Consacré à l’Orchestre de Paris, le film documentaire de Philippe Béziat porte le titre « Nous l’orchestre ». Actuellement projeté parmi diverses salles de cinéma françaises, il présente cette excellente formation grâce à un son et à une image remarquables. Mais il ne parvient pas à expliquer à un public censé non informé les structures complexes de l’art symphonique. De surcroît, le film montre en partie le climat social délétère actuel, s’immisçant en filigrane à l’intérieur de l’Orchestre de Paris. Etait ce vraiment nécessaire ?
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Tandis qu’on annonce, pour juin prochain, le lancement d’un documentaire sur l’Ensemble Modern de Francfort – l’équivalent allemand de l’Ensemble Intercontemporain –, les cinémas français projettent depuis peu un film consacré à l’Orchestre de Paris. Signé Philippe Béziat, il dure une heure trente et cherche à montrer à un public supposé vaste la vie quotidienne à l’intérieur d’une phalange fondée en 1967. Elle est, en quelque sorte, la continuatrice de la vénérable Société des Concerts du Conservatoire dont l’histoire a débuté sous le règne de Charles X. Un documentaire sur l’Orchestre de Paris ? Un vœu pieux, à l’heure où la musique classique a complètement disparu de l’univers mental de la majorité des Français et où – selon des informations fiables – les projections du film de Philippe Béziat se déroulent devant des parterres essentiellement constitués de séniors. Pour une raison simple. Depuis des décennies, les ministres de l’Éducation s’étant succédés n’ont jamais imposé un vrai plan de formation musicale.[1]
Il n’empêche que les fragments d’œuvres de Bruckner, Ravel, Rimski-Korsakov ou Stravinsky retenus par Béziat attestent du haut niveau d’exécution auquel est aujourd’hui parvenu l’Orchestre de Paris. Tel n’était pas le cas voici plusieurs décennies. L’ingénieur du son engagé pour le film est aussi un virtuose. Il sait doser comme il se doit – en dynamique – les séquences instrumentales sur lesquelles s’appuient plusieurs membres de la phalange pour expliquer leur ressenti durant l’interprétation de passages pouvant être redoutables. Quant à l’image, elle s’avère soignée. L’utilisation de drones contribue à créer une plasticité mettant notamment en valeur la Philharmonie de Paris, désormais la demeure de la phalange dont traite « Nous l’orchestre ». La même plasticité caractérise également les apparitions du vénérable Herbert Blomstedt et de Klaus Mäkelä, présentés durant des répétitions.[2] Elle valorise les propos tenus par une contre-bassoniste, un trompettiste, un altiste ou le titulaire du pupitre de cor anglais de l’Orchestre de Paris. Il fait remarquer que, si son instrument est celui de la mélancolie, il n’est pas lui-même d’une nature mélancolique.
Après ces remarques positives apparaissent maintenant des observations l’étant moins. Le travail de Béziat n’apprend rien sur la structure même des œuvres choisies. Il reflète la vacuité française en matière de connaissances musicales dignes de ce nom. En outre, il confirme que l’Orchestre de Paris reflète bien le climat social de notre pays, empêtré dans l’individualisme jouisseur. Ayant choisi de ne pas éviter les sujets susceptibles de fâcher, le cinéaste aborde les tensions se manifestant à l’intérieur de la formation. Elle n’est pas, comme toutes les entreprises, un monde de douceur et de concorde. Les egos affirmés y existent. Tout comme les fâcheries, les réconciliations, les incompatibilités d’humeur et les observations cruelles – souvent justifiées – sur un chef ou un autre. Les 119 membres de la phalange vivent « un mariage forcé pouvant durer plusieurs décennies », comme le précise avec humour l’un d’eux. Voici qui rappelle pour partie « Prova d’orchestra » de Federico Fellini, lancé en 1978. L’un des dérivatifs aux tensions générées par la masse se trouve représentés par l’existence de formations de musique de chambre issues de l’Orchestre de Paris. Le quatuor à cordes ou le klezmer sont au nombre de ces dernières.
Un autre aspect frappe. Bien que les membres de l’institution appartiennent à un univers d’excellence, une telle dimension n’est guère valorisée. La France actuelle n’aime pas les élites, quelles qu’elles soient. Voici qui révèle un fort contraste avec la considération sociale dont font l’objet les membres des Orchestres philharmoniques de Berlin ou de Vienne. D’ailleurs, aucun des instrumentistes parisiens ne s’y réfère. On préfère jouer la couleur passe-muraille. Malgré le récit savoureux d’un violoniste du rang entré à l’Orchestre de Paris en 1977. Il en était, à l’époque, le plus jeune membre. Près d’un demi-siècle après, il est le doyen de la formation. Sa situation se trouve donc per se aux antipodes de la maladie du jeunisme. Par chance, Béziat ne tombe jamais dans l’admiration béate pour Klaus Mäkelä, figure – qu’on le veuille ou non – de l’autorité dont ont besoin les orchestres pour fonctionner.
Dr. Philippe Olivier
[1] Tous les concerts de l’Orchestre philharmonique de Berlin font l’objet d’une captation audiovisuelle systématique et sont accessibles en permanence grâce au site Digital Concert Hall. L’abonnement à celui-ci coûte environ 15 € par mois.
[2]Le chef d’orchestre américain d’origine suédoise Herbert Blomstedt est né le 11 juillet 1927. Toujours en exercice, il est le doyen mondial de sa corporation. Quant au Finlandais Klaus Mäkelä, il se trouve être trentenaire.


