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L’Orchestre national de Bavière fête son 500ème anniversaire avec un Concert d’Académie et la création mondiale d’une oeuvre de Brett Dean.

L’Orchestre national de Bavière fête son 500ème anniversaire avec un Concert d’Académie et la création mondiale d’une oeuvre de Brett Dean.

mardi 10 janvier 2023
Vladimir Jurowski et l’orchestre national de Bavière © Wilfried Hösl
Brett Dean aux saluts © Luc-Henri Roger


 

L’Orchestre de l’État de Bavière, dont l’histoire a commencé il y a un demi-millénaire, fête cette année son 500e anniversaire.
L’année 1523 a été retenue comme date de sa fondation, car les premières notifications d’embauche  documentant les salaires des musiciens permanents de la cour ont été retrouvées portant mention de cette époque. Au fil du temps, le petit orchestre formé dans le contexte de la cour s’est transformé en un grand orchestre d’opéra, qui a joué régulièrement des œuvres symphoniques et qui, depuis le début du 19e siècle, organisa la première série de concerts publics à Munich dans le cadre de l’Académie musicale. Des œuvres importantes ont été créées au Théâtre national, de L’Idomeneo de Wolfgang Amadeus Mozart aux oeuvres de Richard Wagner (Tristan et Isolde, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, L’Or du Rhin, La Walkyrie). Plus récemment des compositeurs contemporains y créèrent leurs oeuvres comme Krzysztof Penderecki (Ubu Rex), Aribert Reimann (La Maison de Bernarda Alba), Jörg Widmann (Babylon), Miroslav Srnka (South Pole) et Hans Abrahamsen (La Reine des neiges). 

Aujourd’hui, l’Orchestre national de Bavière, composé d’instrumentistes de vingt-quatre nationalités différentes, fait partie des meilleurs ensembles internationaux. L’excellence et la polyvalence de ce grand orchestre, aussi à l’aise dans la fosse que sur la scène, sont appréciées dans le monde entier ; depuis 2013, le Staatsorchester a été élu huit fois de suite “Orchestre de l’année” par 50 critiques internationaux, un jury constitué par le magazine Opernwelt

Les festivités du 500e anniversaire de l’orchestre viennent de commencer avec une matinée festive et deux soirées de concert symphonique de l’Académie. Le programme commémore l’histoire avec des œuvres de grands compositeurs honorés comme les dieux lares de la Maison tout en s’inscrivant dans le présent et en ouvrant l’avenir avec la création mondiale d’une œuvre de commande.

3e concert d’Académie

Vladimir Jurowski, l’actuel Directeur général de la musique qui a succédé à Zubin Mehta, Kent Nagano et Kirill Petrenko, a conçu un concert qui fait le lien entre les premiers débuts musicaux de l’orchestre avec des extraits musicaux d’œuvres pour cuivres de Ludwig Senfl, Orlando di Lasso et Giovanni Gabrieli, et l’époque actuelle avec une œuvre commandée à Brett Dean, dont l’opéra Hamlet, créé en 2017, connaîtra sa première munichoise en ouverture du festival d’été 2023. En seconde partie, la Symphonie alpestre, oeuvre majeure du compositeur munichois Richard Strauss, vient souligner l’ancrage territorial de l’orchestre. 

Les cuivres, trompettes, cors, tubas et trombones, sont à l’honneur dans les trois courts extraits introduisant le concert, qui sont pour la première fois au programme des concerts d’Académie. C’est en 1523 que le compositeur Ludwig Senfl, un maître de la polyphonie, fut appelé à la cour des Wittelsbach, celle du duc Albrecht V, pour contribuer à former l’orchestre de la Cour.  Son madrigal  “Mit Lust trit ich an diesem Tag” ouvre le concert de manière festive. Il est suivi d’une musique funèbre, “Il magnanimo Pietro”, extrait des Lagrime di San Pietro de Roland de Lassus (italianisé en Orlando di Lasso), qui arriva à la cour munichoise en 1556. La partie commémorative du concert se termine avec la “Canzon septimi et octavi toni a 12” de Giovanni Gabrieli qui fut l’élève de précédent. Les douze cuivres sont répartis en trois groupes de quatre de façon à entraîner l’auditoire dans un état de frénésie acoustique, ce qui rappelle que Gabrieli fut premier organiste à San Marco à Venise, où il utilisa la particularité de la disposition de l’église, avec ses deux loges pour les chœurs se faisant face, pour créer de saisissants effets spatiaux.

Création mondiale de Nocturnes and Night Rides du compositeur australien Brett Dean

L’altiste et chef d’orchestre australien Brett Dean, né à Brisbane en 1961, est un compositeur dont les œuvres s’inscrivent dans un vaste ensemble de références. L’une de ses premières compositions datant de 1997, Carlo, renvoyait déjà au compositeur baroque Carlo Gesualdo. Des réminiscences similaires se retrouvent régulièrement, que ce soit sous la forme de liens avec des époques de l’histoire de la musique, d’allusions à la musique dite légère ou de sources littéraires ayant servi d’inspiration à une œuvre.

