De Yakov Kreizberg à Camille Saint-Saëns, un voyage à travers la mémoire musicale de la Principauté
Avant même le début du concert, l’Auditorium Rainier III observait un moment d’émotion consacré à la mémoire de Yakov Kreizberg (1959-2011), dont le souvenir demeure profondément ancré dans l’histoire récente de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.

Un court film d’animation réalisé par son fils Daniel Kreizberg, Anyone Lived in a Pretty How Town, inspiré d’un poème de E. E. Cummings, était projeté sur un arrangement du dernier enregistrement du chef, The Lark Ascending de Vaughan Williams. La présence de S.A.R. la Princesse Caroline de Hanovre soulignait l’importance de cet hommage.

David Lefèvre, Premier violon solo Supersoliste de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo prit la parole pour rendre un ultime hommage à Yakov Kreizberg, disparu prématurément mais dont le souvenir demeure profondément ancré dans la mémoire des musiciens monégasques. Manifestement très ému, il évoqua celui qui incarnait à ses yeux « la puissance, la force et la noblesse », soulignant à quel point Yakov Kreizberg avait marqué durablement les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo par son exigence artistique, son charisme et son humanité.
Monaco, terre d’inspiration et de création
Cette évocation constituait une transition idéale vers le thème même du concert. David Lefèvre rappela combien Monaco a toujours exercé une puissante attraction sur les artistes grâce notamment à l’action visionnaire du prince Albert Ier. Le programme rendait ainsi hommage à plusieurs compositeurs qui entretinrent des liens privilégiés avec la Principauté. Certains y virent le jour, comme Franz Schreker ou Louis Abbiate. D’autres y laissèrent une empreinte durable, à l’image de Victor de Sabata. Quant à Jules Massenet et Camille Saint-Saëns, ils trouvèrent auprès du souverain monégasque un soutien fidèle qui contribua à leur rayonnement artistique.

Victor de Sabata (1892-1967) : l’élégance retrouvée
Le premier volet musical de la soirée était consacré à Victor de Sabata, directeur musical de l’Orchestre de Monte-Carlo de 1919 à 1929 avant sa prestigieuse carrière internationale. Sa Mélodie pour violon et piano révélait une inspiration profondément lyrique.
Sous l’archet toujours aussi noble et expressif de David Lefèvre, le chant du violon se déployait avec une souplesse remarquable, tandis que Katherine Nikitine1 tissait au piano un contre-chant voluptueux d’une grande délicatesse. Cette page raffinée laisse percevoir l’influence de la tradition française fin de siècle et notamment celle de Massenet. Les deux artistes en ont offert une lecture toute en nuances, privilégiant la poésie et le chant intérieur plutôt que l’effet démonstratif, permettant ainsi de redécouvrir une œuvre injustement méconnue.
Franz Schreker (1878-1934) : entre lumière méditerranéenne et modernité
Né à Monaco en 1878, Franz Schreker fut l’un des compositeurs lyriques les plus admirés de son temps avant de tomber dans un long oubli sous l’effet des persécutions nazies. Aujourd’hui certaines de ses œuvres lyriques sont exhumées avec succès comme Der ferne Klang, Irrelohe ou Der Schatzgräber.
Sa Sonate pour violon et piano semble déjà baignée par la lumière méditerranéenne qui vit naître le compositeur. David Lefèvre et Katherine Nikitine y déploient une complicité exemplaire, restituant avec chaleur et virtuosité un langage musical où s’épanouissent déjà le lyrisme sensuel et les couleurs orchestrales qui feront plus tard le succès de ses opéras.
La seconde œuvre du compositeur, Der Wind, élargissait la formation avec Alexandre Fougeroux au violoncelle, Andrea Cesari au cor et Augustin Carles à la clarinette, tous musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Dans cette page chambriste aux colorations impressionnistes, Schreker affirme déjà un modernisme annonciateur du XXe siècle. Les cinq interprètes en restituent avec autant de magnificence que de précision les miroitements sonores et les raffinements de timbres, recueillant un succès pleinement mérité.

