Mozart, Die Zauberflöte, Opéra de Lille

Mozart, Die Zauberflöte, Opéra de Lille

samedi 9 mai 2026

©Frederic Lovino

L’EFFET “EGO”

Dans le film d’animation intitulé Ratatouille réalisé par Brad Bird, Anton Ego, un critique culinaire, goûte le plat éponyme préparé par Rémy, et se trouve projeté comme par magie dans sa petite enfance, devant les bons petits plats préparés par sa maman. La production de La Flûte enchantée signée par Suzanne Andrade et Barrie Kosky – reprise ici par Tobias Ribitzki – accomplit sur nous le même effet régressif ! Un livre d’images animées – réalisé par Paul Barritt – s’ouvre devant nos yeux émerveillés.

À ce plaisir qu’il est impossible de bouder s’ajoutent de multiples références à l’univers du cinéma muet (les dialogues sont remplacés par des cartons) ainsi qu’à d’autres univers oniriques : Harold Lloyd croise Nosferatu, un trio de dames évoque les triplettes de Belleville de Chomet, Pamina possède l’allure de Louise Brooks (son air fait un clin d’œil au film de Bergman avec son arbre mort et la neige), de fleurs surréalistes émerge Babar… Certes, la corporéité des chanteurs s’en trouve réduite à peau de chagrin ; l’absence de dialogue ne leur permet pas non plus un ancrage accompli dans la caractérisation de leur personnage, ce dont Sarastro souffre particulièrement. L’effet “cinéma” crée enfin une distanciation qui fige un peu le rapport salle/scène. Mais par-delà ces réserves, que de moments drôles, émouvants, futés, poétiques : effet régressif et jouissif !

N’en voulons pas à l’équipe musicale pour quelques défaillances ponctuelles d’un soir de première : tel aigu coupé puis repris, tel souffle un peu court, tel grave un peu sourd, tel décalage… Inutile, donc, de jouer à Beckmesser face à une machinerie aussi complexe qu’exigeante, et avec un dispositif qui rend le contact chef/chanteurs aussi ardu. Sachons donc profiter de cette belle jeunesse, capable d’enchantements.

Konigin der Nacht
©Frederic Lovino

Regina Koncz délivre pour cette Königin arachnéenne une coloratura et des piqués (contre-fa compris) avec une infaillibilité bluffante.

Tamino
©Frederic Lovino

Mingjie Lei en Tamino évoque plus d’une fois Ernst Haefliger, avec une voix fine, subtile, des nuances sensibles, et une grande musicalité : le Bildnisarie met les larmes aux yeux.

papageno
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Dans le rôle payantissime de Papageno, Jarrett Ott nous ramène plutôt à Gerhard Hüsch par son baryton très clair, son absence d’effets faciles et sa flexibilité. Si Judith Fa compose une Papagena juste correcte, Lucas Pauchet, flanqué d’un solide Alexandre Baldo, nous gratifie d’un premier homme d’armes remarquable, dont le la aigu du quatuor sonne comme nous l’avons rarement entendu.

monostatos
©Frederic Lovino

Le Monostatos d’Elmar Gilbertsson, de belle ampleur, ne triche pas dans son air, et sait faire rouler ses doubles croches pour leur donner de l’expressivité.
Le trio des Dames possède une gouaille impayable et swingue sa partie, à tort jugée facile, avec une gourmandise communicative.
À l’inverse, le Trinity Boys Choir, minuscule, manquant de justesse et de poésie, aurait pu être avantageusement remplacé par trois garçons issus d’une maîtrise française.

pamina
©Frederic Lovino

Restent le père et sa fille.

Natasha Te Rupe Wilson s’éloigne de la cohorte des Pamina oies blanches, et sa voix est capable de puncher dans les moments d’affirmations, voire de révolte, à l’instar de ce deuxième ”die Warheit” ou de l’affrontement au père à la fin du I. L’arc conclusif sur “die Gottheit an” dans le duo avec Papageno fait frissonner et la douceur flottante au moment de l’élévation spirituelle du personnage, dans le quatuor des épreuves, touche droit au cœur. Quant à l’évocation sombre sur “es schnitt”, elle nous projette directement et à juste titre vers Weber, puis tout le répertoire plus ancré au XIXe siècle. Brava !

