Opéra de Nice : Le Villi de Puccini, un spectacle d’une grande puissance visuelle et émotionnelle dans l’envoûtante mise en scène de Stefano Poda

Opéra de Nice : Le Villi de Puccini, un spectacle d’une grande puissance visuelle et émotionnelle dans l’envoûtante mise en scène de Stefano Poda

vendredi 24 avril 2026

©Julien Perrin

L’œuvre d’un compositeur de 25 ans déjà annonciatrice de son génie futur

Avant de bouleverser l’histoire de l’art lyrique avec La Bohème, Tosca ou encore Madama Butterfly, Giacomo Puccini signe à 25 ans avec Le Villi (1884) son tout premier opéra : une œuvre de jeunesse dont la puissance dramatique annonce déjà son génie futur. Présenté à l’origine dans le cadre d’un concours de l’éditeur Sonzogno – qu’il ne remporta pas – cet opéra attira néanmoins l’attention et lança véritablement la carrière du compositeur.

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Inspiré d’une légende d’Europe centrale, celle des Willis – esprits de jeunes fiancées mortes avant leurs noces et condamnées à entraîner leurs amants infidèles dans une danse fatale – le livret de Ferdinando Fontana, d’après le récit d’Alphonse Karr, s’inscrit dans une tradition romantique où affleurent les réminiscences du ballet Giselle d’Adolphe Adam (sur un livret de Théophile Gautier). À ces sources s’ajoute une influence plus diffuse, mais parfaitement perceptible : celle du drame musical wagnérien qui se manifeste dans la continuité du discours orchestral et l’usage embryonnaire de motifs récurrents.

Une œuvre brève – tout juste un peu plus d’une heure – dans laquelle se mêlent amour, trahison et fantastique et dont la musique, déjà très expressive, annonce les grandes réussites à venir de Puccini.

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Le livret de Ferdinando Fontana inspiré d’une légende d’Europe centrale

Dans un village de la Forêt Noire, Anna, fille de Guglielmo riche propriétaire terrien, et Roberto fêtent leurs fiançailles. Mais Roberto – après avoir juré fidélité à Anna – doit se rendre à Mayence pour régler une affaire d’héritage. En cette ville il succombe aux séductions d’une autre femme et oublie sa promesse. Anna meurt de chagrin, au désespoir de son père. Elle rejoint les Willis (le Villi) ces esprits vengeurs des fiancées mortes avant leur mariage qui condamnent les amants infidèles.

Abandonné par sa partenaire séductrice , Roberto revient au pays pour implorer le pardon d’Anna dont il ignore la mort. Son fantôme apparaît et lui reproche sa trahison et les Willis entraînent Roberto dans une danse infernale : il succombe à son tour, victime de la vengeance d’Anna.

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La vision fascinante du metteur en scène Stefano Poda : un rituel hors du temps et une expérience sensorielle totale

À l’Opéra de Nice, cette production de Le Villi s’impose incontestablement comme l’un des sommets de la saison. La vision de Stefano Poda, artiste total assumant ici, comme de coutume, mise en scène, chorégraphie, décors, costumes et lumières, déploie un univers plastique d’une rare cohérence enserré dans une monumentale cage de métal et de verre ou s’entassent momifiés des têtes et des corps de plâtre. Trône au centre, tel un spectre, un arbre décharné et déraciné symbole de l’amour trahi et sombre repaire des vengeresses Willis qui y ont tissé leur toile . 

Fidèle à son esthétique épurée et hautement stylisée (nous connaissions sa Thaïs du Teatro Regio de Turin, son Aïda du centenaire des Arènes de Vérone, sa Rusalka du Capitole de Toulouse) Stefano Poda conçoit le plateau comme un espace mental, presque rituel, où le réel se dissout dans une succession de tableaux d’une stupéfiante beauté hypnotique. Les figures des Willis omniprésentes, évoluent dans une gestuelle stylisée à l’instar de celles d’une tragédie antique qui confère à l’ensemble une dimension quasi mythologique et chorégraphique envoutante . Particularité essentielle : Le Villi est un opéra-ballet. La danse, cœur du mythe, y joue donc un rôle central, créant une expérience sensorielle globale. Les danseuses y sont stupéfiantes notamment dans le saisissant ballet des courtisanes (magnifiques costumes !) où elles font claquer leurs fouets en parfaite cadence symétrique avec l’orchestre.

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La scénographie, comme la mise en scène, se distinguent donc par leur caractère intemporel et onirique, romantique et fantastique. Loin d’un réalisme narratif (forêt, village, costumes d’époque), Stefano Poda propose un univers stylisé, presque abstrait, où les éléments scéniques deviennent des symboles. Ce choix esthétique où le récit s’avère détaché de tout contexte précis pour créer un univers proche du rêve ou du cauchemar met en avant les forces émotionnelles (amour, abandon, vengeance) plutôt que le simple déroulement de l’histoire.

