Le compositeur Richard Strauss et l’écrivain Hugo von Hofmannsthal, iconique duo de l’histoire du genre, y explorent les affres de la création : on découvre dans le Prologue les derniers préparatifs d’un opéra autour de la figure d’Ariane, avant d’assister à la Première de cette nouvelle œuvre. Sauf que rien ne se déroule comme prévu : le mystérieux commanditaire change les conditions de représentation quelques minutes avant le début du spectacle. Tous, toutes doivent immédiatement se réinventer. Une situation de théâtre dans le théâtre, teintée d’humour caustique et fascinante de véracité, tant elle nous plonge dans l’urgence de la création.
La metteuse en scène Myriam Marzouki y voit une histoire où réalité et fiction ne cessent de se percuter et d’étourdir : une manière de faire sentir l’équilibre subtil entre liberté artistique et contraintes extérieures. Elle situe Ariane à Naxos dans la Grèce des années soixante en interrogeant l’arrière-plan politique d’une œuvre où le statut de l’artiste, compositeur ou interprète, est soumis à diverses contraintes arbitraires.

Cette nouvelle production de l’Opéra du Rhin d’Ariane à Naxos brille (bien pâlement) par la direction déliée et spirituelle du chef d’orchestre Christoph Koncz à la tête de l’Orchestre national de Mulhouse. Ancien chef d’attaque des seconds violons chez les Wiener Philharmoniker de Vienne, il se démène afin de restituer le dialogue musical si cher à Strauss entre couleurs chambristes et ensemble tonique. Mais ce soir de première, ses efforts sont constamment réduits à néant par un Orchestre national de Mulhouse brouillon, aux cordes manquant de justesse et sans aucune musicalité. Le premier violon solo, particulièrement sollicité dans la partition de Richard Strauss, sort un son fort désagréable. Pourtant la musique de Strauss est tellement belle, riche en nuances.

Quant à la réalisation scénique, elle est désespérément conventionnelle. Ariane est à Naxos, Naxos est en Grèce. C’est certainement ce cheminement qu’a dû suivre la metteuse en scène Myriam Marzouki qui a transposé l’action dans la Grèce des années 1960, sur fond d’avènement de la dictature des colonels. Ce sont donc des miliciens inquiétants qui molestent des manifestants pour la démocratie, avec contrôle d’identité, fumigènes. Mais ce propos est complètement déconnecté du reste de l’action, dont la mise en scène se révèle déplorable. Pourquoi les metteurs en scène sont-ils toujours prêts à tout pour transposer les livrets dans le monde contemporain, les problèmes quotidiens… ???

De plus, la banalité de la direction d’acteurs est frustrante pour l’incarnation des personnages, dont les mérites vocaux sont bien présents, mais malheureusement desservis par cette mise en scène hors sujet. On pense surtout à Eugénie Joneau, ancienne pensionnaire de l’Opéra Studio, dans le rôle-titre, qui dans le second acte est déprimée, lisant Anna Karina et manquant de se suicider aux barbituriques, dans un intérieur avec des costumes (pas très heureux) et des accessoires évoquant curieusement les pièces de théâtre des années 60. Elle incarne avec virtuosité cette primadonna, déployant des graves somptueux et de beaux aigus. Son timbre chaud est aussi mis en valeur par la qualité de la projection de sa voix où se dégage un chant parfaitement articulé. Dommage que la direction d’acteur et les costumes ne l’aident pas à camper une Primadonna haute en couleurs.

Le ténor A. J. Glueckert lui donne une belle réplique en Bacchus, hélas lui aussi peu avantagé par un costume peu seyant et une perruque à peine plus correcte que le ténor refuse au Prologue. Le duo avec Ariane reste comme un grand moment de la soirée.
La mezzo-soprano hongroise Dorottya Láng offre au rôle du compositeur la fougue dramatique, avec un timbre chaud et velouté, mais elle gagnerait à être un peu moins timide dans son jeu de scène.
Le maître de musique incarné par le baryton Jochen Kupfer s’agite beaucoup, trop, exagérant un vibrato qui souligne les flottements du personnage, la ligne de chant restant tout de même assez belle.
Dans le rôle parlé du majordome, le comédien Christian Heller est parfait, tout particulièrement lorsqu’il annonce, survolté, le feu d’artifice à venir.
Le trio féminin, pas très en accord au début, fait merveille et ravit le regard.

Il faut surtout saluer la performance d’Ilia Staple, qui sauve le spectacle, en remplaçant in extremis Julie Roset, indisposée le matin de la première. Contactée le matin même au Staatsoper de Vienne, elle atterrit à Francfort à 16 h 42 afin de prendre la route pour Strasbourg et chanter Zerbinette, sur le côté de la scène avec la partition sur un pupitre. Quelle prouesse ! Elle le fit avec une discipline et une grandeur musicale qui forcent le respect. Ses coloratures sont enthousiasmantes, sa voix brillante. Un grand moment lors de son air « Grossmächtige Prinzessin » qu’elle chanta avec délicatesse et tendresse. Merci à elle d’avoir sauvé le spectacle.
Une soirée sans grande nouveauté, ni grande émotion, bref une « Ariane » sans vagues et sans fil…
Marie-Thérèse Werling
31 octobre 2026
Distribution
Direction musicale : Christoph Koncz
Mise en scène : Myriam Marzouki
Ariane / La Primadonna : Eugénie Joneau
Bacchus : A. J. Glueckert
Zerbinette (chant lors de la première) : Ilia Staple
Zerbinette (interprétation scénique lors de la première) : Julie Roset
Le Compositeur : Dorottya Láng
Le Maître de musique : Jochen Kupfer
Le Maître à danser : Lucas Pauchet
Le Perruquier : Eduard Ferenczi-Gurban
Arlequin : James Newby
Scaramouche : Aleksandre Khukhushvili
Brighella : Arwen Tanguy
Truffaldino : Antoine Foulon
Naïade : Naïma Wanshe
Dryade : Lucy Evans
Écho : Jessica Hopkins
Le Majordome : Christian Heller
Un laquais : Jiawen Li
Orchestre : Orchestre national de Mulhouse





