Assister à un récital d’Alexandre Tharaud est toute une expérience en soi, tant cet artiste charismatique nous emmène dans un monde pianistique hors des chemins traditionnels.
Accepter de le suivre permet un moment exceptionnel.
Alexandre Tharaud, en effet, est un musicien sensible, pudique (pas d’esbroufe inutile), avec un jeu racé, élégant.
Son toucher du clavier révèle un musicien également généreux, et par sa manière de faire chanter le piano, nous montre qu’il n’a rien à prouver de plus.

Le piano est son confident, son ami, et Alexandre Tharaud n’a pas son pareil pour faire chanter l’instrument emblématique de ce festival.
« D’un salon du grand Siècle aux cabarets du XXe siècle « nous annonce le programme de salle; effectivement c’est ainsi que l’on peut résumer ce concert hors des sentiers battus.
Le récital débute avec une pièce qui sonne étonnamment moderne mélodiquement et harmoniquement, de François Couperin: Les Barricades (1717).
D’emblée, Alexandre Tharaud s’y investit complètement en nous distillant un Couperin aussi subtil que mélodieux et souple.
Sa Suite en La ( Jean-Philippe Rameau – 1728) est passionnante, et nous tient en haleine sur les sept numéros qui composent l’œuvre.
Dans la Gavotte et ses six doubles qui termine l’œuvre, le pianiste fait « swinguer » les notes, les motifs, et les voix contrapunctiques de manière spectaculaire, offrant une vision si moderne en fait du génial compositeur.
On reste dans la même tonalité (en La), pour le Mozart qui suit que pour Rameau.

Ici, Alexandre Tharaud prend son inspiration musicale en regardant le ciel, en regardant le public, en souriant pour lui-même comme pour nous.
Quelle jolie idée que de programmer la Sonate n°11 en La Majeur de Mozart (plus connue sous son nom « Alla Turca » grâce à son célébrissime rondo final).
Il est vrai que souvent sous prétexte que ce sont des pièces archi connues, (il en est de même, par exemple, pour la Symphonie N°5 de Beethoven, et bien d’autres encore), on ne les interprète plus si souvent en concert !
Évidemment qu’ici Alexandre Tharaud exprime au mieux la délicatesse perlée mêlée de virtuosité dont Mozart a émaillé sa partition.
Le compositeur salzbourgeois chante avec légèreté sous les mains du pianiste.
Dans le fameux rondo final Alexandre Tharaud se permet même d’ajouter quelques broderies bienvenues, voire d’improviser sur la fameuse mélodie en changeant l’ordre des notes ; en un mot il s’amuse, pour la plus grande joie de son auditoire, et termine la pièce dans un irrésistible crescendo et accelerando, qui enthousiasme littéralement le public à juste titre… (Enfin …pas tout le public… Notre voisine de salle, Allemande, ne semble pas vouloir apprécier du tout cette liberté musicale, qui fait pourtant tout le charme des prestations d’Alexandre Tharaud) .
Allier deux époques, c’est un peu la signature de ce pianiste inclassable, comme nous le disions en préambule de cet article; la seconde partie va nous réserver une programmation plus « encanaillée » avec des musiciens-compositeurs importants qui ont parcouru l’ensemble du XXe siècle, notamment parisien.
Dans cette seconde partie que d’aucun aurait tendance à trouver trop « légère » ne nous y trompons pas : ces chansons ou ces mélodies, sont de véritables pépites de la Musique, et sous les mains d’Alexandre Tharaud deviennent des monuments d’une grande sensibilité, et d’une joie inextinguible de faire chanter son piano.

Après l’entracte, cela débute donc par un Hommage à Edith Piaf, composé par Francis Poulenc en 1959.
Ce qui est remarquable dans cette pièce, c’est que le compositeur s’est amusé à improviser sur une de ses propres œuvres, à savoir sa superbe mélodie pour soprano et piano « La Reine de Cœur ». Touchant et émouvant hommage à la « Môme Piaf ». Et quel lyrisme, quelle virtuosité aussi Alexandre Tharaud y exprime !
Jean Wiener (1896-1982) est surtout connu pour ses très nombreuses musiques de films dont « Touchez pas au Grisby, Pot Bouille, le Comte de Monte Cristo (celui de 1955), qui font partie de notre patrimoine.
Il écrivit aussi en forme de paraphrase de pièces pour le piano, sur plusieurs des plus belles chansons de Charles Trenet ; ce soir nous avons entendu les œuvres écrites d’après l’Âme des Poètes, et Mes Jeunes Années.
Dans une écriture qui rappelle sans conteste Debussy ou même Ravel, par sa virtuosité, le pianiste offre à son auditoire une ambiance évocatrice, les célèbres thèmes reviennent en chantonnant dans l’esprit du public.
Retour à Francis Poulenc, avec une de ses plus belles (et célèbre) mélodie : Les Chemins de l’Amour, immortalisée par un grand nombre d’immenses cantatrices, même si Poulenc l’avait composée en 1940 pour la pièce de théâtre Leocadia de Jean Anouilh, et créée par Yvonne Printemps.
Ici, dans sa transcription uniquement pianistique, superbe et enflammée interprétation; Poulenc chante sous ses doigts, un moment particulièrement exaltant de cette soirée décidément atypique.
On connaît moins le travail d’improvisation ou de paraphrase du célèbre pianiste Abdel Rahman El Bacha ! Ici dans sa belle transcription de l’éternelle chanson de Jacques Brel Ne me quitte pas, à la poignante mélodie se mêlent des traits pianistiques spectaculaires .
On est dans un esprit très contemporain, avec la transcription de Noir Dormant, de Barbara. En 2014 Gérard Pesson, en fait une œuvre fascinante par son pouvoir mystérieusement évocateur proche de l’atonalité.