Une approche qui donne lieu à un spectacle d’une grande puissance visuelle et émotionnelle, où le geste chorégraphique prolonge la musique et où les corps deviennent à leur tour le prolongement du chant. Il ne faut donc pas chercher uniquement une histoire racontée de manière réaliste, mais se laisser porter par une expérience immersive, presque hypnotique.

Ce choix d’un poème scénique à dimension symbolique plutôt que celui d’un opéra narratif pourrait diviser, d’aucuns pouvant s’interroger sur la relative « abstraction » de cette lecture. Pourtant force est de constater qu’en l’occurrence elle parvient par sa force d’évocation indéniable comme par son esthétisme fascinant à rallier l’unanimité du public

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La direction musicale superbe et inspirée de Valerio Galli à la tête d’un Orchestre Philharmonique en état de grâce

Dans la fosse, Valerio Galli, l’un des chefs les plus appréciés de sa génération et lauréat du prix Puccini, confirme son affinité avec le répertoire italien et plus spécialement du compositeur. Sa direction, précise, nerveuse, ample et sensuelle met en valeur la richesse d’une partition quelquefois sous-estimée à tort. Les contrastes sont soigneusement ménagés, les tensions dramatiques finement construites, et sous sa baguette inspirée l’Orchestre Philharmonique de Nice, en état de grâce, déploie une puissance remarquable ainsi qu’une palette de couleurs et une richesse de nuances qui souligne avec justesse les atmosphères successives et contrastées de l’œuvre.

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Une distribution homogène et investie

La distribution vocale se révèle homogène et pleinement investie. Nous avons retrouvé la soprano Vanessa Goikoetxea qui, en janvier 2024, sur cette même scène, avait incarné avec succès Rusalka d’Antonín Dvořák. Elle compose une Anna touchante, alliant fragilité expressive et ligne de chant maîtrisée avec une voix longue et éclatante aux aigus acérés mais aussi capable d’habiles mezza voce. Thomas Bettinger, en Roberto, rend avec conviction les ambiguïtés d’un personnage partagé entre passion et faiblesse avec une évidente aisance dans le haut du registre, tandis que Armando Noguera en Guglielmo fait état d’un phrasé châtié et d’une déclamation empreinte d’une indéniable noblesse même si le rôle requiert davantage l’ampleur et la couleur d’un baryton Verdi. Ces Villi bénéficient en outre d’une présence scénique affirmée grâce à la narratrice de prestige Monica Guerritore célèbre actrice et metteuse en scène italienne avec à son actif plus de quarante pièces de théâtre (Shakespeare, Molière, Schiller, Pirandello, Tchekhov, Flaubert, Strindberg, Sartre etc.) et autant de films.

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Le chœur de l’Opéra de Nice, particulièrement sollicité, contribue amplement et de manière décisive à la réussite de l’ensemble, notamment dans les scènes où le surnaturel envahit l’espace dramatique.

De longues acclamations et une vibrante standing ovation ont salué cette passionnante production le soir de la première.

Un nouveau défi relevé avec éclat par l’Opéra de Nice et son Directeur Bertrand Rossi

Il faut à nouveau féliciter l’Opéra de Nice et tout particulièrement son Directeur, Bertrand Rossi,  d’avoir permis au public de découvrir cet ouvrage rare de Puccini comme il l’avait déjà fait avec Edgar du même compositeur, pour l’ouverture de sa saison 2024/2025. Il s’agit cette fois encore d’une coproduction qui réunit, pour la circonstance, les opéras de région : Nice, Marseille, Toulon et Avignon. Mais à nouveau c’est l’Opéra de Nice qui a tiré en premier et a réalisé en ses ateliers de La Diacosmie , entre autres, le monumental décor de ces Villi .

On ne peut que s’en réjouir, une fois de plus pour cette dynamique institution lyrique de la capitale azuréenne !

Christian JARNIAT
24 avril 2026

Direction musicale : Valerio Galli
Mise en scène, décors, costumes, lumières : Stefano Poda
Orchestre Philharmonique de Nice
Chœur de l’Opéra de Nice

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Distribution :

Anna : Vanessa Goikoetxea
Roberto
: Thomas Bettinger
Guglielmo
: Armando Noguera

Narratrice : Monica Gueurritore

Danseuses : Maud Boissière, Sophie Planté, Elise Griffon, Juliette Cesar, Léa Pérat, Camille Lopez, Shiraz Amar, Silvia Sisto

Orchestre Philharmonique de Nice

Chœur de l’Opéra de Nice (Chef de chœur : Giulio Magnanini)

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