Une genèse singulière et la redécouverte d’un chef-d’œuvre
S’il existe une œuvre capable d’abolir la frontière entre l’architecture religieuse et la composition musicale, c’est bien la Missa Salisburgensis à 53 voci (à cinquante-trois voix indépendantes) d’Heinrich Ignaz Franz von Biber.
Violoniste virtuose et compositeur de premier plan, Biber occupa à la cour de Salzbourg les fonctions éminentes de maître de chapelle et de directeur musical, assumant la haute responsabilité de toute la vie musicale liturgique et profane de la principauté ecclésiastique. C’est à ce titre qu’il composa vraisemblablement en 1682, pour marquer le onzième centenaire de la fondation de l’archidiocèse sous le règne du prince-archevêque Maximilian Gandolph von Kuenburg, cette fresque monumentale qui incarne l’apogée absolu de ce que les musicologues nomment le kolossaler Stil, c’est-à-dire le « style colossal ». Cette esthétique baroque se caractérise par une démesure volontaire des effectifs et par une exploitation théâtrale et spatiale de la musique.
Dans l’historiographie musicale, ce terme traduit précisément cette Kolossalität faite de masses sonores et de dispersion spatiale, se distinguant d’une simple monumentalité formelle par sa volonté d’envelopper littéralement l’auditeur. À une époque où la principauté cherchait à affirmer sa puissance politique et spirituelle face aux autres cours européennes, Biber érige un monument sonore dont la postérité a longtemps ignoré l’auteur. Le manuscrit originel, parvenu sans attribution, fut longtemps confondu avec les créations romaines d’Orazio Benevoli en raison de ses proportions gigantesques. Il a fallu attendre les recherches musicologiques du XXe siècle, notamment l’analyse des filigranes du papier par Ernst Hintermaier, pour restituer définitivement cette partition au maître de chapelle de Salzbourg, révélant la portée d’une écriture au carrefour des traditions italienne et germanique.
La science de l’espace et la polyphonie monumentale
La singularité absolue de cette messe réside dans sa conception géométrique de l’espace sonore, qui transpose le principe vénitien des chœurs séparés en une architecture tridimensionnelle d’une complexité vertigineuse. L’œuvre répartit ses cinquante-trois parties réelles en huit groupes distincts : deux grands chœurs vocaux à double huit, deux ensembles de cordes, un groupe de bois et de cuivres aigus comprenant flûtes, hautbois et cornets à bouquin, une cohorte de trombones anciens, ainsi que deux fanfares de trompettes associées aux timbales. Loin de céder au simple divertissement acoustique ou à la lourdeur des masses accumulées, Biber déploie une écriture contrapuntique d’une grande rigueur. Les chœurs et les instruments se répondent, s’entrelacent et s’opposent en vagues successives, transformant chaque mouvement de la liturgie en une construction théologique où la rigueur structurelle le dispute à l’éclat de la louange.

Une constellation d’interprètes sous la direction de Stefan Steinemann
L’exécution d’un tel édifice requiert la réunion de forces artistiques rigoureuses, assemblées ici avec une exigence musicologique et esthétique irréprochable. Placée sous la direction artistique du maître de chapelle Stefan Steinemann, lui-même ancien soliste de la prestigieuse institution, la tournée anniversaire des Augsburger Domsingknaben – c’est-à-dire les Petits Chanteurs de la cathédrale d’Augsbourg, une maîtrise de garçons fondée en 1976 et inscrite au patrimoine culturel immatériel de Bavière, dont l’actualité et les projets peuvent être suivis sur leur site officiel : www.augsburger-domsingknaben.de – trouve dans cette partition un terrain d’élection idéal. Ce chœur d’enfants apporte aux registres aigus une clarté vocale diaphane et un timbre sans vibrato, garantissant la lisibilité parfaite du contrepoint face à la densité des cuivres.
À leurs côtés, le chœur d’hommes de la maîtrise déploie une assise vocale d’une rondeur et d’une cohésion exemplaires. La solidité des pupitres de ténors et de basses soutient l’édifice polyphonique avec une autorité sans faille, mariant la souplesse de l’émission à un art consommé du texte et de la déclamation sacrée. Pour ancrer cette immense architecture, les organistes postés aux instruments de continuo font preuve d’une science du clavier remarquable : leur jeu, à la fois discret dans le soutien harmonique et incisif dans les relances rythmiques, insuffle une pulsation vitale constante qui relie les différents groupes répartis dans l’espace.
