Naples – Teatro San Carlo Concert lyrique Ludovic Tézier – Brian Jagde – Orchestre du Teatro San Carlo, direction Jochen Rieder De Macbeth à Iago : Ludovic Tézier, entre noblesse et réalisme musical

Naples – Teatro San Carlo Concert lyrique Ludovic Tézier – Brian Jagde – Orchestre du Teatro San Carlo, direction Jochen Rieder De Macbeth à Iago : Ludovic Tézier, entre noblesse et réalisme musical

vendredi 17 juillet 2026

©Luciano Romano

Ces dernières années, le Teatro San Carlo aura décidément constitué la scène la plus excitante de la péninsule italienne, à la fois dans le choix de sa programmation et du gotha de l’art lyrique qu’on aura eu tant plaisir à y retrouver ! Initialement prévu avec Jonas Kaufmann et « notre » Ludovic Tézier national, ce concert en aura fourni un énième exemple qui, espérons-le, n’en constituera pas le chant du cygne…

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©Luciano Romano

Un programme de tubes qui fait le bonheur des lyricophiles avertis et du grand public

Dès l’entrée du chef allemand Jochen Rieder, une belle attention se fait dans cette salle du San Carlo, qui n’a aucun autre équivalent dans l’Europe lyrique, non seulement parce qu’elle en est la plus ancienne (1737) mais aussi, et surtout, parce qu’elle dispose encore de cet amour populaire pour le chant lyrique et de cette qualité d’écoute que l’on a, souvent, perdu ailleurs…

Si Jochen Rieder n’a pas le geste théâtral de certains de ses confrères de la péninsule, il dispose cependant d’un sens des équilibres suffisamment pertinent pour faire de la sinfonia de La Forza del destino, qui ouvre assez naturellement un programme essentiellement dédié au « cygne de Busseto », une construction musicale de premier ordre : nous n’écrirons jamais assez que l’orchestre du Teatro di San Carlo est une authentique phalange de théâtre, sachant conserver tout le long de cette page un fraseggio qui n’est pas réservé qu’aux seuls chanteurs mais doit également passer par la conception sonore que le chef doit insuffler à la formation conduite. On aura ainsi eu le plaisir, dans cette ouverture jouée avec enthousiasme, d’entendre le beau legato des forces de la petite harmonie (flûte, hautbois, clarinette en particulier), des contrebasses particulièrement sonores et des cuivres survitaminés mais jamais pesants !

Même constat dans la sinfonia des Vêpres siciliennes et dans La Danse des heures où l’on constate, à nouveau, ce sens des contrastes, des couleurs et de la mélodie et où, en particulier, le dialogue entre les pupitres des cordes permet de mettre en valeur de magnifiques nuances, tout spécialement chez les violoncelles.

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©Luciano Romano

Quel bonheur pour de grands artistes lyriques que de pouvoir s’appuyer sur une formation de ce niveau, dans un programme vocal des plus exigeants ! Au-delà d’un Nessun dorma ! quelque peu improbable ici – mais sans doute confortable pour Brian Jagde, titulaire du rôle de Calaf dans la Turandot actuellement à l’affiche du théâtre et venu remplacer, au quasi pied levé, Jonas Kaufmann – l’homogénéité d’un programme vocal consacré à de larges extraits de La Forza, de Macbeth et d’Otello oblige les chanteurs à se concentrer sur l’essentiel, le chant verdien authentique ne souffrant ni l’approximatif ni les effets faciles, pour parvenir à trouver une sorte de sobriété éclatante, caractéristique des seuls grands interprètes du patron de l’Opéra italien !

concert Naples Tezier Jagde Ph. Luciano Romano
©Luciano Romano

Duo de choc d’interprètes à l’émouvante générosité

Disons-le d’emblée : si la voix généreuse et stentorée de Brian Jagde, tout dernièrement entendu sur cette même scène dans Adriana Lecouvreur, produit son effet sur l’assistance, du fait d’une qualité de projection et d’une vaillance dans le haut médium, il n’est pas certain, à l’issue de ce concert, que nous soyons face au ténor lirico spinto que réclame l’emploi de Don Alvaro. Nous avions déjà entendu Jagde dans ce rôle, il y a plusieurs années, à l’Opéra Bastille, et il nous avait emballé pour les raisons évoquées plus haut, auxquelles il n’est pas inutile d’ajouter, à l’époque, un aigu plein qui gardait sa couleur de bronze et frappait l’oreille par sa force.

