Le Tartuffe au Théâtre National de Nice : Jean Liermier révèle la vertigineuse modernité de Molière

Le Tartuffe au Théâtre National de Nice : Jean Liermier révèle la vertigineuse modernité de Molière

vendredi 8 mai 2026

©Carole Parodi

Avant propos : bref rappel historique : du Tartuffe « hypocrite » de 1664 (censuré) au Tartuffe « imposteur » de 1669

Créé en mai 1664, Le Tartuffe ou l’Hypocrite, comédie en trois actes de Molière, provoqua l’un des plus grands scandales du théâtre français. Immédiatement attaquée par les milieux dévots, qui parvinrent à faire plier le Roi, la pièce fut interdite durant plusieurs années.

Dans cette version originelle en trois actes du Tartuffe (reconstituée notamment par Georges Forestier et montée par la Comédie-Française en janvier 2024 dans une mise en scène d’Ivo van Hove) la pièce dénonçait, avec une audace violente, l’hypocrisie religieuse et la manipulation exercée au nom de la vertu.

Molière entreprit de modifier son discours en ajoutant notamment deux actes entiers à sa pièce laquelle ne fut représentée que cinq ans plus tard, en 1669, sous le titre Le Tartuffe ou l’Imposteur. Dans cette version en cinq actes Tartuffe devient un « imposteur, escroc politique et judiciaire ». Le célèbre épilogue voit alors intervenir un exempt envoyé par le Roi : loin d’arrêter Orgon, celui-ci fait emprisonner Tartuffe au nom de la justice royale. Cette conclusion heureuse autant qu’inattendue, glorifiant la clairvoyance du souverain, permettait à Molière d’atténuer la portée subversive de la pièce et de montrer que le pouvoir monarchique, lui, savait distinguer la vraie piété de l’imposture.

Une satire intemporelle de l’emprise et de l’hypocrisie dans la mise en scène de Jean Liermier

Au Théâtre National de Nice, la venue du Théâtre de Carouge avec ce Tartuffe (dans sa version de 1669), mis en scène par Jean Liermier constitue assurément l’un des événements théâtraux majeurs de cette saison (d’autant qu’en sa qualité de directeur il tirera sa révérence à la fin de la saison après plus de 18 années passées à la tête de ce théâtre emblématique genevois) .

En revisitant l’une des œuvres les plus célèbres de Molière, Jean Liermier ne cherche nullement à moderniser artificiellement le propos : il en révèle au contraire l’éternelle actualité, dans une lecture à la fois élégante, sombre et profondément politique.

Plus de trois siècles plus tard, cette satire conserve une force intacte tant elle éclaire encore les dérives contemporaines des faux prophètes, des gourous idéologiques et des manipulateurs de conscience.

Jean Liermier, un homme de théâtre au service des grands textes

On reconnaît à Jean Liermier1 une direction d’acteurs extrêmement précise, une attention particulière à la musicalité de la langue et une capacité rare à faire dialoguer les œuvres patrimoniales avec les inquiétudes du monde contemporain. Après notamment Le Jeu de l’amour et du hasard, Cyrano de Bergerac ou encore Le Malade imaginaire, ce Tartuffe apparaît comme l’aboutissement d’une réflexion profonde sur les mécanismes du pouvoir et de l’aveuglement collectif.

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Une esthétique sobre au service de la tension dramatique

Dès l’ouverture du rideau, le spectateur est saisi par la beauté austère de la scénographie imaginée par Rudy Sabounghi2. L’espace semble volontairement dépouillé, presque claustral, comme si cette demeure bourgeoise était devenue le théâtre d’un enfermement psychologique progressif. Les lignes rigides du décor traduisent admirablement l’emprise idéologique qui se referme peu à peu sur la famille d’Orgon. Les costumes sombres ( fin du 16e siècle, début du 17e) visent à l’épure en une parfaite osmose avec la mise en scène de Jean Liermier qui refuse toute surcharge illustrative : il privilégie une sobriété tendue concentrant l’attention sur la violence des rapports humains et sur la précision du verbe moliéresque.

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Le grand mérite de cette mise en scène réside précisément dans sa capacité à restituer toute la noirceur du texte sans jamais sacrifier sa dimension comique. Le rire demeure constant, mais il devient un rire inquiet, presque grinçant. Sous les alexandrins éclate une véritable tragédie familiale où chacun apparaît progressivement contaminé par le poison de l’imposture.

Une distribution en tous points remarquable

Au centre du spectacle trône naturellement le trio formé par Orgon, Tartuffe et Dorine.

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Dans le rôle d’Orgon, Gilles Privat (plus de 80 pièces en 45 ans de carrière) livre une composition absolument remarquable. Loin du bourgeois simplement ridicule, il compose un homme fragilisé, perdu, avide d’absolu, prêt à se soumettre à celui qui lui promet des certitudes. Son jeu, d’une grande intelligence psychologique, montre avec finesse comment le besoin de croire peut conduire à la négation du réel. Sa diction somptueuse donne aux vers de Molière une fluidité admirable.