Louis Abbiate (1866-1933) : l’âme musicale monégasque
Troisième compositeur à l’honneur né à Monaco en 1866, Louis Abbiate fut à la fois un remarquable violoncelliste – notamment auprès d’Arturo Toscanini à Saint-Pétersbourg – un pédagogue de premier plan et le premier directeur de l’École municipale de musique de Monaco, future Académie Rainier III.
Si une grande partie de son œuvre demeure aujourd’hui inédite, ce concert permettait de découvrir deux Préludes pour piano seul, Les Mouettes et Les Papillons blancs. Katherine Nikitine en donna une interprétation d’une virtuosité remarquable, alliant précision, raffinement du toucher et profonde musicalité. Sous ses doigts, les délicates irisations de l’écriture pianistique évoquaient parfois une harpe céleste, faisant naître une atmosphère suspendue d’une poésie particulièrement séduisante. Cette redécouverte d’une figure majeure du patrimoine musical monégasque fut chaleureusement accueillie par le public.
Jules Massenet (1842-1912) : l’hôte privilégié de Monte-Carlo
Entre 1902 et 1912, l’Opéra de Monte-Carlo accueillit plusieurs créations mondiales de Jules Massenet, témoignant des liens étroits qui unissaient le compositeur à la Principauté et au prince Albert Ier.
La Toccata en si bémol majeur pour piano seul permit à Katherine Nikitine de déployer une technique souveraine au service d’une partition éclatante de vitalité. La luxuriance de l’écriture voluptueuse de Massenet trouvait sous ses doigts un équilibre idéal entre brillance, élégance et précision. Cette interprétation rayonnante mettait admirablement en valeur l’optimisme communicatif de l’œuvre
Camille Saint-Saëns (1835- 1921) : un ami fidèle de la Principauté
Le concert s’achevait avec l’un des plus illustres visiteurs de Monaco. Très lié au prince Albert Ier, Camille Saint-Saëns séjourna fréquemment dans la Principauté, où il reçut plusieurs commandes et mena une activité créatrice particulièrement féconde.
La Sonate n° 1 pour violon et piano op. 75 constituait incontestablement l’un des sommets de la soirée. Certains musicologues ont parfois avancé l’hypothèse séduisante que cette œuvre aurait pu inspirer la mystérieuse sonate de Vinteuil évoquée par Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu.
Sous l’archet de David Lefèvre, le violon déployait une ligne d’une beauté élégiaque exceptionnelle, chantant avec la souplesse d’une voix humaine. Face à lui, Katherine Nikitine faisait preuve d’une virtuosité éblouissante, mettant en lumière toute la richesse de l’écriture pianistique de Saint-Saëns. Au fil des mouvements, la tension dramatique s’intensifiait jusqu’à un final d’une virtuosité presque diabolique, mais toujours parfaitement maîtrisée par les deux interprètes. Leur complicité et leur précision firent merveille dans cette partition redoutable qui suscita une longue et chaleureuse ovation.

En bis, les deux artistes offrirent la célèbre Méditation extraite de l’opéra Thaïs de Jules Massenet. David Lefèvre y fit chanter son instrument avec une sensualité et une tendresse infinies, tandis que Katherine Nikitine l’enveloppait d’un écrin pianistique d’une délicatesse raffinée. Cette interprétation, voluptueuse et d’un lyrisme éperdu, semblait faire naître sous nos yeux une somptueuse voix lyrique invisible, concluant cette soirée monégasque dans un climat de poésie et d’émotion particulièrement intense.
Christian JARNIAT
10 Juin 2026
1Katherine Nikitine est une pianiste concertiste reconnue, en outre professeure de piano au Conservatoire de Musique de Genève et également professeure de didactique du piano à la Haute École de Musique de Genève.






