Les nouvelles générations peuvent-elles encore comprendre le merveilleux chrétien à l’opéra ?

Les nouvelles générations peuvent-elles encore comprendre le merveilleux chrétien à l’opéra ?

lundi 2 novembre 2026

Représentation ancienne du merveilleux chrétien – N. N.

Réflexions de circonstance, eu égard au contexte inquiétant de l’automne 2026. Où l’on voit notamment les symboles chrétiens utiles à l’approche du « Parsifal » de Richard Wagner être devenus des énigmes absolues. Ils rejoignent ici Stockhausen et la figure du Pape Léon XIV, tout comme Netflix, dans l’observation d’une confusion mentale inquiétante. La culture en est  sa victime. Le présent texte constitue la version abrégée et actualisée d’une conférence donnée à Bayreuth le 9 octobre 2026, dans le cadre d’un colloque international.

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Les événements en cours dans notre pays m’amènent à formuler deux questions d’ordre culturel. Eu égard à ce que l’on observe actuellement, les salles de concert et les théâtres lyriques échapperont-ils à des tentatives de destruction, notamment par incendie ? On ose espérer qu’ils ne connaîtront pas le sort de la mairie de Limoges. Jusque quand une partie de la jeunesse se vautrera-t-elle dans l’ignorance affichée ? De toute évidence, cette jeunesse n’est plus en état de comprendre les fondements de notre culture. Tout a été fait – de manière irresponsable – ces dernières décennies afin de saper progressivement des références très anciennes. Pour commencer, je me référerai à deux événements proches et de nature néanmoins différente : les représentations de « Mittwoch aus Licht », fresque gigantesque de théâtre musical signée Karlheinz Stockhausen à la Deutsche Oper Berlin,[1] et le voyage apostolique du Pape Léon XIV en France, effectué du 25 au 28 septembre dernier. L’œuvre de Stockhausen, compositeur allemand décédé en 2007, comporte nombre de références aux traditions spirituelles du bouddhisme, voire aux légendes qu’elles comportent. Comme Stockhausen venait d’un milieu catholique, il avait été élevé dans le culte de l’Ange Michaël et en avait fait l’un des personnages principaux de « Mittwoch aus Licht ».

Le déplacement du pontife romain a été plus un événement médiatique d’envergure qu’un partage autour des mystères du catholicisme, mystères souvent aujourd’hui déconcertants pour la majorité des individus  vivant en France. La sécularisation de ce pays, entreprise voici cent vingt et un ans par la loi de séparation de l’Église et de l’État, le renoncement progressif à la pratique religieuse chez nombre de catholiques auront eu pour conséquence que les jeunes générations ne connaissent quasiment plus rien du merveilleux chrétien. Certes, il existe toujours des familles où l’histoire évangélique est encore enseignée. Mais elles ne représentent pas grand-chose, sous l’angle statistique.[2]

Qu’entend-on par « merveilleux » ? Selon le « Robert de la langue française », ce qui « est inexplicable de façon naturelle ». Découlent donc de cela, selon la même source, « le magique, le miraculeux, le prodigieux ». Pour sa part, Chateaubriand distingue « le merveilleux païen et le merveilleux chrétien ». Autrement dit, il rappelle que le merveilleux n’est pas la seule signature du christianisme. On le voit en assistant à une représentation du « Parsifal » de Richard Wagner. La fraternité des chevaliers du Graal s’y oppose à la magie noire de Klingsor, un personnage maléfique issu de la rencontre de l’Espagne médiévale avec une forme de judaïsme à connotation sexuelle. Le personnage de Kundry est – selon Wagner lui-même dans le livret de « Parsifal » – « une diablesse des origines, une rose de l’Enfer » ayant été Hérodias, par laquelle fut suggérée la décapitation de saint Jean Baptiste.

