Dans un dispositif scénographique efficace et stylisé, la Chine de Turandot proposée par la mise en scène de Paco Azorín, pleine de bruit et de fureur, peut compter sur un plateau globalement solide et donne, enfin, aux personnages une véritable caractérisation.
Une mise en scène qui veut saisir au cœur un public contemporain
Dans sa note d’intention publiée dans le programme de salle, Paco Azorín ne fait pas mystère de sa volonté de ne laisser place, dans sa lecture de Turandot, à aucun exotisme de pacotille, comme nous avons, hélas, trop souvent l’habitude d’en voir dans les productions du chef-d’œuvre inachevé du compositeur toscan. S’inscrivant de plain-pied dans les questionnements politiques et sociaux de notre monde, le spectacle donné à l’Opéra Grand Avignon est une coproduction avec le Sferisterio de Macerata et se tient éloigné de la « fable théâtrale chinoise » du grand Carlo Gozzi (1761), l’un des dramaturges les plus prisés du Romantisme européen, de Mme de Staël à Hoffmann, en passant par un certain Richard Wagner ! Ce que l’on perd, sans doute, ici en mystère, on le gagne, à coup sûr, en modernité, Paco Azorín situant sa mise en scène dans un questionnement du monde actuel, autour de notions telles que le pouvoir, la domination, la violence mais aussi la place de la femme dans nos sociétés. Sans jamais être démonstrative ni exagérément militante, cette vision de Turandot, en décor unique sur plusieurs niveaux, captive l’œil, dès le lever de rideau, avec ce nom sanglant – comme les lettres qui s’affichent en haut des cintres – qu’est devenu celui de la princesse de glace.

Le monde des rizières qui nous est présenté ici n’est pas seulement celui des chapeaux coniques qui, uniformément, sont portés par les artistes du chœur et les figurants1 : il est aussi celui d’un système de servitude dont Liù est loin d’être la seule victime et dont des amazones en armes (archères) assurent, pour le compte de la princesse chinoise, un contrôle à la violence sadique implacable. En cela, le martyre alla Saint-Sébastien du prince de Perse – dont Carlos Martos amoindrit la cruauté par le geste chorégraphique qui l’accompagne – devient, pour la première fois dans nos nombreux souvenirs de l’opus puccinien, le symbole d’un monde reposant sur la terreur. Glaçant, oui.

On se méprendrait, cependant, en ne retenant que ce seul aspect de la mise en scène.
Bénéficiant des somptueuses lumières et de la vidéo de Pedro Chamizo, la production ne passe pas à côté des moments de pure poésie musicale que sont l’invocation à la lune et la partie du trio des ministres, au début de l’acte II, où est évoquée – par Ping – la « maison dans le Honan » : nappe de brume descendant lentement sur l’astre de la Nuit, mapping projetant des peintures de pétales de fleurs… une douceur infinie fait soudain irruption dans cette production, décidément stimulante.

Orchestre superlatif pour authentique maestro concertatore e di canto
Il y a quelques saisons, à la sortie d’un Chevalier à la rose à la parfaite mise en place orchestrale, nous avions constaté le niveau d’excellence d’une formation qui, dans un opéra « himalayen » pour n’importe quelle phalange et malgré un effectif loin d’être celui normalement attendu, avait largement relevé le défi.
Même cause même effet, avec Turandot : nous nous retrouvons face à un orchestre national Avignon-Provence en pleine possession de ses compétences, celles, en particulier, d’une petite harmonie aux incroyables descentes chromatiques chez les clarinettes et les flûtes (l’invocation à la lune), de cuivres sachant se montrer exaltés et vrombissants (clarté des trompettes au moment où Calaf se précipite vers le gong puis lors de la scène des Énigmes), de cordes qui savent s’étioler dans le grave (alors que Calaf semble perdu dans la résolution de la dernière énigme) ou faire monter des mélismes assez enivrants (la proposition lancée à Turandot pour rechercher son nom) : lors des nombreux climax d’une partition qui « déchire » et regarde souvent vers Richard Strauss, Prokofiev voire Schönberg, en particulier au premier acte, on se pince pour se persuader que l’on ne rêve pas et que c’est bien un effectif de quelques quarante-cinq musiciens que l’on entend là !
Opéra de chœur et d’orchestre, l’équipe artistique avignonnaise a confié les clefs du dernier opus puccinien à Federico Santi. Sachant, avec une intelligence remarquable, tirer le meilleur parti de l’effectif dont il dispose, le maestro turinois, actuellement chef associé de l’Opéra Grand-Avignon, parvient à construire une architecture sonore particulièrement probante pour ce spectacle : au-delà d’un choix de tempi qui permet aux divers pupitres de prendre le large mais aussi de s’écouter, Federico Santi est également un maestro di canto qui sait faire respirer un chœur à la conviction enthousiasmante, parfaitement préparé par Alan Woodbridge, mais également la maîtrise de l’Opéra Grand Avignon, aux interventions séraphiques coordonnées par Christophe Talmont, et, bien évidemment, l’ensemble du plateau vocal.
Avec cette baguette qui sait si bien mettre en avant la pluralité des couleurs de la partition et s’inscrit dans la plus pure tradition des grands maestri transalpins, c’est réellement un bonheur permanent d’écoute !

