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SIR ANDRÁS SCHIFF SUR L’HIMALAYA

SIR ANDRÁS SCHIFF SUR L’HIMALAYA

mardi 6 janvier 2026

Sir Andras Schiff durant un concert à Londres, en 2018 – (c) BBC-Chris Christodoulou.

Conclusion du cycle de six concerts tenu depuis le 18 décembre 2025 par une légende vivante, en résidence à la Pierre-Boulez-Saal[1] de Berlin. Le pianiste septuagénaire d’origine hongroise y a donné «  L’Art de la Fugue » de Jean-Sébastien Bach et mis son public en lévitation …

On aura vu, ce dimanche 4 janvier 2026, un Daniel Barenboïm très affaibli aller aussi vite que possible vers son collègue d’origine hongroise Sir András Schiff pour le féliciter à l’issue d’un parcours marathonien. Il s’est achevé sur une proposition artistique à laquelle la majorité des virtuoses actuels du clavier n’oserait jamais se confronter : donner « L’Art de la Fugue » de Jean-Sébastien Bach au terme d’un séjour marqué par des heures vouées à Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven, Schumann et Mendelssohn. En effet, Schiff est un maître d’une autre époque. En tout cas, il échappe – sous nombre d’aspects – au monde actuel. Il tient, en quelque sorte, de Rudolf Serkin (1903-1991) ayant proposé jadis les « Variations Goldberg » du même Bach en « bis » de l’un de ses récitals.

À seize heures très précises, un Schiff des plus concentrés entre lentement au centre de l’ovale imaginé par l’architecte Frank Gehry (1929-2025), sa partition à la main. Il a déjà pénétré une perception supérieure de ce qu’il doit faire durant soixante-quinze minutes. Ensuite, il ensorcellera l’auditoire avec quelques pièces tirées des « Suites françaises ». Berlin se trouve sous la neige depuis plusieurs jours. On songe aux rudes hivers de Leipzig, au temps où Bach était seul devant son clavier, chez lui. Il y écrivit, entre 1740 et 1750, l’une des plus grandes réalisations de la musique occidentale. Elle constitue l’Himalaya de son style contrapunctique. En d’autres termes, une certaine forme d’austérité règne sur cet ensemble d’une dizaine de fugues et de plusieurs canons. Elle convient parfaitement à Schiff, désavouant sans le dire ses homologues des deux sexes recherchant plus le plumage que le ramage. L’artiste est un humble, pas une star. Connaît-il le mot suivant de Sir Georg Solti, également connue pour ses racines magyares  :  «  Le mot de star est stupide. Les stars sont seulement des stars parce qu’elles voyagent trop. » ?[2]

Alors qu’Hermann Scherchen ou Jordi Savall donnèrent au disque – respectivement en 1965 et en 1986 – des versions sans clavier de « L’Art de la Fugue », Schiff reste fidèle au piano. Il se comporte ainsi comme au début de 2024, lorsqu’il enchanta Berlin de sa lecture transcendante du « Clavier bien tempéré ». En effet, « L’Art de la Fugue » s’adresse – en dépit de l’existence de nombreux arrangements plus ou moins réussis – au royaume des touches noires et blanches. Grigori Sokolov aura procédé de la même manière pour son enregistrement du BWV 1080, réalisé de 1978 à 1981 avant de paraître chez la firme soviétique Melodyia. Pour sa part et au début des années 1960, Glenn Gould aura eu recours à une formule mixte : orgue et piano. Chez Schiff, le discours polyphonique se trouve soutenu par une maîtrise stupéfiante de chaque voix, coloriée de manière différente selon que Bach donne dans  la strette, la diminution ou l’augmentation. Quant aux ornementations, elles varient aussi en fonction du contexte structurel.

Schiff rappelle que « L’Art de la Fugue » est une vision du monde, aussi importante  que les quatuors de Beethoven ou – dans un autre domaine – les écrits de Platon. Un tel régal n’est donc pas destiné aux victimes consentantes du consumérisme actuel. Cette vision a ouvert la voie aux « Mikrokosmos » éblouissants de Béla Bartók. Elle se clôt sur une fugue inachevée à trois sujets. L’interruption brutale de celle-ci sur un ré terminant une figure de la main gauche sonne comme la mort de la culture de l’Europe centrale. Schiff en est – en matière de musique – l’un des derniers représentants majeurs.

Dr. Philippe Olivier

[1] En français : la Salle Pierre Boulez.

[2] Norman Lebrecht: The Maestro Myth – Great Conductors in Pursuit of Power, Simon & Schuster, Londres, 1991, p. 6.

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