Au Théâtre Anthéa Antibes « Mon jour de chance » : un nouveau triomphe pour le duo Haudecoeur- Sibleyras après le succès de « Berlin Berlin »

Au Théâtre Anthéa Antibes « Mon jour de chance » : un nouveau triomphe pour le duo Haudecoeur- Sibleyras après le succès de « Berlin Berlin »

jeudi 7 mai 2026

©Bernard Richebé

Il existe aujourd’hui peu d’auteurs capables de concilier, avec autant d’efficacité, le sens du rythme comique, l’intelligence de la construction dramatique et une véritable finesse psychologique que Patrick Haudecœur1 et Gérald Sibleyras2.
Le premier, héritier d’une grande tradition du théâtre de boulevard à la française, s’est imposé dès
Thé à la menthe ou t’es citron ? (1991) par son goût du burlesque, des situations décalées et des mécaniques de précision presque horlogères. Le second, auteur notamment du célèbre Le Vent des peupliers (2003) apporte souvent à ses œuvres une tonalité plus mélancolique, plus littéraire, attentive aux failles humaines derrière le rire.

Leur collaboration dans Mon jour de chance – après le retentissant succès de Berlin Berlin en 2022 – réussit précisément ce délicat équilibre : faire rire abondamment tout en observant avec ironie les frustrations, les jalousies et les rêves inaboutis d’une génération arrivée à l’âge des bilans.

Le hasard gouverne-t-il nos vies ? Chance ou échec : une fable jubilatoire et une réflexion humoristique sur le hasard ou la responsabilité

Le point de départ de la pièce est d’une « redoutable » simplicité : Trois amis de jeunesse Sébastien, Maxime et Franck se retrouvent le temps d’un week-end dans la somptueuse maison de campagne de ce dernier qu’il tient de son beau père lequel le pourvoit en affaires. Deux sont mariés et Maxime, célibataire, acteur raté, joue les figurants au Parc Astérix.

Dans ces retrouvailles plane pour les hommes le souvenir d’une étrange règle qu’ils s’étaient imposée lorsqu’ils étaient plus jeunes : les grandes décisions de leur existence devaient être guidées par le hasard d’un lancer de dés. Pour réussir, il fallait impérativement obtenir un six.

Comme le déplore Sébastien, pour le moins aigri, « le monde est divisé en deux : ceux qui ont de la chance et ceux qui n’en ont pas ». L’un d’entre eux gagnait systématiquement à ce petit jeu de hasard. Était-il simplement chanceux ? Avait-il un don particulier ? Ou les autres étaient-ils secrètement responsables de leurs propres échecs ?

Même les affaires de cœur obéissaient à cette loi absurde et ludique. C’est ainsi que Sébastien vit lui échapper Marie-Noëlle, dont il était amoureux, parce qu’au moment décisif il n’avait réussi qu’un quatre, tandis que son ami Franck obtenait le fameux six victorieux qui lui ouvrait la voie pour la draguer ! Ce soir-là, cette « loterie » cessa d’être un simple jeu : l’amour venait de s’inviter dans la partie. Sébastien, quelque peu désabusé épousa Valérie et construisit une autre vie qui ne parait pas le combler.

Au cours de ce week-end il évoque avec une certaine amertume cet épisode. Pareille confidence provoque un profond malaise chez les femmes qui étaient jusque là dans l’ignorance : Marie-Noëlle, évidemment, supporte mal d’apprendre qu’elle fut en quelque sorte « attribuée » par un jeu de hasard, tandis que Valérie découvre avec trouble que son mari semble n’avoir jamais totalement oublié son amour perdu.