L’incompréhension de ces références et de ces symboles passe aussi par la question de la langue savante. L’inquiétante limite du vocabulaire de nombre de jeunes d’aujourd’hui est un phénomène bien connu. Elle a révélé son aspect catastrophique durant la présentation verbale des revendications exprimées durant les événements insurrectionnels d’octobre 2026. Qui est encore en état de comprendre, à titre d’exemple, la longue phrase suivante : « Le grandiose et sauvage épisode de la forêt du Morois devient la symbolique description d’une grotte, une fossure d’amour où la préciosité s’égare quelque peu dans les méandres du Tendre. »[3] ?

Imaginons des membres des jeunes générations – des personnes nées entre 1986 et 2016 – en train d’assister à une représentation ou à une retransmission télévisée de « Parsifal ». Disposent ils a minima du socle de culture générale permettant de comprendre les tenants et les aboutissants de l’œuvre ?  Je me limite à son action, pas à son contenu musical. La réponse à la question posée est négative. Comment savoir ce que représentent des symboles comme la colombe, la lance et le calice, si l’on n’a pas été préparé auparavant ? Comment définir  ce qu’est la Sainte Cène ? Comment connaître la raison de la maladie dont est atteint le Roi Amfortas ? Par l’instruction. Autrement dit, la tâche de l’enseignement.

Cette indifférence s’étend à la mission pédagogique qui devrait être celle des médias. Une analyse synthétique du traitement télévisuel français de la visite du Pape Léon XIV en septembre 2026 révèle nombre de lacunes informatives. Même un canal spécialisé comme l’émetteur catholique KTO n’y échappe pas. Les évêques, les archevêques et les cardinaux y sont confondus. On y prend un vase liturgique pour un autre. On s’imagine que l’anneau pastoral d’un prélat est un simple bijou profane, pas un symbole. En un mot, on oublie les fondements de la paramentique, terme désignant l’ensemble des éléments du costume ecclésiastique, les tentures et ornements liturgiques, tout comme l’orfèvrerie sacrée.

« Parsifal » est l’ouvrage de Wagner le plus en relation avec le christianisme opposé au paganisme, ce bien plus que  « Lohengrin » au contexte catholique ou que « Die  Meistersinger von Nürnberg », montrant l’intérêt de Martin Luther pour l’Ancien Testament au travers de la figure du Roi David. L’orfèvrerie  sacrée se trouve représentée, au long de « Parsifal », par la coupe contenant le Saint Graal. Elle est aussi une référence à la communion. Or, le liquide symbolique est contenu par un calice. Comme on le sait, les trésors liturgiques des cathédrales et des musées renferment nombre de calices. On peut ainsi contempler celui du Duc de Bavière Tassilo, réalisé vers 780. L’alpha et l’oméga y figurent. Quant  au calice de Suger, l’abbé de Saint-Denis, il date de 1145 environ. Mais qui, parmi notre jeunesse, s’intéresse aux calices ? Qui connaît leur rôle au cours de « Parsifal » ?

Dans un tel contexte, l’imaginaire des jeunes générations n’est plus chrétien, ni européen. La globalisation s’en est emparé. Le succès des mangas japonais et des films d’animation au contenu étranger à la culture classique relève du relativisme, non de l’absolu. Il n’y a plus de hiérarchie. Au sommet de celle-ci se trouvaient les valeurs prônées par le Pape Benoît XVI, produit emblématique du conservatisme catholique bavarois. Ayant fréquenté Bayreuth quand il était archevêque de Munich, il n’aurait pas apprécié le « Parsifal » réalisé par le regretté Christoph Schlingensief et montré sur la « verte colline » de 2004 à 2007. Le metteur en scène y avait intégré des figurants vêtus en prêtres, en rabbins et en imams. La pratique du vaudou était célébrée dans le spectacle, mêlant en cela le sang du Christ et les sacrifices animaux pratiqués dans les Caraïbes comme au Nigeria et au Togo.

