LES MÉTAMORPHOSES D’ORFEO
Pour la création in loco du chef-d’œuvre monteverdien, le festival de Glyndebourne a eu la main heureuse de confier à William KENTRIDGE et à Jonathan COHEN le soin d’œuvrer de concert pour créer cette production.
William KENTRIDGE nous avait déjà saisis avec l’installation vidéographique « More Sweetly Play the Dance » à l’EYE Filmmuseum d’Amsterdam en 2015. Cette immersion musicale et visuelle préfigurait en quelque sorte l’approche unique de l’artiste sud-africain que nous allions retrouver pour un Wozzeck mémorable dans la Haus für Mozart de Salzbourg en 2017 avec la direction époustouflante de Vladimir Jurowski, puis à l’Opéra Bastille en 2022 – avec un espace scénique trop large, qui avait tendance à dissoudre l’impact du spectacle. Espérons que cette nouvelle production d’Orfeo ne connaîtra pas le même sort lorsqu’elle sera reprise sur l’immense scène du Metropolitan Opera, coproducteur du spectacle avec l’Opéra National de Grèce. L’art de KENTRIDGE, pour spectaculaire qu’il soit – dans la mesure où il plonge le spectateur dans une véritable nuée de sensations visuelles – demeure aussi, dans un paradoxe assumé, un art de l’intime.

Pour cet Orfeo, nous sommes plongés dans un atelier : virevoltent des feuilles de papiers tandis que des arbres aux significations polysémiques sont projetés sur les murs ; blancheurs angoissantes et anthracites charbonneux s’affrontent et se synthétisent, parfois aux portes du chaos ; la couleur n’est parfois que songe immatériel, mais elle s’anime aussi sur les objets tenus, soutenus même par les chœurs et les solistes. Vidéos, images fixes, dessins, papiers déchirés tournoient au gré de l’action – avec une descente aux enfers réussie, dans un mélange toujours aussi inattendu de technologie moderne et simples cartons animés par les chanteurs, avec des portiques poussés. Tout le travail effectué sur la lumière sculpte encore l’espace, le subdivise ou le réunifie. Orphée quitte sa lyre, n’est plus le corps lié à la seule musique : il devient sous nos yeux l’allégorie de l’artiste, et finalement de l’humain. Il ne s’agit plus d’un rituel métaphysique gravitant autour du seul affrontement à la mort, mais d’un parcours métaphorique à travers les arts, comme pour nous pousser à regarder de l’autre côté du miroir. La direction d’acteur n’est pas en reste et chaque interprète incarne son rôle avec intensité, sensibilité, justesse. Admirons aussi in fine la symbiose avec la musique – il n’est pas question ici d’illustrer, d’accompagner ou, comme trop souvent à l’opéra, de divaguer de son côté ! Chaque affect, chaque effet, chaque modulation harmonique qui se trouve dans la musique interagit avec la scène et réciproquement.

La direction musicale de Jonathan COHEN s’avère, il faut dire, de très haut niveau. Dès l’Allegro initial, lancé dans un vrombissement jouissif, le ton est donné ! De l’alacrité, de la matière, des couleurs, bref de la vie ! Les variations du Ritornello éveillent constamment l’oreille, et les enchaînements entre séquences ne laissent aucun répit à l’auditeur : le recitar cantando possède ainsi une vraie tension dramatique et tourne le dos à certaines approches sèches, qui sous prétexte d’être informées en deviennent purement informatives. Ici, la musique avance constamment et propose des changements de couleurs aussi inattendus que dans l’approche scénique : là aussi charbons et flammes ardentes se succèdent, se combattent et s’unissent. Le plus réjouissant reste ici cette volonté de diffuser dans la salle des vagues parfois juste frémissantes, parfois vraiment submergeantes. Nulle ascèse. Le continuo, qui a obtenu un triomphe mérité, multiplie les merveilles. Tous les soli qui émergent de l’Orchestra of the Age of Enlightenment s’avèrent aussi expressifs que les interprètes et que les choix scéniques. Hypnotiques variations dans le « Possente Spirto ». Quant au chœur de Glyndebourne, il n’offre que joies : là encore, des variations chromatiques et dynamiques à foison, une implication émotionnelle de tous les instants et une capacité à résonner – dans tous les sens du mot – dans la salle qui achève de placer l’approche musicale de l’ensemble à un niveau proche de l’Empyrée.