Le titre de l’oeuvre créée aujourd’hui à Munich, Nocturnes and Night Rides, que Dean appelle en plaisantant sa “petite musique de nuit pas si petite que ça”, renvoie d’une part au contexte de l’histoire de l’esprit de sa composition, mais suggère également le double caractère de cette œuvre.

Dans les pièces intitulées “Notturno” (Nocturnes), les compositeurs du XIXe siècle examinaient les fondements de l’âme, l’homme dans sa rencontre avec lui-même. Les nocturnes sont des musiques qui suggèrent le calme, la solitude, la contemplation. La nuit était considérée par les romantiques comme le lieu d’une réalité supérieure, au-delà de la banalité du quotidien, comme le lieu de l’expérience des limites, mais aussi comme le lieu de la créativité, de l’inspiration et de l’excès.
A l’inverse, Night Rides, la deuxième partie du titre ouvre la voie à de toutes autres associations. Ici, la nuit se transforme en un espace d’expérience intense d’une chevauchée sauvage à travers la grande ville. On y entend les bruits de la nuit dans la ville moderne, avec le passage des voitures, les sirènes de voiture de police ou d’ambulances, etc.
La forme musicale globale de l’œuvre en cinq mouvements rappelle en revanche la forme classique de la sérénade, précurseur du notturno, telle que nous la connaissons par exemple chez Mozart. Cela permet au compositeur d’exprimer une grande variété d’ambiances et d’humeurs. Brett Dean s’amuse à inventer de nouvelles techniques musicales, à intégrer dans ses compositions divers obstacles qui transforment le jeu des musiciens en une chevauchée très exigeante à travers la partition. Et à la fois, avec cette oeuvre, Brett Dean, qui fut pendant 15 ans (1985 à 1999) un des altistes de l’Orchestre philharmonique de Berlin, a voulu rendre hommage aux musiciens de l’Orchestre d’État de Bavière, l’un des plus anciens et des meilleurs orchestres du monde. Une découverte à la fois prenante et saisissante.
Le compositeur, présent dans la salle, a recueilli de vibrants applaudissements.

La Symphonie alpestre (Eine Alpensymphonie, Op. 64) de Richard Strauss a été choisie à bon escient en point culminant de cette soirée festive car cette oeuvre, — composée entre 1911 et 1915 alors que Strauss vient d’acquérir une propriété à Garmisch, est un opus à la distribution gigantesque : l’Alpestre se compose  de nombreuses courtes pièces, jouées d’une seule traite, ce qui offre au plus grand nombre possible de membres de l’orchestre la chance de  faire preuve de leurs savoir-faire. Les hautbois, le cor anglais, les cors, l’orgue, les harpes sont mis à l’honneur, pour ne citer qu’eux. L’œuvre qui s’enracine dans la terre d’élection de Strauss, les Alpes, évoque les expériences du randonneur de montagne. Le poème symphonique de Strauss nous invite à un parcours musical puisqu’il suit très précisément le parcours d’une journée de randonnée en montagne, de l’aube au crépuscule, de la fin de la nuit à son début. Le choix de la symphonie est en ce sens bien échu puisque la création de Brett Dean s’inscrit dans l’espace nocturne.

On est entraînés dans une ascension sonore en 21 épisodes dans un cheminement descriptif naturaliste en fondu enchaîné (et qui ne suit donc pas les divisions classiques de la symphonie, on peut sans doute parler davantage d’un poème symphonique). Le langage musical straussien décrit successivement la splendeur du lever de soleil,  une chute d’eau, une prairie émaillée de fleurs, l’errance parfois  angoissée hors des sentiers battus, un glacier (c’était un temps où ils existaient encore), l’arrivée au  sommet et la contemplation sublime et calme du panthéon divin, et bientôt les nuages, l’orage et ses colères aussi grandioses que dangereuses, la redescente dramatique vers la plaine paisible et le repos de la nuit. Cette symphonie témoigne du goût prononcé du compositeur munichois pour la montagne, qui avait fait de Garmisch-Partenkirchen et du pays de Werdenfels sa patrie d’élection. L’orchestre et son chef ont pleinement rendu la puissance et le coloris de la palette orchestrale et la  virtuosité des timbres instrumentaux. 

Ce choix de programme n’est pas simplement un voyage à travers le temps parcouru par l’orchestre depuis sa création. Jurowski a tenu à pouvoir rendre hommage tant aux familles d’instruments qu’aux solistes. Sa direction serrée, d’une tension nerveuse et d’une puissance de concentration remarquables, mène l’orchestre au sommet de sa perfection. Réussir une soirée qui mêle autant de genres musicaux différents, et, qui plus est, offre la création d’une oeuvre jamais entendue, avec en apothéose le poème complexe de la Symphonie alpestre, constitue un défi de taille que Vladimir Jurovski et l’orchestre d’Etat de Bavière ont relevé avec brio.
Aux tutti puissants de la symphonie a succédé l’énorme ovation du public reconnaissant.

Luc-Henri Roger
 

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