25 ans
Le Festival Opéra des Landes fête cette année son 25ème anniversaire. La manifestation qui se déroule à Soustons dans les Landes et dans la région a trouvé sa vitesse de croisière et un public nombreux qui lui est très attaché. Son directeur artistique Yassine Benameur se propose de « faire dialoguer les œuvres, les artistes et les publics, dans un esprit d’ouverture et de fête ». Contrat bien rempli encore cette saison du 15 au 29 juillet 2026 avec 15 spectacles et une vingtaine de levers de rideau : à l’affiche des concerts symphoniques et lyriques, des récitals, un travail avec l’Académie de l’Opéra des Landes et deux ouvrages lyriques populaires donnés en version scénique, Les Pêcheurs de perles de Georges Bizet et La Belle Hélène de Jacques Offenbach.

Bizet for ever
Georges Bizet est certainement un compositeur à part dans le paysage musical de son temps. D’abord par ses dates (1838-1875) et donc la brièveté de son existence, sa mort brutale à l’âge de 36 ans. Ensuite par son œuvre dans laquelle Carmen (1875) reste encore de nos jours un des opéras les plus représentés dans le monde. Prix de Rome à 18 ans, il laisse un nombre assez restreint d’ouvrages dont plusieurs inachevés et qui auraient pu, si le temps lui en avait été donné, être repris ou terminés. On retient de lui néanmoins, outre le Docteur Miracle primé en 1856, les Pêcheurs de perles (1863), la jolie fille de Perth (1867), Djamileh (1871-1872), la musique de scène de l’Arlésienne (1872). Enfin par sa vie intellectuelle et sociale. Ses réseaux sont innombrables (se faire jouer au Théâtre Lyrique à 25 ans n’est pas donné à tout le monde). Il étend encore ses relations grâce à son mariage en 1869 avec la fille de son professeur, le musicien Fromental Halévy. Geneviève Bizet deviendra une des salonnières les plus célèbres de son époque. Même si elle épouse en 1886 Émile Straus, un avocat d’illustre ascendance qui manifeste beaucoup d’affection pour Jacques Bizet, son beau fils, son rayonnement continue à prendre en compte le nom de Bizet. Mme Straus servira à Marcel Proust de modèle pour son personnage de la duchesse de Guermantes dans la Recherche du temps perdu.
Les Pêcheurs de perles (1863)
Dans l’île de Ceylan, Nadir et Zurga, amis d’enfance, sont tombés amoureux de la même femme, Leïla, une déesse consacrée à Brahma. Face à cette impasse amoureuse assumée, ils se sont juré de ne plus revoir la jeune femme. La promesse a été mieux observée par Zurga que par Nadir qui, un temps, a poursuivi la prêtresse sans chercher à la rencontrer. Cette dernière réapparaît comme protectrice des pêcheurs de perles. Zurga est gardien du temple et de la loi. Nadir pourtant parvient à déclarer sa flamme à Leïla qu’il découvre éprise de lui depuis le premier jour. Zurga, mis au fait, d’abord conciliant tant qu’il ne voit que l’offense faite à Brahma se révèle implacable quand il réalise la trahison amoureuse. Dans la version d’origine il pardonne organisant la fuite de Nadir et de Leïla, cette dernière lui ayant sauvé la vie dans le passé. C’est l’incendie du camp des pêcheurs par ses soins qui permet l’exfiltration. Pour autant Zurga reste dévasté et démuni face à son sort personnel.

Personnages et Thèmes
Point de départ : Zurga, chef élu des campagnes perlières, scelle son amitié avec Nadir. Ce dernier retrouve Leila dont il est épris et qu’il a revue, enfreignant sa promesse de se tenir éloigné d’elle.
Les deux amoureux sont parjures, Nadir à l’amitié, Leila aux dieux, s’étant engagée à rester chaste. Zurga représente deux valeurs : l’amitié et le pouvoir. Il est le personnage le plus complexe, vivant, après la tempête météorologique, la « tempête sous un crâne ». Il exige un châtiment quand il découvre le visage de Leila, tout en épargnant Nadir. Ce dernier est l’objet de ses pensées dans son air de l’acte III. Quand il découvre que Leila est prête à mourir pour Nadir et que ce dernier est dans des dispositions comparables envers elle, la jalousie lui dicte de ne pas surseoir de mettre à mort les deux jeunes gens. Mais le collier qui exhume le risque pris dans le passé par Leila pour le sauver le conduit à innocenter les deux traîtres. Sa solitude et sa déchéance sont compensées par le feu qu’il met au camp, pour purifier les pêcheurs de leur cruauté.
L’exotisme, forme d’un habillage ?
Conflit amoureux : l’ami devient rival ; l’exotisme est de pacotille, le contexte religieux dégradé ; des réflexes bourgeois : récompenser l’obéissance de Leila par la plus belle perle ; elle sera libérée de surcroît grâce à son acte de bravoure passé. On n’est pas loin d’une pièce sur les échanges et transactions « troisième république » avant l’heure.

