STOCKHAUSEN ET LE TALON D’ACHILLE BERLINOIS

STOCKHAUSEN ET LE TALON D’ACHILLE BERLINOIS

vendredi 25 septembre 2026

L’objectif de (c) Julian Roeder a capté un spectacle dont la partie scénique n’est pas au niveau du chef-d’œuvre de Stockhausen.

Aviel Cahn, le nouveau directeur général de la Deutsche Oper Berlin, inaugure son mandat avec « Mittwoch aus Licht »[1] de Karlheinz Stockhausen, l’un des volets du gigantesque cycle scénique intitulé « Licht, die sieben Tage der Woche ».[2] Le spectacle – d’un haut niveau d’exécution musicale et chorale  – attire là des spectateurs peu familiers des salles de théâtre lyrique. Mais les costumes, les décors et la mise en scène ne sont pas dignes de l’utopie élaborée par Stockhausen et magnifiquement servie par le directeur musical français Maxime Pascal. Il aura déjà consacré quinze ans, avec son ensemble Le Balcon, à ce projet hors du commun.

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Annonce d’une ère de stabilité ? L’arrivée récente du Suisse Aviel Cahn (*1974) à la tête de la Deutsche Oper Berlin – le membre problématique du système lyrique de la capitale allemande – pourrait peut-être signifier des changements salutaires dans une institution souvent routinière. Venant de Genève, où il aura tenu les rênes de Grand-Théâtre, cet homme éclectique marque en tout cas le début de son mandat par un coup d’éclat : la présentation de « Mittwoch aus Licht », l’un des maillons de l’entreprise gigantesque menée par Karlheinz Stockhausen (1928-2007), donnée en création allemande quatorze ans après sa naissance absolue à Birmingham. Coproduit avec la Philharmonie de Paris, le spectacle aura déjà attiré des spectateurs jeunes et peu habitués aux rituels d’opéra. On aura remarqué chez eux – au cours des conversations d’entracte – l’affirmation d’une prédilection pour Stockhausen, comme pour les Américains Phil Glass ou Steve Reich, devant fêter respectivement leurs quatre-vingt-dixièmes anniversaires le mois prochain et fin janvier 2027.

Pourtant, des bruits courent dans Berlin : des langues acérées y racontent que la seconde et la troisième représentations de « Mittwoch aus Licht » auraient été remplies grâce à une distribution somptuaire de billets gratuits, en référence à « la manne céleste » pour citer le livret de Stockhausen destiné au même ouvrage. Il se dit aussi que le budget de l’opération aurait suscité de la jalousie parmi diverses institutions lyriques allemandes. Voilà qui n’est pas impossible. D’une durée totale de quatre heures quinze, entractes compris, « Mittwoch aus Licht » utilise les chœurs de la Deutsche Oper Berlin, les instrumentistes et les chanteurs de l’ensemble français « Le Balcon », une soprano colorature, des danseurs mimes et une substantielle partie électronique. Les techniciens une fois intégrés à cette masse artistique, on tourne autour d’un nombre conséquent de participants. Quant au fameux quatuor à cordes dispersé dans quatre hélicoptères, un gadget sonore de Stockhausen intégré à « Mittwoch aus Licht », l’organisation d’un tournage spécifique pour celui-ci a exaspéré – au regard de raisons financières – nombre d’électeurs de l’AfD, parti d’extrême droite menaçant la stabilité politique outre Rhin. De toute évidence, l’AfD n’aime pas Aviel Cahn, nouveau directeur général de la Deutsche Oper Berlin. Il est juif, n’est pas allemand et goûte – si l’on reprend la terminologie nazie – « l’art dégénéré ». Il faut s’attendre à des passes d’armes dans les mois à venir.

On ajoutera aux masses artistiques et techniques de « Mittwoch aus Licht » les artisans réalisateurs de costumes et de décors signés par des individus sans saveur. Leur « travail » donne l’impression d’être à l’Opéra municipal d’une localité de la province allemande vers 1970, au moment d’un « Parsifal » raté. Cette observation concerne aussi la metteuse en scène Susanne Kennedy (*1977) à tout le moins perplexe devant la boîte à outils fabriquée par Stockhausen et autant désemparée que ses collaborateurs à « rendre visible le rêve de la musique ».[3] On observera néanmoins à leur décharge que la représentation des tropismes hindous, tibétains, parfois vaudous et toujours énigmatiques de Stockhausen n’est pas une mince affaire. Ils appartiennent à l’inconscient d’un homme dont l’adolescence se vit marquée de terrifiantes épreuves. La mère du compositeur, atteinte de schizophrénie, fut « euthanasiée » en 1941 par ordre des autorités nazies. Son père, un instituteur ayant adhéré au parti hitlérien, trouva la mort durant des combats en Hongrie, où le 3ème Reich faisait rage, quatre ans plus tard.