Un plateau vocal globalement solide
Le choix de présenter l’ouvrage « dans l’état où le compositeur l’a laissé, sans le final ajouté après sa disparition » – comme précisé dans le programme de salle – pouvait surprendre voire laisser perplexe : ce n’était plus notre cas, la représentation terminée ! Loin de priver l’auditeur d’un duo final souvent incertain pour nombre d’interprètes actuels, terminer l’opéra avec la mort de Liù permet de resserrer l’action et de la rendre plus crédible. L’ensemble du plateau réuni en ressort comme transfiguré.
Outre le mandarin de Jean-François Baron, à la voix sonore et à la projection adéquate, c’est l’empereur Altoum du ténor Victor Dahhani qui surprend positivement par la clarté et l’assurance de l’émission, dans un rôle confié trop souvent à des chanteurs « vétérans » : un nom à retenir !
Du strict point de vue vocal, c’est sans doute avec son trio de ministres que Puccini confère à sa dernière œuvre une dimension de grande modernité, les vocalités de Ping, Pang et Pong nous transportant entre Commedia dell’Arte et arlequinade d’Ariane à Naxos. Ici, le baryton Matteo Loi, à la voix homogène, donne aux phrases de Ping sur la « maison dans le Honan », avec son « petit lac bleu entouré de bambous », la dimension nostalgique qu’il convient. De même, les voix de ténor de Pang (Sébastien Droy) et de Pong (Carlos Natale) disposent suffisamment de cette musicalité gracieuse et bouffe à la fois pour faire du trio du premier tableau de l’acte II l’un des meilleurs moments de la soirée, ce d’autant plus que la direction de l’orchestre se montre, ici, particulièrement soignée, mettant en évidence toute la morbidezza de la partition.
Quant au Timur de Luciano Batinić, malgré une voix assez gutturale, il sait émouvoir par ses accents sonores.

La problématique du rôle-titre fait toujours couler beaucoup d’encre ! La faut-il davantage lyrique ou lirico-dramatique ? Une chose est certaine : Turandot ne doit pas être monolithique et doit impérativement savoir jouer, avec générosité, sur des registres vocaux diversifiés.
Force est malheureusement de constater que le compte n’y est pas vraiment dans la prise de rôle de Catherine Hunold. Certes, la mise en scène n’en fait pas, ici, le personnage central mais l’adéquation des moyens actuels de la chanteuse n’aide guère, par ailleurs, à la caractérisation du personnage. Où sont ces aigus tranchants comme des lames, tant attendus dans cet emploi où la voix doit se faire mordante, y compris sur des phrases qui doivent camper une atmosphère, telles que ce « Straniero, ascolta ! », au début de la scène des Énigmes, a priori, pourtant, sans difficulté particulière ? De même, l’assise dans le grave semble, ce soir, souvent incertaine.
Enfin, à aucun moment nous ne sommes émus par un chant qui, dans « In questa Reggia », doit pourtant, progressivement, faire fondre la glace et se faire chaleur croissante.

