764) s’inscrit dans une dialectique différente, le sort lui étant plus favorable depuis les années 1980, où ses concertos pour violon et nombreuses sonates destinées à des formations variées commencent à profiter d’une exploration loyale, sinon méthodique. Toutefois, quels mélomanes lyonnais s’y intéressent ? Combien ont seulement remarqué la plaque commémorative mentionnant sa naissance au chevet de l’église Saint-Nizier ? Les institutions locales ont donc un devoir à remplir en l’espèce. Mission accomplie – pour un soir – à l’Auditorium, avec Le Concert d’Astrée.

Quand d’Hérin supprimait 33% de la partition, Haïm n’en ôte… que le quart…
Royalement servie à l’Opéra de Lyon lors de sa résurrection scénique en février 1986 par John-Eliot Gardiner, Scylla & Glaucus, unique tragédie-lyrique de Leclair, ne bénéficia, alors, que d’un enregistrement audio, publié sous label ERATO. Malheureusement, la mode n’étant pas encore aux captations visuelles systématiques, la somptueuse scénographie conçue par Philippe Lénaël ne subsiste qu’à la faveur des quelques photographies réalisées ou dans le souvenir des spectateurs, dont votre serviteur. Navré de devoir se montrer contrariant, ce dernier doit, néanmoins, signaler une cocasse nonchalance éditoriale (d’ailleurs reprise dans les médias de la Ville de Lyon !). La plaquette générale publiée par l’Auditorium mentionne, en effet : « Quarante ans après sa seule reprise moderne à Lyon… ». Or, nous avions bel et bien rendu compte – dans feu Lyon-Newsletter.com – d’une exécution mise en espace à la Chapelle de la Trinité, programmée par Éric Desnoues le 30 novembre 2010. La distribution réunissait Virginie Pochon, Mathias Vidal et Caroline Mutel dans les trois principaux rôles, avec l’ensemble Les Nouveaux Caractères, tous dirigés avec fougue par Sébastien d’Hérin. Notre seule réserve majeure fut alors un pénible constat : amputée d’un bon tiers, la partition passait d’une durée se situant entre 2H45’ et 3H00’ de musique1 à 2H00’ à peine. Las ! Aujourd’hui Madame Emmanuelle Haïm – pour qui nous nourrissons la plus haute estime ; elle a déjà pu le lire – choit dans le même travers. Un point pose pourtant question : dans la mesure où la présente audition se situe dans le prolongement d’une série de représentations scéniques à l’Opernhaus Zürich2, les coupures constatées ce soir en sont-elles la conséquence ? Certes, là où d’Hérin supprimait 33% de la partition, Haïm n’en ôte que le quart. Ainsi, outre maintes pages dansées, tout l’ample Prologue passe à la trappe. Ensuite, les mutilations s’avèrent éparses. Au I : chœur « Loin de nos retraites » (scène 3), puis plusieurs lignes de récitatif pour Scylla, dont « Perdez une vaine espérance… ». Au II et au III : moult échanges entre Scylla et Glaucus. Le IV fait l’objet d’une opération chirurgicale au bistouri dans les scènes 1 et 2, tandis que le V reste indemne, à une entaille près. Du moins en faisant appel à notre mémoire, car nous n’avions pas la partition en mains… nos lecteurs voudront bien nous en pardonner. Question : encore compréhensible dans les années 1970 pour un ouvrage baroque, une telle posture, frisant le décousu, est-elle, musicologiquement parlant, encore défendable en 2026, après tant de progrès philologiquement accomplis ?

Un art suprême dans la coloration, secondé par un modelé parsemé d’épices
Ce nonobstant, rendons hommage à l’interprétation que livre la Maestra dans ce qui demeure préservé. Dès l’ouverture – heureusement maintenue – les attaques ne manquent pas de tranchant. En revanche, les cordes mettront du temps à gagner une substance suffisante, bien qu’on en dénombre une vingtaine. Par ailleurs, comme invariablement chez Haïm, l’on ne se lasse pas d’admirer la dimension fusionnelle avec une phalange habituée à ses indications si particulières, certes peu académiques mais appropriées dans ce répertoire, que ce soit en dynamiques ou en intensité. Après une première partie où ses rapports phoniques avec la salle s’installent plus qu’ils ne conquièrent, l’artiste embarque le public avec elle à partir d’un Acte IV exemplaire, déployant une ardeur annonciatrice de Gluck. La maîtresse d’œuvre dès lors cisèle, perceptiblement éprise d’une écriture dont elle accentue les contrastes sans affèteries ni maniérismes. Pour ses pupitres de vents (les trompettes étant écartées), les bois valeureux enchantent par leur fruité ou leur acidité suivant les contextes. Parvenant à créer un décor sonore constant, cette baguette tonique concrétise chaque atmosphère avec, au zénith, un art suprême dans la coloration, secondé par un modelé parsemé d’épices. N’oublions pas cette façon si personnelle de revivifier la ligne en faisant rebondir les rythmes. Voilà une direction qui innove par rapport à ses prédécesseurs mais indéniablement stylée, tout en allouant des espaces de liberté à ses instrumentistes. Pour sa performance, nous en mentionnerons un, primus inter pares : Koen Plaetinck, fabuleux percussionniste, allant jusqu’à se dédoubler avec hardiesse pour servir machine à tonnerre, tambour, crotales, grosse caisse, castagnettes ou tambour de basque… une vénérable prouesse, méritant un sincère coup de chapeau !