La mort, justement : quelques jours après les attentats terroristes survenus aux États-Unis le 11 septembre 2001, l’auteur de « Gruppen » déclara qu’ils étaient « la plus grande œuvre d’art qui soit » et que ses victimes avaient « été envoyées vers la Résurrection ». Ces propos suscitèrent – à juste titre – un scandale international. Mais Stockhausen était Stockhausen, en d’autres termes un individu n’appartenant pas à l’humanité ordinaire. Il était aussi illuminé par le  mysticisme que son maître au Conservatoire de Paris en 1952, un certain Olivier Messiaen. Son appartenance au monde germanique le conduisit à chercher à dépasser Richard Wagner. « Mittwoch aus Licht » fait partie du cycle « Licht, die sieben Tage der Woche ». L’ensemble du chantier dure vingt-neuf heures, soit presque le double de la Tétralogie. Autrement dit, Stockhausen n’aura jamais été un miniaturiste de la musique et de la pensée.

J’ai eu la possibilité de rencontrer Karlheinz Stockhausen trois fois. La première, grâce à mon confrère Maurice Fleuret (1932-1990), avec lequel il était lié depuis des lustres. La deuxième fois, en 1981, grâce à l’excellent Claude Lefebvre (1931-2012), le directeur des Rencontres internationales de musique contemporaine de Metz, lors de la création mondiale de « Luzifers Traum » pour basse et piano par les soins du chanteur Matthias Hölle (*1951).[4]  La troisième fois, dans un studio de France Musique quelques années plus tard. Stockhausen y déclara avoir appris la musique sur Sirius et disposer chez lui d’un génie grâce à son fils trompettiste. Ces propos n’étaient pas du registre de la plaisanterie. Le musicien était hors du commun en tout. Il vivait à Kürten, à une trentaine de kilomètres de Cologne, en trouple avec deux dames dans une maison d’architecte dont tous les murs étaient remplacés par des parois de verre. La population de Kürten observait les allées  et venues des invités de Stockhausen, telle la  cantatrice Jessye Norman.

Comme on s’en doute, Eva – l’incarnation de la femme – est l’une des trois figures centrales de « Mittwoch aus Licht », aux côtés de deux anges. L’un d’eux, Lucifer, vit la déchéance. L’autre, Michaël, est un protecteur. Sa présence soutint Stockhausen depuis l’enfance. On se trouve au royaume édifiant des mystères médiévaux, comportant même un chameau délivrant des fèces multicolores.   Les racines du compositeur sont – comme chez Messiaen – dans le catholicisme, rhénan en l’espèce. Il constitue un dénominateur commun avec l’œuvre de Bernd Alois Zimmermann (1918-1970), autre personnalité fameuse de la région. L’écoute de la première scène de « Mittwoch aus Licht », vouée au Parlement mondial, montre – au travers de l’excellente exécution a cappella des chœurs de la Deutsche Oper Berlin – à quel point Stockhausen maîtrisait un savoir-faire issu de la musique sacrée des siècles passés. Une pareille caractéristique distingue le Chœur de l’Ensemble Le Balcon, sans cesse à la manœuvre durant « Michaelion », la quatrième scène de « Mittwoch aus Licht ». Sa performance s’avère impressionnante, tant pour des raisons de mémorisation que de difficulté de la partition. On y trouve la main experte de Maxime Pascal (*1985), désormais membre du triumvirat de chefs d’orchestre régnant sur la nouvelle vie de la Deutsche Oper Berlin. Cette habileté est également apparue durant la récente présentation de « Saint François d’Assise » de Messiaen au Festival de Salzbourg, confiée au même Maxime Pascal.

Pour ce qui se rapporte aux instrumentistes du Balcon, ils montrent tous un niveau transcendant. On est notamment saisi d’admiration devant le cor de basset, la trompette et le trombone associés aux personnages d’Eva, de Michael et de Lucifer. La partie électronique inventée par Stockhausen s’avère d’une somptuosité indéniable. Flottent sur celle-ci de brefs pastiches des pages de Messiaen destinées à l’orgue, de l’écriture berliozienne des cuivres dans « La Damnation de Faust » ou des attaques sur la corde de sol du violon dans « Tzigane » de Ravel. Malheureusement, l’exécution phénoménale de « Mittwoch aus Licht » aura eu un talon d’Achille : ses costumes, ses décors et sa mise en scène. Quel dommage, s’agissant d’un chef-d’œuvre n’appartenant pas au répertoire courant !

Dr. Philippe Olivier

Prochaines représentations les 26 septembre à 18 heures et 27 septembre à 16 heures. « Mittwoch aus Licht » fait aussi l’objet d’un enregistrement et d’une captation pour l’image.

 

 

[1] En français : « Mercredi de lumière ».

[2] En français : « Lumière, les sept jours de la semaine ».

[3] Propos du chef d’orchestre Maxime Pascal dans le programme de salle de la Deutsche Oper Berlin (p.8).

[4] En français : « Le Rêve de Lucifer ».

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