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Roméo et Juliette de Gounod à l’Opéra Bastille : un balcon pour l’éternité

Roméo et Juliette de Gounod à l’Opéra Bastille : un balcon pour l’éternité

mardi 20 juin 2023
Benjamin Bernheim et Elsa Dreisig entourés par Jean Teitgen et Sylvie Brunet-Grupposo ©Vincent Pontet

C’est en jouant Roméo et Juliette sur le balcon de son appartement de la rue Voltaire à Angers sur la musique de Gounod, sous les yeux des passants, en 2020 pendant le confinement, que le metteur en scène Thomas Jolly a attiré l’attention d’Alexander Neef, directeur général de l’Opéra national de Paris d’autant que l’ouvrage de Gounod n’avait plus été programmé depuis les représentations de 1982 à l’Opéra Garnier.
Tout le monde – ou presque – connaît les amants de Vérone et le balcon légendaire de ce couple maudit mais la scénographie proposée par Thomas Jolly ne risquait-elle point de bousculer les clichés traditionnellemnt ancrés dans la mémoire collective ?
Passer ainsi de la miniature scène angevine pendant la pandémie à une réplique de l’escalier monumental de l’Opéra Garnier faite de bois et de polystyrène et pouvant accueillir une cinquantaine d’artistes et de choristes constitue à l’évidence un défi. Ce vaisseau hors norme se déploie sur le plateau de Bastille grâce à une une plateforme tournante permettant, tour à tour, de servir de scène de bal, de chambre, de balcon, de place et d’abriter sous une arche le tableau du mariage, le lit au monogramme R.J du couple ou encore leur barque funéraire et ce comme un colossal livre d’images dont les pages tourneraient en 3D. 
Ce procédé provoque certes un effet spectaculaire mais suscite au bout d’un certain nombre de tours, pour les spectateurs placés dans les premiers rangs, une lassitude naissante qui se dissipe heureusement avec les scènes plus intimistes des derniers actes. De somptueux lampadaires éclairent les lieux toujours avec cette constante de l’oxymore cher à Shakespeare et que le metteur en scène, grand spécialiste du dramaturge anglais, utilise tout au long des actes : on pense en particulier au jet de serpentins rouge sang concluant le dramatique final du second tableau de l’acte 3 « Ah ! jour de deuil » où les chœurs de l’Opéra National se montrent particulièrement impressionnants (cheffe des chœurs Chien-Lien Wu).
Les effets lumineux d’Antoine Travert sont nombreux et électrisants à l’instar d’une signature voulue en clin d’œil au Starmania à l’actif également de Thomas Jolly et comme un avant-goût de la théâtralité et l’inventivité qu’il nous réserve sans doute pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques 2024. 
Au travers des flamboyants et somptueux costumes de Sylvette Dequest, on retrouve l’univers Shakespearien pendant l’ouverture avec ce rappel de l’épidémie de peste qui sévit dans la ville et empêchera que Roméo soit averti de ce que Juliette, passée pour morte, n’a en fait absorbé qu’un somnifère. Puis on assiste à une symphonie où se mêlent les époques au moyen d’une inventivité de formes oniriques. Tous les protagonistes évoluent avec une gestuelle impeccable que ce soit les combats, les danses frénétiques rappelant le “waacking” chorégraphiées par Josepha Madoki pour lequelles les danseurs et danseuses recueillent des applaudissements nourris (scène des mariées particulièrement impressionnante).
On ne peut que louer le niveau de perfection vocale de l’entière distribution. Les chanteurs  se mutent en comédiens investis de leurs personnages et chaque intention, chaque sentiment se devine, se lit, se chante naturellement. Tous peuvent revendiquer une prononciation et une diction impeccables (impressionnantes en particulier chez le Mercutio du britannique Huw Montague Rendall).
Bien entendu le couple vedette formé par Benjamin Bernheim et Elsa Dreisig déclenche un tonnerre d’applaudissements après chacun de leurs airs, et notamment leurs quatre duos mettant en valeur la complémentarité de leur timbre, de leur couleur vocale mais bien sûr l’art consommé du chant de ces jeunes interprètes. Autre grand succès de la soirée pour le Stephano de Lea Desandre idéale dans ce rôle de page ainsi que pour la Gertrude de Sylvie Brunet-Grupposo. Tout le reste de la distribution longuement applaudie contribue amplement à la réussite collective, en particulier Laurent Naouri (Capulet), Jean Teitgen (Frère Laurent) Thomas Ricart (Benvolio) et Sergio Villegas Galvain (Pâris). Une mention spéciale pour l’excellent Jérôme Boutillier qui s’impose dans une vision inhabituelle du duc de Vérone.
Pour mener ce spectacle vers la réussite, il fallait en outre la baguette d’un chef inspiré : celle de Carlo Rizzi soulignant, grâce au superbe orchestre de l’Opéra National de Paris, toutes les beautés de cette partition qui en font avec pareille production non pas l’archétype du grand opéra français mais du grand opéra en général. 
Succès triomphal pour ces soirées parisiennes qui transforment son couple-titre et son metteur en scène en superstars, héros des plateaux télévisés et des médias. Les amants mythiques de Vérone ont désormais leur balcon à Bastille.

Marie-Catherine Guigues
20 juin 2023

Jusqu’au 15 juillet 2023 :
https://www.operadeparis.fr/saison-22-23/opera/romeo-et-juliette

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