Une anthologique scène infernale, outrancière à souhait
Fort bien préparé par la – trop – discrète Alice Lapasin-Zorzit, le chœur de la Zürcher Sing-Akademie accomplit un parcours sans faute. Précis, varié dans les intentions ou selon les climats, ses évolutions retiennent constamment l’attention. Même si les dames ne déméritent jamais, ce sont les messieurs qui focalisent plus particulièrement l’intérêt, allant jusqu’à nous livrer une anthologique scène infernale, outrancière à souhait. Voilà, sans un doute permis, des as en caractérisation, ce dont témoignent ces moments privilégiés : d’abord un finale du IV qui en remontrerait à Gardiner ; ensuite, un « Viens, Amour, quitte Cythère » du V à se pâmer.
De leurs rangs s’extrait brièvement la belle voix en clef de fa d’Ekkehard Abele, dont on retient et apprécie la courte figure inquiétante d’Hécate, faisant d’autant plus regretter la suppression du Prologue où il aurait, assurément, imposé un vaillant Chef des peuples. Ses camarades Peter Strömberg (un sylvain) et Daniel Brant (un berger), remplissent parfaitement leurs contrats dans les parties moins saillantes, type coryphées, qui leur sont dévolues.

Témire qui vaut le détour, Gwendoline Blondeel s’empare aussi du rôle en silhouette de la Bergère soliste. À une ampleur appréciable s’unit un timbre rond à défaut de très personnel et un style parfaitement adéquat. Bien que d’un format un peu moindre, Jehanne Amzal campe excellemment Dorine tout en assurant la partie solo en dessus dans les Ministres de Circé. Prodigue en satisfactions, elle ne passe pas inaperçue, démontrant ainsi que les emplois dits secondaires, lorsqu’ils sont bien distribués, n’ont rien d’anodin.
L’opéra en concert devient, paradoxalement, idéal pour profiter d’un art en déliquescence
Pour terminer cet état des lieux, relevons combien tous les interprètes se meuvent aisément, jouent leurs rôles avec conviction et naturel, sans qu’il soit nul besoin d’une mise en espace effective. Sortant des images délirantes assénées dans la scénographie zurichoise, gageons qu’ils doivent se sentir heureux de ne plus se trouver contraints aux idioties puériles et autres gamineries. Décidément, l’opéra en concert devient, paradoxalement, la condition idéale pour profiter d’un art en déliquescence dans 90% des mises en scène actuelles. Vivement l’Elektra straussienne annoncée ici-même pour début juin 2027. Surtout, amis lecteurs de bon entendement, ne la manquez pas lorsque vous souscrirez à vos abonnements !

Les deux grands rôles féminins, nécessitent deux sopranos aussi différents que possible : le premier lyrique, le second dramatique. À ce titre, Scylla fut souvent éclipsée par Circé, dès la version Gardiner où, en scène tant qu’au disque, la transparente Donna Brown se voyait, de facto, écrasée par l’impressionnante Rachel Yakar. Or, déjà en 2010 Virginie Pochon prouvait avec éclat que Scylla peut se prêter à une personnification moins évaporée. Elsa Benoit le confirme, octroyant même un relief singulier à des aspects sous-jacents guère sympathiques d’un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. L’émotion affleure même dans le finale, alors que ses devancières peinaient à la susciter. De surcroît, la cantatrice française fait montre d’une articulation châtiée, tout en bénéficiant d’un efficient contrôle de la ligne vocale. Tout au plus devrait-elle faire preuve d’une prudence accrue quand elle appuie en véhémence, notamment dans un passage comme « Serments trompeurs » au III.
Chiara Skerath captive d’un bout à l’autre en Circé