L’alliance de ces forces vocales avec le Barockensemble du Bayerisches Staatsorchester, l’orchestre baroque de l’orchestre d’État de Bavière, – dont la remarquable plasticité sonore et la rigueur stylistique témoignent de la grande aisance de cette phalange dans l’idiome baroque – et la virtuosité de l’ensemble suisse Les Cornets Noirs compose un ensemble d’une cohérence rare. Les Cornets Noirs se consacrent à l’art exigeant du cornet à bouquin, cet instrument ancien doté d’une embouchure de cuivre et d’un corps de bois percé qui allie la souplesse de la voix humaine à la clarté des cuivres, unissant ainsi l’authenticité des instruments historiques à un engagement expressif total.

L’intelligence d’un programme tissé de miroirs musicaux et de l’ordinaire de la messe
L’économie générale du concert ne se limite pas à la seule exécution de la messe d’Heinrich von Biber ; elle procède d’une dramaturgie subtile où le programme tout entier s’articule comme un parcours continu d’environ soixante-quinze minutes sans entracte. La structure de l’œuvre repose sur les grands textes de l’ordinaire de la messe, c’est-à-dire les sections invariables de la liturgie catholique : le Kyrie implorant la miséricorde, le Gloria développant les accents de la louange, le Credo énonçant le dogme dans une vaste fresque, le Sanctus et le Benedictus marquant la sanctification, ainsi que l’Agnus Dei menant vers l’apaisement.
En insérant des pièces de compositeurs des XVIe et XVIIe siècles entre ces grandes sections, les concepteurs du concert créent un réseau de résonances mutuelles.
Le parcours s’ouvre sur la Sonata a 13 d’Antonio Bertali, immédiatement suivie du Kyrie puis du Gloria de la Missa Salisburgensis de Biber.
S’ensuit un triptyque vocal avec Celebremus cum gaudio de Johann Melchior Gletle, Cantate Domino de Johann Stadlmayr et O quam dulcis de Giovanni Priuli, avant le retour à la messe de Biber pour le Credo.
Le voyage se poursuit avec Benedicam dominum de Stadlmayr et Quis mihi det de Gletle, introduisant le Sanctus et le Benedictus de Biber. Enfin, après la Sonata a 13 de Stadlmayr, l’édifice trouve son couronnement sur l’Agnus Dei de la messe de Biber. Chaque intermède éclaire ainsi d’un jour nouveau la grande fresque du compositeur, instaurant un dialogue permanent entre la prière intime et la polyphonie monumentale, tout en conférant à l’ensemble une respiration organique qui évite toute monotonie.
Une tournée d’envergure européenne et l’épreuve de la scène munichoise
Cette relecture de la Missa Salisburgensis ne constitue pas un événement isolé, mais le cœur battant d’une grande tournée anniversaire européenne célébrant les cinquante ans de la maîtrise d’Augsbourg. Conçue pour faire voyager cette architecture sonore d’exception à travers divers espaces acoustiques, cette tournée s’est ouverte au Herkulessaal de la Résidence de Munich, avant d’investir le cadre sacré du Hoher Dom d’Augsbourg, la grande salle de l’Elbphilharmonie dans la métropole hanséatique et la Kreuzkirche de Dresde, puis de se prolonger vers Bâle et Bregenz.
Donner à entendre une telle partition hors de son écrin d’origine représentait un défi spatial redoutable que l’étape munichoise au Herkulessaal a relevé avec une maîtrise remarquable. Dès les premières mesures, l’agencement minutieux des différents pupitres et des chœurs répartis sur les gradins et les tribunes de la salle a généré un effet enveloppant d’une ampleur saisissante. Privée de la réverbération naturelle d’une grande cathédrale en croix, la salle de concert a offert une précision analytique extraordinaire, permettant de suivre chaque ligne du contrepoint.
Saisis par cette circulation multidimensionnelle du son, les auditeurs ont fait l’expérience d’une véritable découverte. Ce concert, par sa rareté et la vaillance de ses interprètes, fut pour beaucoup une révélation. La fin du concert a laissé place à un accueil particulièrement chaleureux, le public témoignant sa gratitude aux jeunes choristes, aux adultes et aux instrumentistes réunis sous la conduite de Stefan Steinemann pour cette remarquable traversée du chef-d’œuvre de Biber.
Luc-Henri Roger
25 octobre 2026