Nous avions entendu Krystian ADAM en 2017 à la Philharmonie de Paris, lors de la tournée avec l’équipe conduite par Gardiner. Encore plus juste, plus souple, plus stylistiquement affûté, le ténor polonais nous a cette fois totalement embarqués avec lui jusqu’aux rives du Styx, et au-delà. Voilà un chanteur capable de mille et une nuances, avec une capacité stupéfiante à faire sonner les ombres de sa voix de manière naturelle tout en produisant des aigus de miel. La maîtrise de la coloratura réserve bien des surprises aux enfers et l’artiste répond présent de la première à la dernière note : les expressions de son visage, son investissement corporel, l’immersion totale dans le concept de cette production ont ravi notre cœur.

Trois artistes se placent à sa hauteur dans la distribution : Xenia PUSKARZ THOMAS possède un timbre capiteux, ambré, comme de la lave en fusion. L’impact de sa voix dans la salle procure de véritables frissons et transforme les interventions de la Messaggera et de la Speranza en climax. La cantatrice joue avec une habileté confondante sur la texture de sa voix – tantôt dense, tantôt liquide – comme sur toutes les possibilités de vibrato, de couleurs, d’intensité. Sa présence, entre python et Pythie, impressionne : la salle lui a réservé une ovation de dingue !

Francesca ASPROMONTE assume une Musica omniprésente, et toute la scène initiale fait entendre une voix de soprano lyrique épanoui, avec un timbre mozartien de toute beauté, un legato d’école et des aigus dardés très intenses. Hugo HYMAS, que nous avions tant aimé dans le versant élégiaque de son Jupiter haendélien à la Philharmonie de Paris en 2019 (avec, là encore, Gardiner !), confirme ce soir que sa nature de ténor di grazia diffuse des délices dans la douceur, la suavité, la tendresse. La souplesse de l’instrument comme l’émotion propre de cet artiste rendent précieuses toutes ses interventions.
Henna MUN apporte une grande fraîcheur à sa Ninfa, au même titre que Leia LENSING, d’un beau relief en Proserpina.

Callum THORPE, de son côté, possède un timbre d’une grande beauté, et sa voix très égale manque seulement d’ampleur pour donner toute sa puissance à l’entrée en scène de Caronte. La même réserve s’applique à Davide GIANGREGORIO, lequel manque également d’un vrai grave – il contourne ainsi plusieurs difficultés. Sa prestation demeure toutefois de belle qualité (quel timbre charmeur !). L’Apollo de Caspar SINGH réussit par contre sans coup férir son duo virtuose en compagnie d’Orfeo avec un bel abattage. C’est également dans un duo (« chi ne consola », avec un Hugo HYMAS élégiaquissime) que Hugo HERMAN-WILSON donne le meilleur de lui-même, avec des nuances et des colorations à faire pleurer les pierres. Dans les passages de déclamation, sa voix manque toutefois encore d’assurance technique. Florian STÖRTZ parvient à se faire remarquer favorablement dans ses courtes interventions, à l’inverse d’un Kieron-Connor VALENTINE plutôt incolore et de format très confidentiel.

Quelles que soient les réserves formulées ici ou là, tous ces interprètes ont su former une véritable troupe – un point absolument fondamental pour cette « favola in Musica » – et le tout s’avère ici largement supérieur à la somme des parties. Roseline WILKENS, Thulani CHAUKE et Nick FRENTZ complètent ainsi un ensemble qui fait de cet Orfeo un grand moment de musique, de danse, de théâtre, d’arts visuels et sonores, une synthèse de tous les possibles, ou presque.
Pour une première à Glyndebourne, Orfeo triomphe ainsi de quasiment tous les obstacles et marquera sans nul doute l’histoire du Festival.
Laurent Arpison
26 juillet 2026.
Direction musicale : Jonathan COHEN
Mise en scène : William KENTRIDGE
Orfeo : Krystian ADAM
La Musica/Euridice : Francesca ASPROMONTE
Messaggera/La Speranza : Xenia PUSKARZ THOMAS
Shepherd/Spirit : Hugo HYMAS
Ninfa : Henna MUN
Caronte : Callum THORPE
Plutone : Davide GIANGREGORIO
Apollo : Caspar SINGH
Proserpina : Leia LENSING
Shepherds/Spirits : Kieron-Connor VALENTINE, Hugo HERMAN-WILSON, Florian STÖRTZ
Echo : Simon MASCARENHAS CARTER
Danseurs : Roseline WILKENS (Euridice), Thulani CHAUKE
Acteur : Nick FRENTZ
Orchestra of the Age of Enlightenment
The Glyndebourne Chorus
Chef des chœurs : Aidan OLIVER







