Vagues à larmes
La voilà. Elle arrive. Toute de noir drapée. Le pas lent, traînant dans la poussière de sable les ombres des ruines de sa vie, dans les arènes1 de Cimiez…. La Tragédie2 !
De ses souliers noirs à talons, elle foule les fragments de roche de l’amphithéâtre romain, offerts en sacrifice au clair de lune pour absorber le sang répandu.
Il n’y aura pas de sang ce soir.
Il n’y aura pas de couleurs non plus.
Pas même de rouge.
Il n’y aura rien.
Seuls les mots noirs d’une nuit blanche.
Seuls les oreillers blêmes de lits li-vides plantés dans ce champ de bataille.
Seule la lueur blafarde de la lune sur un crime obscur.

A la nuit tombée, le regard droit fixé sur l’âme de son personnage, l’actrice Élise Clary scande les notes monocordes d’un chant ancien, celui d’un héros tragique confronté à son destin qu’il sait perdu d’avance. Les mots se succèdent sans la moindre émotion, enchaînés les uns aux autres par le souffle d’une articulation glaciale et lancinante, tel un enfer qui ne s’arrête pas.
Que s’est-il passé pour en arriver là ?
Rien.
Il ne s’est rien passé.
Voilà ce qu’il s’est passé.
Pas un mot qu’elle attendait.
Pas un geste qu’elle souhaitait (« J’aime pas demander de l’aide »).
Pas un espoir qu’elle suppliait (« Est-ce qu’on se rencontre dans le sommeil ? »).
Rien.

Hantée par les récits réels de femmes « victimes » d’infanticides, la comédienne incarne la désincarnation d’un être coupé définitivement de lui-même. Un être fantomatique, éteint depuis longtemps. Bien avant l’hôtel marron du bord de la mer grise. Une âme errante, abandonnée par elle-même et par le monde entier, dont la vie est déjà morte et la mort bien vivante.
L’écriture de ce drame, inspirée par un fait divers, se déroule telle une vague venue de loin, de très loin, du bout de l’horizon, des abysses marines.
Une vague portée par la houle et qui vient s’échouer sur le rivage ; puis qui disparaît, écrasée par une autre : la solitude – même en famille –, la misère véritable, la fatigue chronique, la faim, le froid, l’espoir désespéré, le néant des mots, l’abandon de soi, le sacrifice maternel éternel…
Une mère portée par ses vagues à l’âme jusqu’au dernier ressac de son existence.
Une mère qui donne tout, même ce qu’elle n’a pas.
Une mère qui donne encore, même ce qu’elle n’a plus : la sève de ses bras, la peau de ses os, la salive de ses mots, les rêves de ses nuits.
Pas l’ombre d’une joie sur cette dernière journée, sous cette ultime nuit. Seule l’étincelle frivole d’espoirs illusoires (la mer ne déçoit pas…), d’instants éphémères (un concours de gouttes de pluie, des « bisous péteurs »…)
Que lui reste-t-il ?
Le courage d’aimer.
Un amour brûlant et glacé. Brûlant de vie. Glacé de vide.
Un amour condamné: « Est-ce qu’on peut pleurer en dormant ? » mais un amour considérable !

La tragédie n’a d’ancien que son origine grecque. En réalité, elle est intemporelle, et c’est bien la raison pour laquelle Muriel Mayette-Holtz produit cette année, en ouverture de la troisième édition de son Festival de Tragédies, une auteure contemporaine : Véronique Olmi.
Parce qu’il faut penser le drame avant de le juger. Parce qu’il faut le sentir dans son cœur et son corps pour le comprendre avant de le trancher. Parce qu’il est une part de notre humanité et qu’il est de notre pouvoir – et de notre devoir – d’éclairer les ténèbres de notre nature humaine pour la transfigurer.
La tragédie n’est-elle tout simplement pas un sentiment, juste un sentiment, poussé à son extrême ?
Ce soir, on ne juge pas un crime, on traverse le courage d’un amour désespéré, jusqu’au bout de sa nuit, jusqu’à l’aube de la nôtre.
La directrice du Centre Dramatique National de Nice s’empare des feux des projecteurs et de ceux des étoiles, de son incontestable talent de metteuse en scène, de sa sensibilité passionnée et de cette flamme ardente qui la pousse à servir le monde, par l’émotion des sens, pour l’inviter à mieux se comprendre, et par là même, à mieux s’aimer.
Vaste projet, lumineux festival !
Nathalie AUDIN
16 juin 2026
Texte : Véronique Olmi
Mise en scène et scénographie : Muriel Mayette-Holtz
Costumes : Muriel Mayette-Holtz
Musique : Cyril Giroux
Lumières : François Thouret
Assistants texte : Amélie Kierszenbaum, Armand Pitot
La mère : Élise Clary
Production : Théâtre National de Nice – Festival de Tragédies 2026 Coproduction : La Criée Théâtre National de Marseille – CDN Le Préau – CDN de Normandie – Vire
1 « Arène » est issu du latin (h)arena, « sable ». Le nom fut appliqué au sable répandu dans les amphithéâtres romains pour absorber le sang des combats, puis, par extension, au lieu même où ces combats se déroulaient.
2 Le mot « tragédie » vient du grec ancien tragōidía, littéralement « chant du bouc » (trágos, « bouc », et ōidḗ, « chant »). Selon certaines hypothèses, il s’agirait d’une référence aux rites du culte de Dionysos où un bouc était sacrifié. Cette possible origine rituelle pourrait ainsi éclairer la dimension de la tragédie, qui met souvent en scène la souffrance, le sacrifice et la chute d’un être humain confronté à des forces qui le dépassent (Wikipédia).



