FESTIVAL OPUS OPERA de GATTIÈRES – Récital pianistique par Katherine Nikitine, Intégrale des Études, Opus 10 & 25, de Frédéric Chopin : se hisser au firmament…

FESTIVAL OPUS OPERA de GATTIÈRES – Récital pianistique par Katherine Nikitine, Intégrale des Études, Opus 10 & 25, de Frédéric Chopin : se hisser au firmament…

©YC

La renommée croissante du festival de Gattières a su retenir notre attention depuis déjà cinq ans. Très positifs quant aux choix artistiques opérés lors des éditions précédentes, les articles rédigés par nos confrères se sont faits régulièrement l’écho d’une entreprise courageuse, reposant sur les multiples acteurs d’un bénévolat enthousiaste. Après un mandat marqué par maintes absolues réussites, Elisabeth Blanc passa le flambeau, pour l’édition 2024, à Stéphanie Courmes. L’actuelle Présidente aime ce qu’elle fait : cela se voit et s’entend.

Grosse production lyrique du cru 2026, L’Italiana in Algeri rossinienne a su gagner les faveurs du public dès la première, d’abord par la ferveur d’une équipe vocale soudée, faisant irrésistiblement songer à un merveilleux esprit de troupe. Ensuite, grâce à une direction musicale juvénile, atteignant déjà un niveau impressionnant pour architecturer une partition redoutable à plus d’un égard1.

Parallèlement à l’opéra sélectionné, Madame Courmes affiche toujours un récital pianistique. Or, depuis son superbe disque consacré à Mili Balakirev en 2022, Katherine Nikitine incarne une indéniable garantie pour un Klavierabend 2026 réussi.

752178136 27944921245194037 6031403912208595090 n
©YC

Le sens pédagogique, la spontanéité, l’érudition, l’efficacité et le charme

Quand le cadre charmant offert par la petite place Grimaldi constitue une gageure pour monter une production d’opéra ou un concert symphonique, il se révèle, en revanche, idéal pour les soirées chambristes. Nous remarquons cependant une volonté bienvenue de mise en espace, que ce soit par l’apport d’éclairages spécifiques signés Florent Chauvet ou la présence, à l’arrière-plan, d’un buste en bronze de Chopin, dont les Études sont – plus rarement qu’on ne pourrait l’imaginer – proposées intégralement. À la différence des Polonaises, Nocturnes, Valses voire Mazurkas, leur séduction demeure moins immédiate, exigeant un effort supérieur aux publics. À cet inconvénient, Katherine Nikitine sait pallier avec brio. Ses interventions parlées – en général après trois pièces – savent allier le sens pédagogique, la spontanéité, l’érudition, l’efficacité et le charme à un fascinant esprit de synthèse. Nous parlons d’expérience : sur les centaines de musiciens – instrumentistes ou chanteurs – fréquentés en 50 ans, seule une minorité infinitésimale s’avère capable d’un tel exploit !

Autre écueil, à moult reprises constaté sur le terrain : l’exécution desdites Études confronte les auditoires à des bonheurs divers. Car, soit les interprètes s’enlisent dans l’introspection servant d’alibi à une profitable lenteur, soit, à l’opposé, d’autres se lancent dans l’abusive célérité, démonstration d’une frivole technicité « m’as-tu-vu ? ». Ainsi, même au disque, l’on voit la durée totale d’enregistrements osciller entre 53’ pour le plus preste, jusqu’à 1H20’ pour le moins véloce ! Comme si cela ne suffisait pas, d’autres encore donnent dans la superficialité éhontée. À notre grand dam, nous souffrîmes d’un tel contexte lors d’une précédente exécution – terme doublement opportun, en l’occurrence ! – où un « cogneur » (dont nous tairons par charité le nom) resta constamment à la surface du propos, nous rappelant la féroce expression d’Hector Berlioz : « Quel immonde monceau de notes !!! ».

Une petite observation liminaire : si, très logiquement, notre intelligente pianiste joue ce soir les deux cahiers dans l’ordre d’impression des pages, elle écarte – sans grand dommage à notre sens – les additionnelles Trois nouvelles études éditées par Schlesinger en 1840 pour insertion dans la Méthode des méthodes gravée sous l’égide de Fétis et Moscheles.

