L’Opéra de Toulon et la comédie musicale : une longue et passionnante histoire d’amour
Il y a 16 ans, en mars 2010, l’Opéra de Toulon proposait Street Scene de Kurt Weill qui fit ensuite l’objet d’une reprise en décembre de la même année. Ce fut une création en France où cette œuvre fascinante n’avait jamais été représentée ! Cette date mémorable a ouvert dans ce théâtre la voie à une série de comédies musicales dont, en mars 2013, à nouveau, une première création en France : Follies chef d’œuvre de Stephen Sondheim qui a donné lieu non seulement à une retransmission télévisée, mais encore à la première mondiale de la version scénique en DVD éditée chez BelAir Classic. Un événement en tous points exceptionnel !
En novembre 2016, l’Opéra de Toulon a proposé également Sweeney Todd de Stephen Sondheim puis en janvier 2018 Wonderful Town de Léonard Bernstein qui fit, lui aussi, l’objet d’une retransmission télévisée et d’un DVD : à notre connaissance il s’agit également de la première version d’une captation sur scène. En novembre 2019 : IntoThe Woods de Stephen Sondheim. En mars 2022 autre événement d’importance : la création en France de South Pacific de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein !
Aucun théâtre de province en France, en ce domaine, n’a réalisé un tel parcours dans les grands chefs d’œuvres du répertoire de la comédie musicale américaine constituant un véritable exploit qui mérite d’être non seulement souligné mais applaudi comme il sied : celui d’inscrire durablement l’Opéra de Toulon parmi les grandes places du théâtre musical et par ailleurs de consacrer Olivier Benezech, metteur en scène de toutes les œuvres citées comme l’un des spécialistes du « musical ».

Stephen Sondheim : un maître-dramaturge dans la vision ironique et désenchantées des relations humaines
Figure majeure du théâtre musical du XXe siècle et maître incontesté de Broadway, Stephen Sondheim a profondément renouvelé la comédie musicale américaine en la dotant d’une complexité psychologique et musicale inédite. Héritier de Oscar Hammerstein II, mais également influencé par Leonard Bernstein, il a su faire – en fin observateur de l’âme humaine – de chaque œuvre un véritable « laboratoire dramatique » où texte et musique s’entrelacent avec un rare bonheur .

Putting It Together : une revue sophistiquée et lucide sur le pouvoir, le désir et la désillusion
Créé en 1992, Putting It Together occupe une place singulière dans son parcours : ni véritable comédie musicale narrative, ni simple récital, mais une revue construite à partir de chansons issues de ses œuvres majeures (Company, Follies, A Little Night Music, Merrily We Roll Along…). L’ensemble est relié par un fil dramaturgique centré sur les relations humaines et les jeux de pouvoir (couple, désir, réussite sociale. séductions, rivalités, frustrations et désillusions..)
Dans un théâtre élégant, cinq personnages – un producteur, son épouse, une jeune actrice et un jeune acteur, un régisseur – se retrouvent dans un univers mêlant coulisses et scène, où la représentation d’un spectacle sert de toile de fond
Au fil des échanges, ambitions, frustrations et désillusions affleurent. Les chansons de Sondheim, loin d’interrompre l’action, en constituent le prolongement intérieur : elles révèlent les pensées cachées, les stratégies et les failles de chacun.
Sans intrigue linéaire, mais sous forme d’une revue sophistiquée l’œuvre construit une mosaïque de situations où l’amour, l’argent, le pouvoir, les désirs, les frustrations, les regrets s’entrelacent jusqu’à une forme de désenchantement lucide teinté parfois de nostalgie et d’humour acide.

À Toulon, un théâtre-kaléidoscope des apparences finement ciselé
L’Opéra de Toulon (décentralisé en raison de travaux de rénovation au théâtre Le Liberté, salle Albert Camus) réunit tous les ingrédients d’un spectacle d’exception : un brillant orchestre de 25 musiciens (un effectif orchestral bien plus important qu’à Broadway), un chef inspiré, une électrisante mise en scène confiée à un spécialiste aguerri des grandes comédies musicales américaines, et cinq merveilleux interprètes-comédiens-chanteurs d’une rare polyvalence : la parfaite illustration de la capacité d’une maison d’opéra à s’approprier avec intelligence le théâtre musical anglo-saxon.

La mise en scène de Olivier Bénézech instaure une continuité dramatique crédible, en privilégiant une approche élégante et resserrée, centrée sur les interactions psychologiques. Le dispositif scénique ingénieux conçu par Bruno de Lavenère avec un plateau tournant permettant une circulation efficace entre coulisses, scène et loges et un espace de jeu fluide, propice à la circulation des regards et des tensions, tandis que la chorégraphie de Johan Nus inscrit chacun des interprètes dans une dynamique subtile, jamais démonstrative.
La direction musicale de Thierry Boulanger, qui signe également les arrangements, met en lumière toute la sophistication et la richesse de l’écriture de Stephen Sondheim : raffinements harmoniques, précision rythmique et attention constante portée à la lisibilité du texte, conditions essentielles à la réussite de ce type de spectacle.

La distribution se distingue par son homogénéité, son énergie et son engagement. Jasmine Roy, Olivier Breitman, Kelly Mathieson, Dove Milstein et Sinan Bertrand composent une galerie de personnages finement et brillamment dessinés, chacun trouvant le juste équilibre entre incarnation théâtrale et exigence musicale doublées d’une élégance et d’une indéniable séduction. L’ensemble fonctionne comme un véritable collectif, où les interactions priment sur les individualités. Un pur enchantement, où l’intelligence du texte, la subtilité de la musique, l’admirable maîtrise du chant parfaitement en harmonie au style si spécifique de Sondheim et l’énergie des chanteurs-acteurs-danseurs s’unissent pour offrir aux spectateurs un moment jubilatoire et tout simplement magique.
La qualité de cette réalisation plébiscitée de longs applaudissements nourris d’un public conquis au sein duquel la grande diva Nathalie Dessay ne manquait pas de manifester avec chaleur son enthousiasme communicatif.
Christian JARNIAT
26 avril 2026
Direction musicale et arrangements : Thierry Boulanger
Mise en scène : Olivier Bénézech
Chorégraphie : Johan Nus
Scénographie : Bruno de Lavenère
Costumes : Sami Bedioui
Lumières : David Simon-Dehais
Sound designer : Matthieu Maurice
Construction des décors : Atelier Vierano- Matthieu Maurice
Distribution :
Woman 1 : Jasmine Roy
Man 1 : Olivier Breitman
Woman 2 : Kelly Mathieson
Man 2 : Dov Milstein
Stage manager : Sinan Bertrand
Orchestre de l’Opéra de Toulon