Invité, désormais, par les plus grands scènes européennes – et, très souvent, pour y chanter un nouvel Otello ! – cet attachant interprète n’aurait que trop intérêt, s’il veut durer dans un métier où les carrières météorites n’ont pas été que l’exception, à refuser de ne chanter que des rôles spinti qui mettent déjà sous tension la partie aiguë d’une voix authentique mais pas sans faille, en particulier dans les notes de passage. A la différence de son Maurizio, dans Adriana Lecouvreur, le ténor américain ne donne pas, ce soir, dans la nuance, que ce soit dans le duo « Solenne in quest’ora », qui ouvre la soirée et, certes, le cueille un peu à froid dans les nombreux moments à chanter à fleur de lèvres mais, plus dommageable, dans l’aria « La vita è inferno all’infelice… » où le matériau vocal ne parait jamais réussir à se mettre au service d’un phrasé ici nécessairement apaisé, au risque sinon d’être à contre-sens de l’écriture verdienne et du magnifique legato de la clarinette et des premiers violons.

Si les choses s’améliorent nettement dans le duo « Invano Alvaro ti celasti al mondo », c’est sans doute aussi parce que Brian Jagde, ici au contact direct de son collègue baryton, a besoin de moments de confrontation scéniquement forts pour réussir de belles nuances et prendre la direction d’un chant de style, ce que le hit de « Nessun dorma ! » laissera de nouveau, hélas, de côté au profit d’un chant uniquement en force.

Le schéma de ce dernier duo de La Forza se retrouve à peu près dans le duo de la fin de l’acte II d’Otello qui, en commençant par « Tu ?! Indietro ! Fuggi ! », met le ténor à l’épreuve du feu d’un « Ora e per sempre addio » vaillant, mais d’un « Sciagurato ! mi trova una prova secura che Desdemona è impura… » puis d’un « Ah ! mille vite gli donasse Iddio ! » qui lâchent à nouveau la bride d’un chant alternant uniquement forte/meno forte : c’est d’autant plus dommage que toute la partie finale du duo, à partir de « Sí, pel ciel marmoreo giuro ! », chantée à l’unisson avec Iago, fait vraiment de l’effet et emporte la mise !

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©Luciano Romano

On ne cessera de l’écrire : plus que tout autre compositeur, Verdi exige de « belles » voix, tant du point de vue de la palette de couleurs à y déployer qu’au sens le plus noble de la parole ! Une fois de plus, mais peut-être dans une de ces soirées davantage touchées par la grâce, Ludovic Tézier enivre « son » public napolitain par un chant définitivement fascinant.

Dès les premières phrases de « Solenne in quest’ora », on aime ce smorzando qui permet de camper la complexité et les doutes d’un personnage dont la scène « Morir, tremenda cosa » puis l’air et cabalette « Urna fatale…Egli è salvo ! » offrent au baryton marseillais un boulevard d’arrogance impérieuse dans l’accent et de largeur d’ambitus. Quelle maîtrise de l’instrument, de même, dans l’affrontement ouvert avec Alvaro, au dernier acte, où jamais Tézier ne succombe à des accents de coltellata mais se laisse seulement conduire par le dynamisme bouillonnant des idées musicales, contribuant ainsi à imposer à cette scène sa marque de tension dramatique. L’élégance verdienne – celle qui nous faisait murmurer, en notre fort intérieur, « Finalmente,Verdi ! » – on la retrouve à son zénith dans l’un des airs les plus nobles de toute l’œuvre du maître de Busseto : « Pietà, rispetto, amore », extrait de Macbeth. Une autorité vocale décoiffante dans les phrases du récitatif « Perfidi ! All’anglo contro me v’unite ! », un impérial fraseggio, un chant mezza voce parfaitement maîtrisé et une montée vers le climax fameux de « Sol la bestemmia, ahi lasso !» absolument bluffant : tout semble réussir à Ludovic Tézier dans un air qui semble avoir été écrit pour lui !

Que dire, enfin, de cette volonté de camper, soudain, sur la scène parthénopéenne, un Iago confondant de réalisme, au sens romanesque du terme, exprimant une violence intérieure qui n’a rien de caricaturale dans un « Credo » d’anthologie, constamment renouvelé par rapport à ceux que nous avons déjà entendu par le même interprète ! Ici, le chant se met au service de l’intelligence du texte, comme ce sera, en particulier, le cas dans un « Era la notte » où les diminuendi et le falsetto soutenus sur « Desdemona soave ! Il nostro amor s’asconda ! Cauti vegliamo ! L’estasi del ciel tutto m’innonda » forcent le respect et font mieux comprendre pourquoi le compositeur a pu écrire sur la partition: « sotto voce, parlato ».

Parvenir à dégager une telle urgence dramatique en seulement quelques instants d’un rôle, certes largement ciselé depuis que Ludovic Tézier l’a abordé Vienne en 2021, aura permis à Naples de donner à entendre ce qu’est un interprète aujourd’hui parvenu à la pleine maturité vocale de ses moyens et à une éloquence naturelle irrésistiblement charismatique. Chapeau l’artiste !

Hervé Casini
17/07/2026

Les artistes 

Brian Jagde, ténor
Ludovic Tézier, baryton

Orchestre du Teatro San Carlo, direction : Jochen Rieder

Le programme
Ouvertures, musique de ballet, airs et duos de Giuseppe Verdi, Amilcare Ponchielli et Giacomo Puccini

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