Glaucus d’une suprême élégance, Antony Gregory se situe un cran au-dessus de Mathias Vidal (2010), dans cet emploi relevant du ténor haute-contre à la française, ne pâlissant guère face au souvenir d’Howard Crook (1986). Un seul petit bémol à énoncer dans sa prosodie de haute école : les diphtongues en « ui » ne sont pas maîtrisées et l’on s’étonne que nul n’ait corrigé ses « pouissant » ou autres « sédouire ». Cet écueil excepté, tout emporte l’adhésion. Émission franche, projection habile, louable vaillance concourent à la réussite d’une remarquable prestation. En admettant qu’il devrait veiller à ne pas nasaliser, à la façon d’un John Aler jadis, dans « Chantez l’amour », son « Quand je ne vous vois pas, je languis, je soupire » restera ancré dans les mémoires. Viril dans un « Chantez Scylla » d’un galbe superbe, l’on reste admiratif devant son art du gruppetto ou dans la messa di voce. Un régal.

À ne pas confondre avec la hongroise Emőke Baráth (NB : nous avons dû rectifier cette erreur phonétique répandue auprès d’une dizaine d’auditeurs durant l’entracte !), la belgo-suisse Chiara Skerath captive d’un bout à l’autre en Circé, n’ayant qu’à paraître pour affirmer une présence incontestable. Certes, la diction reste perfectible mais le tempérament hardi compense largement, avec un mordant soutenu par des « r » roulés ainsi qu’il convient ou ces liaisons respectées avec un soin scrupuleux jusque dans le recoin le plus inattendu. Assurément, le gabarit (surtout en volume et dans le registre grave, assez mince) demeure celui d’un soprano lyrique d’agilité et ne relève pas encore d’un vrai dramatique. Fait encore défaut une largeur de spectre propre à inspirer la crainte. Malgré tout, en admettant que sa Circé conserve une physionomie irrésistiblement juvénile (audiblement autant que visuellement), nous n’en estimons que plus exceptionnelle sa performance question incarnation. Négocié avec aplomb, « Courons à la vengeance » nourri de vocalises impeccables manque juste d’une once d’arrogance.

En revanche, l’impact s’avère idéal dans le redoutable « Remplissons ce séjour d’épouvante et d’horreur ». Nous avouons découvrir, avec un intérêt croissant au fil des tableaux, une tragédienne qui, de toute évidence, ne demande qu’à s’épanouir davantage. Présentant une capacité supérieure à multiplier les affects, la cantatrice possède, en atout majeur, un art hors du commun dans la respiration. Tout cela constitue un fier capital, riche en promesses pour l’avenir, à condition d’ouvrir un tantinet – mais avec précaution – le registre grave, pour conférer toute leur démesure à des sections telles que l’invocation du « Noires divinités ». Derechef, nous sommes en présence d’une artiste hors normes, à suivre avec la plus grande attention3.

Bien que l’on ait à déplorer une salle un peu clairsemée (les lundis n’ont rien d’idéal, question fréquentation), le public présent rend un juste hommage aux exécutants, lesquels servent avec une admirable opiniâtreté un compositeur passionnant, dont on n’a pas encore révélé les vertus dans leur exhaustivité.
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
4 Mai 2026
1 Selon les tempos adoptés par les différents chefs ayant servi l’œuvre intégralement depuis un demi-siècle, dont Christophe Rousset.
2 Dans une mise en scène type Regietheater, signée Claus Guth, dont la seule vision des photographies révulsera tout expert sensé.
3 À l’instar des trois chanteurs particulièrement saillants récemment entendus ici même dans le Don Giovanni de Mozart. Confer : https://resonances-lyriques.org/auditorium-maurice-ravel-orchestre-national-de-lyon-don-giovanni-de-mozart-en-version-semi-concertante-trois-revelations-vocales-inesperees/
Distribution :
Scylla : Elsa BENOIT
Circé : Chiara SKERATH
Glaucus : Antony GREGORY
Témire / une bergère : Gwendoline BLONDEEL
Dorine / un ministre de Circé : Jehanne AMZAL
Hécate : Ekkehard ABELE
Un berger : Daniel BRANT
Un sylvain : Peter STRÖMBERG
Zürcher Sing-Akademie
Direction : Alice LAPASIN-ZORZIT
Le Concert d’Astrée
Direction : Emmanuelle HAÏM