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©Guillaume Thomas

Lorsque réapparaît le « dé fétiche » de leur jeunesse, sur un coin de la cheminée de la villa, Sébastien l’utilise et se transporte à plusieurs reprises sous forme de flash-back diversifiés dans un univers parallèle et des vies diversifiées truffées d’épisodes pour le moins inattendus : si les rancœurs, les regrets et les frustrations enfouis refont surface, pour autant le passé se réécrit différemment pour chacun des protagonistes avec, à chaque séquence, des destinées nouvelles qui interrogent ainsi sur la diversité des choix qui ont – ou auraient pu façonner leur existence. En contemplant sa vie en spectateur sous forme de divers scénarios les certitudes de Sébastien vacillent peu à peu…

Entre humour, quiproquos et cruelles vérités, la pièce évoque alors avec finesse la part du hasard dans nos vies, l’ironie du sort et cette question vertigineuse : notre existence est elle vraiment le fruit de nos choix et sommes nous les artisans parfois maladroits de notre propre destin lequel ne dépendrait que … d’un coup de dés !

Qu’aurait été notre vie si, placé devant un choix, nous avions pris telle direction plutôt qu’une autre ? … Qui n’a jamais attribué ses échecs au mauvais sort ?… Qui ne s’est jamais demandé ce qu’aurait été sa vie si un détail avait changé ?… Derrière l’élégance du dialogue et l’efficacité des situations, Haudecœur et Sibleyras dressent finalement un portrait tendre et ironique de nos illusions humaines.

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©Guillaume Thomas

Une mécanique comique d’une remarquable efficacité dans une mise en scène réglée au millimètre par José Paul

Avec Mon jour de chance, Patrick Haudecœur et Gérard Sibleyras signent une comédie particulièrement habile, construite autour d’une montée progressive des tensions et des révélations. La pièce fonctionne comme une partie d’échecs où chaque réplique vient déplacer imperceptiblement les rapports de force entre les personnages.

Le premier mérite du spectacle réside dans son écriture. Les dialogues possèdent une fluidité constante, mêlant traits d’esprit, ruptures de ton et sous-entendus acides. Le rire naît moins d’effets prosaïques que d’une observation très juste des comportements humains : susceptibilités, vanités, frustrations sociales ou sentimentales deviennent le moteur d’un comique souvent irrésistible. Le tout dans une mise en scène réglée au millimètre par José Paul avec un rythme soutenu et une énergie de tous les instants de la part de chaque interprète. Et quel superbe décor que celui d’Édouard Laug !

Mais derrière l’humour de cette œuvre affleure également une tonalité davantage douce-amère. La pièce parle du temps qui passe, des rêves abandonnés et de cette tendance universelle à réinventer son propre passé pour mieux supporter le présent tout en pensant que l’herbe aurait été plus verte ailleurs !… C’est sans doute là que l’apport de Gérard Sibleyras se fait le plus sentir : sous la mécanique du boulevard apparaît une véritable mélancolie existentielle.

L’une des grandes qualités de la pièce est précisément de ne jamais caricaturer totalement ses personnages. Même dans les situations les plus absurdes, ils conservent une part de vérité humaine qui les rend immédiatement reconnaissables pour le spectateur. La pièce touche également parce ce que, dépassant largement le simple cadre du théâtre de divertissement, elle révèle de nos propres contradictions.

Une galerie de personnages savoureusement dessinés par des interprètes en parfaite osmose

L’autre grande réussite de Mon jour de chance réside incontestablement dans la manière dont chaque personnage possède une identité psychologique immédiatement reconnaissable. Patrick Haudecœur et Gérard Sibleyras composent ici une véritable partition humaine où chacun joue une partition différente dans la manière d’affronter les désillusions de l’existence, les frustrations anciennes ou les rivalités jamais totalement éteintes.

Chaque protagoniste semble représenter une manière différente d’affronter l’échec ou la réussite. Les personnalités s’entrechoquent avec jubilation : celui qui prétend avoir tout réussi mais cache néanmoins ses failles, celui qui nourrit depuis toujours un sentiment d’injustice, celui qui transforme l’humour en arme de défense, ou encore celui qui refuse obstinément de voir la réalité.

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©Bernard_Richebe

Au centre de la pièce, Sébastien (Guillaume de Tonquédec) apparaît comme un homme que le sentiment d’injustice semble avoir accompagné toute sa vie. Derrière son ironie permanente et ses accès de mauvaise humeur se cache une blessure ancienne, presque obsessionnelle : celle de l’échec et des occasions perdues. Guillaume de Tonquédec excelle précisément à rendre perceptible cette fragilité intérieure touchante, cette tendresse maladroite sous le masque du sarcasme et de l’humour désabusé.