752347424 27944920545194107 8119229440635363292 n
©YC

Une interprétation inlassablement concernée, habitée, captivante, hors des sentiers battus

Périlleuse page princeps du recueil des Douze Études Opus 10, l’Allegro en Ut Majeur dit « La Cascade« 2 augure plutôt positivement de la suite. Fait inhabituel ici, nous sommes moins frappés dans le délié des gouttelettes des registres supérieur et médium que dans les basses enveloppantes d’un instrument (solide Bechstein) riche en harmoniques côté registre grave. Certes, quelques incertitudes, une sensation ponctuelle de flottement affleure çà et là. Ceci posé, au même titre que d’insignifiants accrochages à trois ou quatre reprises par la suite, ces menues réserves ne revêtent aucun caractère déterminant, tant l’inspiration ira croissant, dans une interprétation inlassablement concernée, habitée, captivante, hors des sentiers battus.

L’Étude N°2 dite « Chromatique » exerce une attraction irrésistible, l’interprète trouvant peu à peu ses marques, apprivoisant progressivement l’instrument et l’acoustique, laquelle diffère fatalement de celle des répétitions lorsque le public occupe les gradins. La vitesse de croisière se trouve désormais atteinte, la célébrissime N°3 « Tristesse » provoquant – sans surprise – une perceptible réaction dans un public pour une large part en processus d’initiation. Beaucoup identifient alors la référence d’un certain Serge Gainsbourg pour un de ses tubes. Ceci posé, ce genre de rapprochement a quelque chose d’invariablement risqué, tant les références absolues hantent l’esprit des mélomanes. Or, au-delà de toute espérance, Katherine Nikitine se hisse au niveau des plus grands, interprétant cette page rabâchée avec une suave délicatesse, sans le moindre soupçon d’affectation ou de sentimentalisme larmoyant.

Surprenant quasi constamment dans ce que l’on croit connaître, elle n’hésite pas à enchaîner prestement les pièces, donnant presque dans un postulat d’Attaca subito. Moment attendu, la redoutable N°4, avec son Presto quasi lisztien, subjugue. Dès lors, la cause est gagnée dans son entièreté. Par les fils invisibles d’un égrégore inespéré, la belle artiste entraîne tout son public dans un monde enchanteur, dont elle domine les difficultés et connaît les arcanes. Autre trait inhérent à sa personnalité interprétative, elle n’hésite jamais à souligner les parentés stylistiques avec les divers frères d’armes du compositeur polonais. Ainsi, la N°5 « Sur les touches noires », dont la physionomie schumanienne paraît plus revendiquée que jamais.

Quand l’Andante de la N°6 en mi bémol mineur (tonalité peu usitée par d’autres mais qu’affectionnait particulièrement Chopin, dans son versant tourmenté) sonne ténébreux ou poignant en son introspection, l’on mesure alors combien nous avons affaire à une pianiste d’une profonde sensibilité. À l’opposé, écrite dans la tonalité la plus élémentaire d’Ut Majeur, la N°7 revêt, sous une maîtrise digitale d’exception, un aspect foncièrement lumineux, presque facétieux. Sentiment confirmé dans la N°8 en Fa Majeur « Le Soleil », rayonnante à souhait. Pour déroutant qu’il puisse être, son enchaînement brutal avec la N°9 « La Tempête » permet, ici, une mise en relief d’un avant-gardisme qui, à l’époque, heurta maints experts ou théoriciens. Respectueuse des indications, l’entame de la N°10 « La Harpe » s’opère avec une fougue mâtinée d’une exquise finesse, contrôlant, l’air de rien, tous les pièges d’une écriture cultivant les chausse-trappes (le travail des poignets !). La N°11 « En arpèges » ne nous a jamais paru plus émouvante sur le vif. Là où tant d’autres demeurent froids, sans âme, notre artiste nous touche quand on s’y attendait le moins. Chapeau bas, Madame !

Couronnement du cahier, la fameuse N°12 en ut mineur « Révolutionnaire » correspond à une des pages les plus révoltées conçues par Chopin, la plus clairement inscrite dans la mouvance beethovénienne, une des rares occasions où, à notre humble avis, il atteint une dimension orchestrale sur le clavier. Sans décevoir – loin de là – l’interprétation pourrait, néanmoins et à l’exclusion de tout préjudice, croître en violence dans l’énoncé du tumultueux thème principal. Un simple surcroît d’énergie suffirait pour atteindre la folle démesure escomptée.

751938496 27944920758527419 2517014354169493757 n
©YC

Renouveler l’approche en s’inscrivant dans une tradition qui ne fut pas routine

Après un entracte opportun, l’interprète reprend la parole avec une invariable clarté, digne des meilleures communicantes, contextualisant la conception des Douze Études Opus 25 au regard de la biographie du compositeur. L’évocation de Sand et Marie D’Agoult semble même la placer dans un état second. Nous en voulons pour preuve ces N°1 « Harpe éolienne » et N°2 « Les Abeilles », qui atteignent une ahurissante fluidité, comme placées en apesanteur. Pour la N°3 « Le Cavalier » nous apprécions personnellement que l’on joue le jeu d’une musique suggestive, sinon descriptive. Assurément, tel est le cas ici puisque, sous des doigts portés par l’inspiration, les images naissent spontanément à l’esprit.