De la chaleur, en revanche, le timbre de Mickael Spadaccini n’en manque pas ! Doté d’une voix d’authentique ténor dramatique – denrée rare désormais ! – l’émission centrale du chanteur italo-belge et un sens du legato de haute école permettent, d’emblée, de goûter à des phrases qui, chez un autre interprète, passeraient peut-être inaperçues, telles que « O divina bellezza, o meraviglia, o sogno ! » (acte I) ou « Il mio nome, non sai ! Dimmi il mio nome » (acte II), que l’interprète sait particulièrement ciseler. Moins à l’aise, cependant, dans un air attendu comme « Nessun dorma » où il semble trop penser à la note qui arrive et qui lui permettrait de conclure de façon pleinement glorieuse, Mickael Spadaccini dispose, une fois pour toutes, des moyens vocaux exigés par le rôle et campe un Prince inconnu à l’émission barytonale, nous rappelant ainsi que le rôle ne s’inscrit pas seulement dans la brillance de l’instrument – on peut réécouter, au disque, le sombre Calaf d’un Francesco Merli pour s’en persuader !- mais, aussi, dans un style déclamatoire que Spadaccini restitue avec conviction.
Positionnée au cœur dramatique de l’intrigue par la volonté du metteur en scène, c’est donc au personnage de Liù que revient ici un rôle moteur : celui de « la » figure féminine de résistance au rouleau compresseur des institutions en place. On est loin, soudain, de l’image de victime sacrificielle à laquelle nous sommes habitués depuis des lustres.

Dans cette vision scénique parfaitement défendable, la jeune soprano française Claire Antoine trouve très vite ses marques et répond de façon adéquate aux attentes d’un rôle où, en trois airs, se trouve résumée toute la quintessence de l’art vocal puccinien. Disons-le sans détour, quel festival de notes pour cette voix au médium corsé et en pleine maîtrise d’aigus filés et délicats ! Avec quelques soirées de Turandot au compteur, je n’ai personnellement pas souvenir d’avoir entendu une artiste française chanter le rôle avec ce mélange de raffinement et de puissance – un « Tu che di gel sei cinta » confondant sur ce plan ! – tout en gardant ce timbre naturellement angelicato – quel « Signore, ascolta ! » à l’acte I – qui nous renvoie aux souvenirs d’une Maria Chiara, d’une Daniela Dessí ou, plus près de nous, d’une Ermonela Jaho. Ici, l’art de la messa di voce et du smorzando sont parfaitement consommés et déchainent, à juste titre, l’enthousiasme du public !
Curieusement, Claire Antoine ne parait guère programmée dans l’hexagone – comme son collègue Mickael Spadaccini d’ailleurs ! – ce qui laisse songeur, eu égard à une époque, déjà lointaine, où les directeurs de théâtre venaient écouter les artistes et leur proposaient des contrats, dès la fin de la représentation.
O tempora, O mores… . Dans tous les cas, cette artiste est un nom à suivre, ici ou là !
Au final, une représentation qui, par ses choix scéniques et musicaux engagés, aura permis à un public nombreux et de diverses générations d’entrevoir, peut-être, combien l’art lyrique n’a rien de muséifié et parle, plus que jamais, à notre monde !
Hervé Casini
19 mai 2026
1 Il est important de souligner que les dix huit figurants retenus pour cette production sont des personnes en situation de handicap.
Direction : Federico Santi
Mise en scène et scénographie : Paco Azorín
Costumes : Ulises Mérida
Lumières et vidéo : Pedro Chamizo
Distribution:
La princesse Turandot : Catherine Hunold
L’empereur Altoum : Victor Dahhani
Timur : Luciano Batinić
Calaf : Mickael Spadaccini
Liù : Claire Antoine
Ping : Matteo Loi
Pang : Sébastien Droy
Pong : Carlos Natale
Un mandarin : Jean-François Baron
Le prince de Perse : Vladyslav Romankov
Putin Pao : Catherine Pollini
Archères : Sarah Brunel, Maya Kawatake-Pinon, Julia Pal, Chloé Scalese
Guides piliers : Sébastien Martin Vian, Céleste Gaulier
Orchestre national Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon, direction : Alan Woodbridge
Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon, direction : Christophe Talmont
Le programme
Turandot, drame lyrique en trois actes crée au Teatro alla Scala, Milan, le 25 avril 1926
Musique: Giacomo Puccini (1858-1924)
Livret : Giuseppe Adami et Renato Simoni d’après la fable de Carlo Gozzi