Tout le monde connaît Alexis Weissenberg, le fameux pianiste.
Mais tout le monde ne sait pas que celui-ci signa d’une autre main plusieurs œuvres, comme nous l’avons appris des meilleures sources hier soir !
Ne voulant pas « compromettre » son renom de musicien classique – Ah ! Ces étiquettes que l’on aime tant apposer aux artistes, en France surtout – (cf. Gilbert Becaud qui osa « commettre » un ouvrage lyrique « classique » l’Opéra d’Aran, partition par ailleurs passionnante qui hélas lui coûta si cher en jugements profondément injustes !), Alexis Weissenberg décida donc de signer ses arrangements pour les chansons de Charles Trenet, du pseudonyme « Mr Nobody (!).
Ainsi donc nous entendons ce soir de Weissenberg, Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous (1997) aux accents proches de Gershwin (et à la technique virtuose identique ), ainsi que la transcription Vous oubliez votre cheval, de Charles Trenet.
Puis vient le moment des Improvisations, que Alexandre Tharaud – on le ressent – nous offre avec délectation.
Improvisations qui seront construites sur des chansons d’Edith Piaf, Charles Trenet, Michel Fugain, Dalida, chansons connues de tous, que tout le monde fredonne.
L’improvisation commence de manière cristalline avec Sous les ponts de Paris qu’Edith Piaf chantait si bien, avant des traits virtuoses qui amènent bientôt J’attendrais la nuit et le jour que Dalida immortalisa avec tant d’émotion – bien que la chanson fut créée par Rina Ketty en 1938 – Puis s’enchaîneront successivement d’autres « tubes » bien connus pour les nostalgiques de la belle chanson française comme la fameuse C’est un beau roman, c’est une belle histoire de MIchel Fugain où notre récitaliste fait preuve de tant de musicalité et de brio technique.
Après Aznavour et sa Bohème, après Barbara, retour à Edith Piaf pour un final électrisant qui soulève un tonnerre d’applaudissements : Padam…Padam…Padam.
Avec quelle étourdissante virtuosité Alexandre Tharaud termine ainsi son récital !
Deux bis résumeront parfaitement cette belle et émouvante – car si sincère – soirée , le premier étant Gnossienne N°1 d’Erik Satie, pour un moment hors du temps, puis à nouveau Edith Piaf avec La Foule, qui là encore nous transporte par sa traduction pianistique époustouflante !
À nouveau un accueil triomphal pour Un Alexandre Tharaud si simple dans son attitude et ses remerciements, et pourtant si grand par son talent de musicien !

Sur ce dernier point d’ailleurs, voici une remarque sur le comportement du public par rapport à la prestation du soliste : à entendre quelques réflexions désobligeantes sur ce concert pourtant passionnant, à la sortie, et une partie du public n’ayant même pas la politesse d’attendre la fin d’une pièce pour quitter la salle, nous nous permettons de trouver ces comportements bien malotrus, voire déplorables.
On est bien évidemment en droit de ne pas apprécier, de penser que ces musiques « n’ont rien à faire dans un Festival prestigieux » que « c’est du gâchis », mais toute belle et bonne musique a droit de cité; et puis, le spectateur a aussi un devoir : celui de respecter l’artiste, celui qui donne tant, celui qui nous offre une part de sa personnalité, une part de son âme; un concert c’est un échange, cela ne doit pas fonctionner uniquement dans un sens.
Qu’importe après tout: Alexandre Tharaud a réussi à faire rêver un public admirateur, conquis, qui est sorti, les yeux remplis des souvenirs de toutes ces chansons, de toutes ces musiques, et les oreilles comblées par tant de beauté, c’est là un moment essentiel.
Marc Jénoc
Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron, Lundi 27 Juillet 2026, 21h.
Grande scène du Parc du Château de Florans,
Alexandre Tharaud, piano
François Couperin (1668-1733): Les Barricades mystérieuses (1717)
Jean-Philippe Rameau (1683-1764): Suite en La (1728)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791): Sonate pour piano N.11 en La Majeur « Alla Turca » K.331 (1783)
Francis Poulenc (1898-1963): Hommage à Edith Piaf (15e Improvisation-1959)
Jean Wiéner (1896-1982): L’Âme des poètes, d’après Charles Trénet (1951), Mes jeunes années, d’après Charles Trenet (1939)
Francis Poulenc : Les Chemins de l’amour (1940)
Jacques Brel ( 1929-1978)/ Abdel Rahman El Bacha: Ne me quitte pas (1958)
Gérard Besson (1958): Noir Dormant (d’après Barbara -2014)
Alexis Weissenberg (1929-2012): Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous (1997)
Charles Trenet( 1913-2001)/ Alexis Weissenberg: Vous oubliez votre cheval (1958)
Improvisations sur des chansons de Piaf, Trenet, Fugain, Dalida…
Bis:
Erik Satie (1866-1925): Gnossienne N.1 (1890)
Edith Piaf (1915-1963) / Angel Cabral (1911-1997): La Foule (1958)- (improvisation)





