Dans le cadre du Festival Verdi « Mondes lointains », NABUCCO retrouve le Teatro Regio de Parme, dans une production signée Pier Luigi Pizzi. Une soirée marquée par la sobriété de la mise en scène, la remarquable prestation du chœur et de l’Orchestre de Bologne, mais surtout par l’incarnation éblouissante d’Abigaïlle par Lidia Fridman, véritable triomphatrice de la soirée.

Cette nouvelle production, qui sera prochainement reprise à Bologne et à Gênes, est signée Pier Luigi Pizzi, à la mise en scène, aux décors et aux costumes, ses premiers métiers au cours d’une carrière exceptionnellement longue : il a fêté ses 96 ans le 15 juin 2026. Massimo Pizzi Gasparon Contarini signe les lumières, judicieusement adaptées aux différentes situations scéniques, par exemple, un fond blanc immaculé sur lequel se détachent les silhouettes des Hébreux. Le code « couleur » est bien défini : noir et blanc pour les Hébreux, noir et rouge pour les Babyloniens. Une couleur fait exception, la tunique violette de Nabucodonosor à l’acte 3, en roi déchu ayant perdu la raison.

Côté costumes, c’est surtout l’entrée en scène d’Abigaïlle qui attire les regards : bustier, short et cuissardes de cuir noir, le tout complété par un casque pointant vers l’avant, faisant penser à un oiseau et qui dissimule sa longue chevelure rousse. Son allure guerrière évoque celle d’une amazone.
Fidèle à son esthétique et jouant largement sur le symbolisme des couleurs, le metteur en scène italien propose un spectacle d’une grande sobriété. La scénographie se limite le plus souvent à un plateau dépouillé, délimité au fond par un escalier de huit marches, d’où se détachent quelques éléments particulièrement parlants et signifiants, à commencer par cet immense menorah (candélabre à sept branches) que les soldats assyriens renversent brutalement, ou encore un fauteuil dans les appartements royaux d’Abigaïlle. Le second tableau du 4e acte, dans les jardins suspendus de Babylone s’agrémente, en fond de scène de cinq hautes colonnes de masques dorés qui s’écroulent lorsque Nabucco détruit l’ensemble dans son air « l’idol funesto, guerrier, frangete qual polve al suol ».

Autre moment marquant : après le blasphème de Nabucco, qui le conduira à la folie, les personnages s’affaissent sur le sol tandis que la scène est intégralement plongée dans le noir.
Le plateau vocal et orchestral est d’une grande qualité, à commencer par le Chœur du Teatro Regio, qui délivre ce soir une performance grandiose. Préparé, comme à son habitude, par Martino Faggiani, il impressionne notamment dans le chœur d’ouverture du premier acte, électrisant.
Le célébrissime « Va, pensiero » est entonné dans une mezza voce saisissante, distillant toute l’émotion attendue qui se fond dans un murmure. Quelle émotion !!! Immenses applaudissements et « bis » de la part du public enthousiaste. Tout naturellement, le Chœur reprend, pour le bonheur de tous, une nouvelle fois « Va, pensiero ».
Sous la direction avisée de Francesco Lanzillotta, l’Orchestre de Bologne livre une interprétation parfaitement idiomatique de l’œuvre, la musique de Verdi semblant couler dans les veines de ces musiciens ! Les couleurs sont chatoyantes, la palette de nuances semble infinie. Cependant, et fort heureusement, les effusions lyriques ne versent pas dans le sentimentalisme, les scènes les plus dramatiques le sont sans jamais céder à certains excès de style.
Certaines interventions solistes retiennent particulièrement l’attention, notamment celle du violoncelle, d’une poésie extrême, qui accompagne la mort d’Abigaïlle. Avec ce chef, on est sûr que la partition de Verdi est respectée.
La distribution vocale fait l’objet de soins tout particuliers, jusque dans les plus petits rôles. Mais la grande triomphatrice de la soirée est Lidia Fridman qui campe une Abigaïlle envoûtante et fascinante. Elle relève avec brio les défis les plus ardus, faisant preuve d’élan et de vigueur. Sa voix sombre et très singulière est d’une homogénéité remarquable sur toute son étendue. Les sauts de tessiture meurtriers, les coloratures, les graves abyssaux, les aigus foudroyants, le chant spianato et legato : tout est impeccablement maîtrisé. À cette virtuosité vocale s’ajoute un véritable soin apporté à l’expression dramatique qui rend ce personnage si convaincant. Plus encore que dans les pages éclatantes, c’est dans l’air « Anch’io dischiuso un giorno » ou dans celui de la scène finale, que le talent de la chanteuse s’est particulièrement avéré. D’interminables applaudissements ont salué sa performance exceptionnelle. (Elle nous avait tellement impressionnés à Berlin en 2025 dans Eboli du Don Carlo de Verdi et ici même à Parma dans la version française de MacBeth).
Le ténor Andrés Moreno García est un Ismaël à la ligne de chant élégante et raffinée, d’une grande retenue musicale, mais auquel on peut reprocher un léger manque de puissance.

Le baryton mongol Ariunbaatar Ganbaatar incarne le rôle-titre. Le chanteur possède l’aplomb et la vaillance nécessaires au personnage, notamment dans la cabalette « O prodi miei ». Cependant, c’est dans les passages cantabile, empreints de douceur qu’il apparaît le plus remarquable. Sa prière finale « Dio di Giuda » est extrêmement nuancée et portée par un souffle très long. On y découvre la profondeur de son humanité. Si la performance du baryton est louable, je pense qu’elle pourrait encore être approfondie.

Laura Verrecchia campe une Fenena mélancolique particulièrement dans la scène du 4e acte « Oh dischiuso è il firmamento ».

Michele Pertusi, natif de Parme, incarne Zaccaria avec une noblesse exemplaire. Sa maturité vocale et théâtrale lui permet de donner du poids à chaque phrase, sans jamais forcer ni exagérer. Sa présence sur scène est imposante, son chant solide et son aptitude à transformer les mots de Verdi en action dramatique est stupéfiante.
Maria Cristina Bellantuono est une Anna précise et musicale tandis qu’Adriano Gramigni est convaincant dans le rôle du Grand Prêtre de Belo et Simone Fenotti impressionne dans le rôle d’Abdallo.
Une soirée exceptionnelle, avec de grands moments d’émotion qui justifient bien cette remarque ô combien juste : « Verdi est un compositeur qui sait faire crier les sentiments ». Prima la musica et encore « Viva Verdi » !!!!
Marie-Thérèse Werling
Distribution — 11 octobre 2026
Direction musicale : Francesco Lanzillotta
Chef des chœurs : Martino Faggiani
Mise en scène, décors et costumes : Pier Luigi Pizzi
Assistance à la mise en scène et lumières : Massimo Pizzi Gasparon Contarini
Mouvements scéniques : Marco Berriel
Nabuchodonosor : Ariunbaatar Ganbaatar
Ismaele : Andrés Moreno García
Zaccaria : Michele Pertusi
Abigaille : Lidia Fridman
Fenena : Laura Verrecchia
Le Grand Prêtre de Belo : Adriano Gramigni
Abdallo : Simone Fenotti
Anna : Maria Cristina Bellantuono
Orchestre du Teatro Comunale de Bologne
Chœur du Teatro Regio de Parme
Nouvelle production du Teatro Regio de Parme, en coproduction avec le Teatro Comunale de Bologne et le Teatro Carlo Felice de Gênes.