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©Guillaume Thomas

Franck (Loïc Legendre) incarne au contraire la réussite apparente, l’homme à qui le sort semble avoir constamment souri. Mais derrière cette assurance tranquille affleure peu à peu une personnalité plus complexe, moins solide qu’elle n’y paraît. Loïc Legendre compose avec beaucoup de finesse cet homme à la fois jovial, sûr de lui et progressivement déstabilisé par les révélations successives. Son sens du tempo comique et sa présence scénique donnent une réelle épaisseur à ce personnage qui aurait pu n’être qu’un simple « gagnant » caricatural.

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©Guillaume Thomas

Le personnage de Marie Noëlle (Laurence Porteil) agit souvent comme un révélateur des hypocrisies et des tensions du groupe. Derrière son apparente lucidité se cache elle aussi une forme de désenchantement affectif. Laurence Porteil lui confère une présence à la fois élégante et incisive, trouvant un équilibre particulièrement juste entre ironie mordante et émotion plus discrète.

Maxime (Jean Franco) constitue sans doute le personnage le plus ouvertement burlesque de la pièce. Exubérant, parfois excessif celui qui n’est que simple gladiateur parmi tant d’autres figurants dans un parc d’attractions dissimule, sous un humour permanent apparent, une peur presque enfantine de l’échec et du vieillissement. Jean Franco s’empare du rôle avec une énergie communicative et un sens très sûr de la rupture comique, provoquant plusieurs des moments les plus hilarants de la représentation.

Enfin, Valérie (Caroline Maillard) apporte une respiration plus nuancée au milieu de ces affrontements d’egos masculins. Observatrice attentive, souvent plus lucide qu’elle ne le laisse paraître, elle devient peu à peu l’un des pivots émotionnels de la pièce. Elle prête à Valérie beaucoup de naturel et une sobriété bienvenue qui contrebalance efficacement les débordements des autres protagonistes.

Grâce à la qualité de son écriture, l’efficacité de sa mise en scène et à une distribution inspirée et remarquablement équilibrée, la pièce évite constamment l’écueil du simple « boulevard mécanique ». Chaque comédien enrichit son personnage d’une véritable épaisseur humaine, permettant aux spectateurs de reconnaître derrière le rire qui fuse à tous instants, des fragments très familiers de ses propres contradictions et fragilités.

Dans un paysage théâtral où la comédie sombre parfois dans la facilité, Mon jour de chance rappelle combien le rire peut aussi devenir un outil d’observation sociale et psychologique. Une réussite particulièrement séduisante, portée par une écriture intelligente et un sens consommé du rythme dramatique.

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©CM

Triomphe évident aux saluts assorti de nombreux rappels et d’applaudissements nourris.

Christian JARNIAT
7 mai 2026

1Patrick Haudecoeur est notamment l’auteur de Thé à la menthe ou t’es citron ? coécrit avec Danielle Haudecœur (1991), Les P’tits Vélos (coécrit avec Danielle Haudecœur(1996), Frou-Frou les Bains (2001), La Valse des pingouins (2007) Berlin Berlin (coécrit avec Gérald Sibleyras (2022), Mon jour de chance (coécrit avec Gérald Sibleyras (2023)

2Gérald Sibleyras est notamment l’auteur de Un petit jeu sans conséquence (2002), Le Vent des peupliers (2003), L’Inscription (2004), La Danse de l’albatros (2006) Silence, on tourne ! (2012), La Garçonnière (2017) Mon jour de chance (coécrit avec Patrick Haudecoeur (2023)

Auteur : Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras
Mise en scène : José Paul
Décors : Édouard Laug
Costumes : Anna Belen Palacios Avila
Lumières : Laurent Béal
Musique : Michel Winogradoff
Vidéo : Sébastien Mizermont

Distribution :
Sébastien : Guillaume De Tonquédec
Franck : Loïc Legendre
Marie-Noëlle : Laurence Porteil
Maxime : Jean Franco
Valérie : Caroline Maillard

 

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