À son incontestable talent artistique, Madame Nikitine joint – sa modestie dut-elle en souffrir – une souveraine culture. Sa connaissance des répertoires les plus variés, en atteste, notamment celui des cordes. Ainsi, l’Agitato propre à la N°4 « Paganini » lui permet la mise en exergue d’une écriture atypique, éminemment violonistique, donnée qui échappe à la plupart de ses confrères. Elle fait aussi merveille dans la N°5 « Les Dissonances » (pièce la plus insolite des deux cahiers réunis), marquant les oppositions extrêmes entre les volets de cette structure ternaire avec une perceptible délectation. Sensation immédiatement prolongée avec les pirouettes princièrement maîtrisées d’une N°6 « En tierces », suggérant quelque figure pittoresque issue d’une improbable Commedia dell’arte. Mais, franchement, l’instant où notre belle artiste nous fait chavirer surgit au détour d’une N°7, parfois qualifiée « Violoncelle » ou, plus pertinemment encore, « Alla Bellini », tant le motif le plus saillant affiche une troublante parenté avec le Prélude de l’Acte II dans Norma3. Le sens du legato, du cantabile se trouvent ici poussés à un point qui suscite les larmes. S’agissant, en outre, du plus long numéro dans la totalité des Études, le sens de la construction en arc et le souffle instrumental y demeurent primordiaux. En l’occurrence, ils sont tout simplement souverains.

L’interprète évoque elle-même « le caractère scénographique » des pièces dans leur enchaînement. Du coup, les deux plus brèves N°8 « En sixtes » et N°9 « Le Papillon » accèdent même à une parure chorégraphique insolite, d’une irrésistible séduction dans son interprétation. Par cette option, elle n’en met que plus en relief l’imposante N°10 « Aux octaves », véritablement entamée « Allegro con fuoco », avant une partie centrale retenue, dont l’introversion se trouve idéalement restituée. Puis, alors que la N°11 « Vent hivernal » apporte une fraîcheur bienvenue, la pianiste peignant tant un paysage glacé que les bourrasques floconneuses, l’apothéose se trouve atteinte dans la N°12 « L’Océan ». L’itinéraire se clôt alors, affichant au chronomètre (les deux parties cumulées) un total de 70’33’’ : la durée moyenne, approchée par la majorité des grands anciens ! Soit une élégante façon de renouveler l’approche, tout en s’inscrivant dans une tradition qui ne fut pas routine4.

Généreuse, la pianiste régale l’assistance en émoi de trois bis, tous empruntés à Chopin. Successivement : la Grande polonaise en La bémol Majeur Opus 53 « Héroïque », rien moins que parmi les plus engagées, vibrantes et enflammées entendues en récital, un demi-siècle durant ; la Berceuse Opus 57, d’une incommensurable tendresse, véritable moment de temps suspendu, à se mettre à genoux ; la Fantaisie-Impromptu Opus 66, propice au déploiement d’une palette où notre éminente artiste se surpasse dans les coloris juxtaposés avec sagacité.

En conclusion ? Une nouvelle soirée à inscrire en lettres d’or dans le beau livre d’un festival aux nombreuses vertus. Cette nuit-là, Katherine Nikitine se hisse au firmament… Une étoile supplémentaire brille dans la voûte céleste au-dessus de Gattières.

Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
22 Juillet 2026

1 Voir l’article d’Eugène Beauvois : https://resonances-lyriques.org/festival-opus-opera-une-petillante-italienne-a-alger-sous-le-ciel-de-gattieres/

2 Quasiment tous ces surnoms traditionnels sont apocryphes et ont été apposés soit par des disciples du compositeur, soit par des éditeurs, soit propagés par l’usage courant chez les praticiens du clavier.

3 Rappelons que, née à l’instigation de la Princesse de Belgiojoso, l’amitié entre Bellini et Chopin fut aussi intense que – fatalement – brève. Outre leurs sensibilités d’écorchés, les deux compositeurs présentaient des points communs dans le traitement mélodique, en une influence réciproque. Que l’on écoute, à ce titre, la Polonaise d’Elvira dans I Puritani du premier ou plus d’un Nocturne du second… !

4À noter que la parution officielle du CD comportant ce même programme, par Katherine Nikitine, sous le label HORTUS, est imminente.

katia chopin

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.