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L’Opéra de quat’sous à l’Opéra Grand Avignon

L’Opéra de quat’sous à l’Opéra Grand Avignon

dimanche 25 novembre 2018
Florence Pelly, Pauline Gardel, Jacques Verzier – Photo Frédéric Lovino

L’Opéra de Quat’Sous de Brecht et Weill, est une « pièce-monde » dont les questions ont traversé le siècle. Ce conte amer, toujours d’actualité, est une plongée dans les entrailles du milieu londonien : celui des mendiants, mené par Peachum, celui des voleurs, mené par Mackie-le-Surineur. Entre les deux des flics corrompus et des putains amoureuses. Un théâtre épique où le chant-joué inventé par Kurt Weill occupe une place essentielle. Cabaret, chansons des rues, jazz, musique savante, opérette, sont ici autant d’outils pour raconter la misère, donner la voix aux bannis du mouvement du monde. Des exclus à qui il reste la comédie pour avaler, en s’étranglant de rire, la pilule de leur destin. Une œuvre unique où s’est inventée une nouvelle forme populaire d’opéra, où chaque genre, théâtre, musique, chant lyrique, poésie, est bousculé dans son code d’origine. Brecht avait trente ans quand, en 1928, il l’a créé, s’inspirant de l’Opéra des gueux de Jon Gay. Portée par la musique de Kurt Weill, l’œuvre a connu aussitôt un immense succès pour être ensuite accommodée à toutes les sauces : du jazz au rock en passant par la comédie musicale et le récital.

Bien sûr il y a le film de Pabst, grande réussite du cinéma allemand des années trente, le texte violent de Brecht, ce monde interlope où chacun cache ses sentiments derrière l’effronterie la plus cynique. La poignée de musiciens dans la fosse affronte la poignée d’acteurs sur le plateau. Tous s’unissent pour nous narrer, en paroles et chansons, les amours maudites de Mackie-le-Surineur, chef des brigands londoniens et de Polly, fille de Peachum, chef des mendiants. Deux exploiteurs, deux manipulateurs, l’un avec les armes, l’autre avec la Bible, qui se partagent la ville, le premier sous la protection du chef de la police. Pas de morale dans cette histoire ! L’argent fait la loi, encore et toujours, la survie restant la règle de conduite. Brecht, ouvertement, laisse entendre que le monde change, pas l’homme. Quand Mackie, arrêté et condamné à la pendaison, proclame qu’avec sa mort prendra fin le temps de l’argent artisanal et que les banques tiendront tout et chacun à leur merci, un frisson passe dans l’Opéra Confluence, comme un sentiment d’amertume…

En tournée dans l’Hexagone, la production du Théâtre de la Croix-Rousse et La Clef des Chants est bien connue, car proposant un habile mélange de marionnettes et de comédiens-chanteurs. Solution astucieuse pour résoudre les scènes de foule… On y croit et c’est le principal. Rodés, bien dans leurs pompes, tous passent sans encombre du français à l’allemand, du chant au théâtre dans un équilibre parfait. La mise en scène de Jean Lacornerie va à l’essentiel, ne s’encombre pas d’inutile psychologie, raconte une histoire sans outrance, âpre car toujours d’actualité. Sous la direction musicale de Jean-Robert Lay (les huit musiciens ont tous aussi un rôle à jouer) c’est Nolwenn Korber qui crève l’écran avec une Jenny-des-Lupanars à vous vriller le cœur, toute de tendresse enfantine.

Jacques Verzier semble né pour Peachum, ici grand seigneur et méchant maître. Très rock-star, Vincent Heden (Mackie) projette haut et loin sa voix du Bon Dieu. En maquerelle gothique Pauline Gardel passe bien la rampe, tout comme sa fille, Florence Pelly, très musicale. Aucun souci avec le reste de la troupe, au plaisir du chant, du théâtre, du mime, du rire, comme pour rendre au mieux justice à une œuvre parfois mal aimée mais qui se rapproche ici au plus près des intentions des créateurs en 1928.

Christian Colombeau
25 novembre 2018

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