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Face à lui, Philippe Gouin (artiste protéiforme : auteur, compositeur, musicien, chanteur, danseur, metteur en scène et bien sur comédien dans nombre de rôles) propose un Tartuffe fascinant d’ambiguïté (robe de bure et lourd chapelet de bois autour du cou, tel un moine franciscain). Point ici de caricature du faux dévot huileux ; l’acteur choisit au contraire la retenue, l’humilité, presque la douceur, ce qui rend le personnage infiniment plus dangereux. Son calme apparent, son regard pénétrant, sa maîtrise permanente de lui-même instaurent un climat d’emprise psychologique particulièrement troublant qui n’exclut pour autant ni l’énergie, ni l’humour. Le personnage devient moins un escroc traditionnel qu’un véritable prédateur mental.

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Et quel tour de force que d’incarner en outre une Madame Pernelle longiligne revêche et acariâtre dans une tenue noire avec fraise de haut col bordée de dentelle blanche : une sorte de caricature du portrait de Catherine de Médicis !

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La Dorine de Muriel Mayette-Holtz brûle les planches avec un abattage jubilatoire. Ancienne administratrice de la Comédie-Française, elle possède évidemment une maîtrise absolue de cette langue qui fait entendre chaque mot et chaque syllabe avec une clarté souveraine en une époque où certains comédiens semblent avoir perdu le sens de l’articulation. Chaque réplique fuse en outre avec un naturel désarmant. Présente sur tous les fronts, tirant avec adresse et clairvoyance tous les fils de l’intrigue, elle fait de cette servante l’une des pierres angulaires de la pièce : l’incarnation même de l’intelligence populaire, de la liberté de parole et de la résistance à l’obscurantisme.

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La réussite du spectacle repose également sur un remarquable travail d’ensemble. Christine Vouilloz avait marqué la scène du Théâtre de Carouge par sa remarquable incarnation de Fréhel, chanteuse réaliste de l’entre-deux-guerres au destin chaotique ballotée entre succès et moments de perdition. Elle campe une Elmire d’une grande élégance, toute de lucidité et de sensualité maîtrisée. Son célèbre affrontement avec Tartuffe atteint ici à un paroxysme presque suffocant tant la tension manipulatrice y apparaît palpable.

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On saluera également la très belle présence de Gaspard Boesch en Cléante, figure de la raison et de la mesure, ainsi que l’engagement de Bénédicte Amsler Denogent tendre Mariane semblant tout juste sortie de l’enfance, réfugiée dans sa chambre avec son ours en peluche et son cheval à bascule, de Raphaël Vachoux en Damis, et de Raphaël Archinard en Valère, tous parfaitement crédibles dans leur jeunesse révoltée face à l’autoritarisme paternel.

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Une lecture profondément contemporaine de Molière

L’une des forces majeures du spectacle tient enfin à sa résonance contemporaine. Sans transposition appuyée ni actualisation artificielle, Jean Liermier montre combien Le Tartuffe demeure une œuvre fondée sur les mécanismes de l’embrigadement collectif. Derrière l’hypocrisie religieuse dénoncée par Molière se dessinent aujourd’hui toutes les formes de radicalisation idéologique, de manipulation médiatique et de discours sectaires. Le metteur en scène fait ainsi émerger une lecture profondément « politique » du texte, où la peur et le besoin de croire ouvrent la voie aux imposteurs.

Cette production du Théâtre de Carouge impressionne par sa cohérence esthétique, son intelligence dramaturgique et surtout par l’excellence de sa distribution. Elle rappelle avec éclat combien Molière demeure non seulement un immense auteur comique, mais aussi un analyste implacable des faiblesses humaines et des dérives du pouvoir.

Christian JARNIAT
8 mai 2026

1 Jean Liermier s’est imposé depuis plusieurs décennies comme l’une des figures majeures du théâtre suisse romand. Comédien puis metteur en scène, il n’a cessé de développer un travail exigeant autour des grands textes du répertoire classique.

2 Bien connu du public azuréen pour avoir notamment réalisé près d’une vingtaine de scénographie pour Jean-Louis Grinda ancien directeur de l’Opéra de Monte-Carlo


Mise en scène :Jean Liermier
Assistanat à la mise en scène : Katia Akselrod
Scénographie et costumes : Rudy Sabounghi
Lumières : Jean-Philippe Roy
Univers sonore : Jean Faravel

Distribution :

Orgon : Gilles Privat
Tartuffe / Madame Pernelle : Philippe Gouin
Elmire : Christine Vouilloz
Dorine : Muriel Mayette-Holtz
Cléante : Gaspard Boesch
Mariane : Bénédicte Amsler Denogent
Valère / Monsieur Loyal / Laurent : Raphaël Archinard
Damis : Raphaël Vachoux

Production : Théâtre de Carouge
Coproduction : Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur

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