La scénographie de Ruth Gross et la mise en scène d’Éric Perez
La scénographie et la mise en scène ont séduit le public du Festival. La brillante scénographie de Ruth Gross prend en compte ce que contient à la fois de structuré et d’onirique le premier opéra de Bizet. La loi et l’obéissance, puis la révolte émanent des mouvements de foule. Les pêcheurs sont représentés par un chœur imposant de plus de 50 solistes. Ils se maintiennent sur les côtés du plateau quand ils se soumettent aux imprécations de Zurga. Ils sont étagés et pourvus de torches dans un monumental décor en dur quand ils se soulèvent face au crime de Nadir. Mal d’ailleurs leur en prendra, leur camp étant finalement incendié par Zurga.

C’est dans l’espace central de la scène que se déroule l’action. Ce dernier bénéficie d’éclairages parlants (avec des contrastes de blanc et de rouge) de Joël Fabing, comme des projections de Clément Chébli, aussi bien surréalistes que figuratives. Elles complètent une construction en boucle évoquant la mouvance des personnages. Ces derniers émergent des voiles au fur et à mesure de leurs apparitions, comme jetés dans un univers sauvage, avant que la scène finale ne les enserre ensemble, créant un tableau qui suggère une forme d’apaisement.

La mise en scène d’Éric Perez se déploie dans ce monde irréel interrogeant sur l’existence même de l’action pourtant intensément vécue. C’est l’excellente direction d’acteurs qui permet de donner une présence indiscutable aux personnages souvent réduits à eux-mêmes sur un plateau nu, véritable ring. Deux danseurs personnalisent « les esprits méchants » alors que Zurga dicte sa loi. Les grandes scènes de l’ouvrage vont se succéder sans que l’inconscient ne cesse d’être à l’ œuvre. Le célèbre duo de l’acte I (« C’est toi, toi qu’enfin je revois ») est chanté par Nadir qui, enfreignant son serment, a revu Leïla. Les péripéties habilement conduites conduisent à la cavatine « Me voilà seule dans la nuit », moment poignant qui précède le duo qui est la rencontre d’un double passé sentimental qui ne s’est pas interrompu. Autre grand duo, celui de Leïla et de Zurga à l’acte III qui vient après l’épreuve contenue dans l’air « L’orage s’est calmé ». C’est l’amour proclamé réciproque de Nadir et Leïla qui déclenche le revirement de Zurga, qui perd quelque part l’« amitié » de Nadir, longuement évoquée dans l’air qui ouvre l’acte III.
Le dénouement se présente sur deux plans : celui d’un quasi deus ex machina avec la résurgence du collier, mais aussi celui d’un effacement des traumas.

La distribution
Erminie Blondel, loin d’être la chanteuse légère parfois entendue dans le rôle, déploie les moyens d’un grand soprano lyrique, dont la voix riche en harmoniques, la ligne de chant ferme et charnue et aux demi-teintes chatoyantes donnent à Leïla l’ampleur vocale attendue dans le rôle. C’est aussi l’engagement scénique qui impressionne dans l’air du II chanté étendue ou dans les deux duos avec Nadir puis Zurga révélant les différentes facettes du personnage.

Mark Van Arsdale s’impose dès son premier duo avec Zurga et, après avoir distillé la romance « Je crois entendre encore » dans un falsetto qui reste bien timbré, il enchaîne à l’acte II avec le duo (« Leïla ! Leïla ! ») dans lequel les qualités d’articulation et de projection trouvent à se fondre avec la vocalité pleine de sa partenaire. On a rarement entendu ce beau duo aussi bien maîtrisé.
C’est le jeune baryton coréen Jiwan Song qui défend éloquemment le rôle de Zurga. La tessiture est traduite par une voix mordante, mais où le legato suggère les affects du personnage, aussi bien dans le duo de l’acte I chanté avec empathie que dans le troisième acte dont la partie du baryton repose aussi bien sur la dimension vocale que sur le jeu de l’interprète. L’émotion saisit dans le récit et l’air qui ouvrent l’acte, les accents puissants et l’interaction faisant vivre avec beaucoup de brio un dénouement intense.
Dans Nourabad Matthieu Toulouse est l’interprète idéal. Le rôle est pertinemment rendu par le jeu, mais aussi par les notes graves et une déclamation exemplaire.

Le Chœur de l’Opéra des Landes se caractérise par un extraordinaire investissement tant vocal que scénique. L’ensemble est puissant, soucieux de mettre en évidence les modalités mélodiques et rythmiques de la partition.
L’orchestre de Bizet n’a pas de secrets pour Gaspard Brécourt qui dirige les répertoires les plus variés. À la tête de l’Orchestre des l’Opéra des Landes équilibré et rendant audibles les différents pupitres, sa direction est aussi bien ductile et poétique qu’attentive à tous les mouvements de l’œuvre. Un beau tour de force aussi pour suivre le plateau alors que la phalange est en fond de scène, absence de fosse oblige !
Le spectacle, le mot n’est pas trop fort, a été ovationné.
Didier Roumilhac
19 juillet 2026
Direction musicale : Gaspard Brécourt
Mise en scène : Éric Perez
Collaboration mise en scène : Yassine Benameur
Scénographie : Ruth Gross
Chorégraphie : Anne Nguyen
Vidéo : Joël Fabing
Études musicales : Marine Grais
Leïla : Erminie Blondel
Nadir : Mark Van Arsdale
Zurga : Jiwan Song
Nourabad : Matthieu Toulouse
Chœur de l’Opéra des Landes (chef de chœur : Valérie Esparre)
Orchestre de l’Opéra des Landes