sarastro
©Frederic Lovino

Quant à Adrien Mathonat, il fait entendre une pâte vocale d’une densité, d’un magnétisme qui tonne avec majesté dès le premier “zurück » de l’orateur – la présence sur le plateau, avec un jeu plus traditionnel, lui aurait nul doute permis d’être plus théâtral dans son échange quasi recitando avec Tamino. En Sarastro, la ligne possède une noblesse impériale et la fréquentation du rôle (c’était ici une prise de rôle professionnelle) lui permettra de lâcher plus encore ses instincts musicaux pour aller plus loin dans la recherche chromatique et dynamique. Telle quelle, cette performance reste magnifique, et l’artiste possède un pouvoir de séduction qui ne tient qu’à lui.

choeurs scaled
©Frederic Lovino

Que dire enfin des chœurs et de l’orchestre maison, le lendemain d’une Lucie à l’Opéra Comique, partiellement gâchée par un Insula Orchestra indigne ? La province remet parfois les pendules à l’heure ! “O Isis” majestueux, finale du II aussi impressionnant qu’émouvant : le chœur n’appelle que des éloges. Les femmes assurent crânement leur “die Schönheit » avec ses aigus pourtant ardus, et les hommes font valoir une couleur ambrée délectable. Au pianoforte, Galina Ermakova assure, comme au temps du muet, un continuo sensible qui fait intervenir deux fantaisies de Mozart bien choisies – cependant, il aurait fallu, dans un monde idéal, les transposer pour ne pas créer régulièrement de hiatus tonal lors des reprises de l’orchestre.

chef scaled
©Frederic Lovino

L’orchestre, justement, possède cette belle profondeur du son, un soyeux des cordes, cette douceur des bois et des vents, l’éclat des cuivres, quelques dérapages très ponctuels mis à part, qu’appelle la partition mozartienne. Il faut dire qu’avec Riccardo Bisatti à la baguette, tout ce beau monde ne pouvait qu’être conduit à bon port. Avouons sans détour que nous avons adoré le travail effectué par ce très jeune chef (26 ans à peine !). Diplômé du conservatoire Cantelli de Novara, il fait honneur à cet illustre maestro, Maître ès Mozart comme peu le furent.

Dès les accords initiaux, nous savons que l’option du chef sera intermédiaire entre la solennité, l’ampleur sonore, la beauté apollinienne héritées de la tradition viennoise et l’alacrité venue des chefs baroques – variations comprises aussi parcimonieuses que bienvenues. Vitesse n’est ici jamais confondue avec précipitation et le passage de l’adagio vers l’allegro dans l’ouverture s’opère avec naturel. Tous les tempi sont d’ailleurs parfaitement équilibrés. L’élan ne conduit jamais à la hâte, et l’énergie ne nous prive pas de la pure beauté sonore. Par exemple, dans le chœur ”O Isis”, le phrasé enveloppant des cordes entre les “düstre Nacht » conclusifs serre le cœur. Le souci de varier le nuancier orchestral s’avère tout aussi concluant. La marche des prêtres au début du II avance sans exclure la poésie. Quant aux accords des bois au début du finale du II, ils résonnent encore en notre cœur au moment d’écrire ces lignes. Voilà un chef que nous adorerions entendre diriger Le Nozze di Figaro ou Die Entfürung aus dem Serail, tant son sens stylistique nous a paru idéal dans Mozart.

Une soirée dont on ressort vivement ému, comme on sortirait d’un songe qui nous aurait replongé en enfance.

Laurent ARPISON
9 mai 2026

photo de fermeture scaled
©Frederic Lovino

Direction musicale : Riccardo Bisatti
Mise en scène : Suzanne Andrade, Barrie Kosky
Reprise assurée par Tobias Ribitzki
Animations : Paul Barritt
Costumes : Esther Bialas
Lumières : Diego Leetz

Tamino : Mingjie Lei
Pamina : Natasha Te Rupe Wilson
Papageno : Jarrett Ott
La Reine de la Nuit : Regina Koncz
Sarastro, L’Orateur : Adrien Mathonat
Monostatos : Elmar Gilbertsson
Papagena : Judith Fa
Première Dame : Julie Goussot
Deuxième Dame : Polly Leech
Troisième Dame : Alexandra Urquiola
Premier homme d’armes : Lucas Pauchet
Deuxième homme d’armes : Alexandre Baldo
Premier garçon : Michael Mulroy
Deuxième garçon : Alex Bradburn
Troisième garçon : Elliot Bergs

Chœur de l’Opéra de Lille
Cheffe de chœur : Virginie Déjos
Orchestre National de Lille

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