En d’autres termes, le sens littéral – notamment représenté par la lance ayant servi à percer le flanc de Jésus au Calvaire – s’est effacé devant la juxtaposition de sens métaphoriques. Dès lors, les jeunes générations ne comprennent pas pourquoi il fut longtemps de tradition de jouer « Parsifal » en Allemagne le Vendredi Saint. Certains metteurs en scène nés dans les années 1980 – comme Tobias Kratzer – réécrivent parfois le déroulement d’un ouvrage afin de le rendre accessible à ceux qui n’en possèdent pas les clés de lecture traditionnelle. L’exercice est, en soi, problématique. Il arrive qu’il soit qualifié de dangereux par divers observateurs et spécialistes. Prenons, à cet effet, un autre exemple présent dans « Parsifal ».

La magie noire pratiquée par Klingsor, au cours du deuxième acte, se définit par opposition aux valeurs du christianisme. Celui-ci invite ses fidèles au jeûne et à le prière. De tels objectifs ont pour but « de résister [à l’ange de Satan] et à ses incantations magiques »,[4] comme on le note en lisant les  « Actes de l’apôtre Pierre et de Simon, » un écrit apocryphe chrétien. En dépit d’apparences trompeuses, on n’est pas dans la magie telle que les adeptes du courant gothique la perçoivent. Autrement dit et s’ils assistent au déroulement du « Parsifal » de Richard Wagner, ils seront sensibles à une violence uniquement païenne. Les faits et gestes de Klingsor n’exprimeront forcément pas pour eux le non-respect du Décalogue.

Ce dernier est d’ailleurs absent de l’un des éléments de la série « Monster », diffusée sur Netflix. On y voit une jeune fille, Lizzie Borden, tuer son père et sa belle-mère avant de ne manifester aucun repentir au sujet de ce  double homicide. À partir du moment où la morale chrétienne n’est pas prise en compte par les réalisateurs de « Monster », elle n’est pas non plus consciente à l’esprit d’une partie du public découvrant « Parsifal ». La présence inquiétante de la violence dans nos société montre la dissolution des repères moraux. Elle empêche de mesurer comme il se doit les tenants et les aboutissements du festival scénique sacré de Richard Wagner. Appartient il à l’intelligence artificielle de les expliquer à des adolescents d’aujourd’hui ?

Il existe cependant une dimension éternelle de l’humanité que  les jeunes spectateurs éventuels de  « Parsifal » peuvent comprendre sans la moindre difficulté : la sexualité. Je me réfère, en l’espèce, au tableau des filles-fleurs. La jeunesse actuelle connaît très tôt le sujet de la sexualité par la profusion des moyens audiovisuels. Cependant, elle n’entre pas vraiment dans les ressources du merveilleux chrétien. Mais elle occupe la littérature de science-fiction. En particulier les romans de Pierre Bordage (1955-2025), auteur du « Cycle de Dame Asmine d’Alba »,un ensemble de cinq volets. Il y écrit : « Partout où elle imposait ses dogmes, l’Église […] finissait aussi par empoisonner la vie. »[5]    Voici qui plaira aux amateurs de tumulte !

Dr. Philippe Olivier  

[1] Voir « Résonances lyriques » du 25 septembre 2026 : « Stockhausen et le talon d’Achille berlinois ».

[2] Les références au catholicisme ne sont pas l’expression d’une éventuelle adhésion de l’auteur à ses dogmes et à son enseignement théologique. Ces références constituent seulement des points d’appui nécessaires à une démonstration.

[3] André George : Tristan et Isolde de Wagner – Étude et analyse, Librairie Mellottée, Paris, 1929, p. 95.

[4] François Bovon et Pierre Geoltrain (dir.) : « Écrits apocryphes chrétiens », tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1997, p. 1084.

[5] Pierre Bordage : « Le Chêne Vénérable », L’Atalante, Nantes, 1999, pp. 38-39.

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