Le cinquième concerto pour piano de Saint-Saëns s’appelle l’« Egyptien ». Il est né de rêveries du compositeur au bord du Nil et de quelques airs qu’il a entendus là bas. Sous les doigts de Jean-Yves Thibaudet, à Monaco, il flamboya de couleurs éclatantes. Les mains de ce grand pianiste caracolaient sur le clavier avec une liberté féline, faisant étinceler chaque arpège, chaque trait, donnant aux cascades d’octaves une ivresse orientale. Mais cet artiste savait aussi donner du poids aux phrases romantiques qui parcourent l’œuvre. Cela acheva de faire notre régal. Il ajouta en bis un Intermezzo de Brahms ainsi que le vertigineux Polichinelle de Villa-Lobos, joué avec une malice étourdissante.
Puis vint Titan. Tel est le titre de la Première symphonie de Mahler. On y entend des fanfares géantes, des danses rustiques, des airs de cabaret, une marche funèbre sur le thème de Frère Jacques : tout s’y mêle, s’y heurte, s’y exalte comme dans un rêve sans limite.
Mais le plus extraordinaire de la soirée ne fut pas tant l’œuvre que la manière dont le jeune chef Elias Grandy la dirigea. Dès les premières mesures — cette aurore mystérieuse où Mahler évoque le monde qui s’éveille — il sut obtenir des nuances si ténues qu’elles frôlaient le silence. Peu à peu l’orchestre prit de l’ampleur comme une mer agitée par le vent. Tout devint houle. Les cordes respiraient à grandes vagues profondes ; les cuivres s’exprimaient avec une formidable puissance ; les timbales, la grosse caisse, les cymbales y ajoutaient un fracas de tonnerre. A la fin, le bataillon des cors se leva pour faire tonitruer son ultime fanfare. Partout dans l’orchestre fusaient de lumineuses interventions solistes dont, celles, particulièrement abondantes, du hautboïste Matthieu Petitjean, lequel dressait vers le haut le pavillon de son instrument afin d’en renforcer l’éclat. Côté cour, la contrebasse solo faisait avancer à pas feutrés la marche funèbre de Frère Jacques, d’abord murmurée comme une ironie lointaine avant de gagner tout l’orchestre. Lorsque retentit l’accord final de la symphonie – celui dont Mahler disait qu’il devait « tomber du ciel comme venu d’un autre monde » – la salle entière se leva pour exprimer sa joie.
Le chef se nommait Grandy — un nom prédestiné à prendre de la hauteur. Après avoir affronté Titan, il paraît plus grand encore.
André PEYREGNE
24 mai 2026
