Il y a cent ans, le 29 octobre 1926, naissait au Canada Jon Vickers, l’un des grands ténors dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle. Sa voix, puissante, au timbre très personnel, ne ressemblait à aucune autre. On pouvait discuter certaines de ses interprétations, mais son engagement et sa présence scénique ne laissaient guère indifférent.
Né à Prince Albert, dans la Saskatchewan, il étudie le chant à Toronto avant de commencer une carrière qui le conduira sur les plus grandes scènes internationales. Ses débuts à Covent Garden, en 1957, dans Un bal masqué de Verdi, marquent une étape décisive.
Il s’impose rapidement dans un répertoire exigeant, de Wagner à Verdi, de Beethoven à Berlioz, sans oublier Britten. Tristan, Otello, Florestan, Samson, Énée ou Peter Grimes deviennent quelques-uns de ses rôles les plus marquants.

Paris, de Verdi à Monteverdi
Jon Vickers fait ses débuts à l’Opéra de Paris le 22 janvier 1965, dans Un bal masqué. Il y reviendra notamment pour Parsifal, Otello, Samson et Dalila, Peter Grimes, Fidelio et Pagliacci.
Parmi ces productions, celle du Couronnement de Poppée de Monteverdi, présentée au Palais Garnier en mars 1978, mérite une mention particulière. La distribution réunissait Vickers en Néron, Gwyneth Jones en Poppée, Christa Ludwig en Octavie, Nicolaï Ghiaurov en Sénèque et Richard Stilwell en Othon, sous la direction de Julius Rudel, dans une mise en scène de Günther Rennert.
Une telle réunion de grandes voix peut surprendre aujourd’hui, tant les pratiques d’interprétation de Monteverdi ont évolué. Elle témoigne aussi d’une époque où l’on abordait volontiers le répertoire baroque avec des chanteurs habitués aux grandes œuvres romantiques.
En 1981, Vickers revient à Paris dans Peter Grimes de Benjamin Britten, l’un des rôles auxquels son nom reste étroitement associé. Il savait rendre particulièrement sensible la solitude de ce pêcheur rejeté par sa communauté, sans chercher à en atténuer les contradictions.

Orange, des distributions exceptionnelles
Les Chorégies d’Orange occupent une place importante dans le parcours français de Jon Vickers. Plusieurs de ses prestations au théâtre antique ont heureusement été conservées par les retransmissions et les captations, permettant de les découvrir ou de les revoir bien des années plus tard.
En 1973, il interprète Tristan face à Birgit Nilsson, sous la direction de Karl Böhm. La rencontre de ces deux interprètes, dans un ouvrage aussi exigeant que Tristan et Isolde, reste l’un des grands témoignages filmés du festival.
En 1974, il participe à Salomé de Richard Strauss, dans le rôle d’Hérode, aux côtés de Leonie Rysanek, sous la direction de Rudolf Kempe. Le 20 juillet, il chante Pollione dans Norma de Bellini, aux côtés de Montserrat Caballé et Josephine Veasey, sous la direction de Giuseppe Patanè. Une représentation entrée dans la légende des Chorégies, tant par sa distribution que par les bourrasques du mistral, qui s’était invité à la soirée. Les images de cette Norma en ont conservé le témoignage.
En 1975, Vickers retrouve Orange dans Otello, avec Teresa Żylis-Gara, sous la direction de Lorin Maazel. Il avait fait du rôle-titre de Verdi l’une de ses grandes spécialités, privilégiant toujours l’évolution dramatique du personnage à la seule démonstration vocale.
Enfin, en 1977, il chante Florestan dans Fidelio de Beethoven, avec Gundula Janowitz, sous la direction de Zubin Mehta.
Ces cinq productions, réunissant quelques-uns des artistes les plus importants de leur époque, donnent une idée de la place qu’occupait alors Jon Vickers dans la programmation des Chorégies.

Avec Maria Callas, de Dallas à Épidaure
Parmi les rencontres marquantes de sa carrière figure celle de Maria Callas.
En 1958, à Dallas, Vickers chante Jason à ses côtés dans Médée de Cherubini. Ils reprennent l’ouvrage à Londres en 1959, puis se retrouvent au théâtre antique d’Épidaure, les 6 et 13 août 1961.
Ces représentations grecques sont particulièrement intéressantes. Callas y retrouve le public de son pays d’origine dans une œuvre inspirée de la tragédie antique. La mise en scène est confiée à Alexis Minotis, les décors et costumes à Yannis Tsarouchis, et la direction musicale à Nicola Rescigno.
Face à la Médée de Callas, le Jason de Vickers trouvait une partenaire dramatique à sa mesure.
Ils se retrouveront encore à la Scala de Milan, en décembre 1961, dans le même ouvrage, sous la direction de Thomas Schippers.

Salzbourg et Herbert von Karajan
La collaboration de Jon Vickers avec Herbert von Karajan constitue un autre chapitre essentiel de sa carrière.
En décembre 1960, le ténor fait ses débuts à la Scala dans Fidelio, sous sa direction, aux côtés de Birgit Nilsson en Leonore. Il retrouvera le chef à Salzbourg, notamment pour Carmen, avec Grace Bumbry et Mirella Freni, puis pour Otello et Tristan et Isolde.
Une anecdote illustre bien la prudence avec laquelle Vickers abordait certains rôles. Selon le récit rapporté par l’Institut Karajan, le chef lui aurait proposé de chanter Tristan après une très brève audition à Vienne. Le ténor aurait refusé, estimant qu’il n’était pas encore prêt.
Ce refus en dit long sur l’exigence avec laquelle Vickers abordait ses rôles. Il ne considérait pas qu’une voix suffisamment puissante constituait, à elle seule, une raison pour accepter un personnage.
Son Don José de Carmen, son Otello et son Tristan témoignent de cette attention portée aux conflits intérieurs des personnages.

Bayreuth, une présence limitée
Bien qu’il ait été l’un des grands interprètes wagnériens de son temps, Jon Vickers n’a participé qu’à deux éditions du Festival de Bayreuth.
En 1958, il y chante Siegmund dans La Walkyrie ; en 1964, il interprète Parsifal.
C’est finalement sur d’autres scènes, notamment à Londres, Salzbourg et Orange, que s’est développée la plus grande partie de sa carrière wagnérienne.
Jon Vickers était connu pour son caractère indépendant et ses convictions profondes. Il ne cherchait pas toujours à plaire et pouvait se montrer difficile dans ses choix artistiques.
Cette exigence se retrouvait dans son chant. Son timbre très personnel, parfois âpre, s’accompagnait d’une remarquable capacité à nuancer. Il savait alléger sa voix, notamment dans les passages les plus intimes.
Son interprétation de Peter Grimes demeure particulièrement révélatrice de son approche : il ne cherchait pas à rendre le personnage sympathique à tout prix, mais à montrer sa complexité et son isolement.
Heureusement, les enregistrements et les captations permettent aujourd’hui de retrouver une partie de son art. Les Troyens sous la direction de Colin Davis, Fidelio avec Otto Klemperer, ses collaborations avec Karajan ou encore les retransmissions d’Orange constituent autant de témoignages précieux.
Jon Vickers est mort le 10 juillet 2015, à l’âge de 88 ans.
Pour le centenaire de sa naissance, il est émouvant de retrouver, à travers ces documents, un artiste qui a marqué durablement plusieurs générations d’amateurs d’opéra. Une voix singulière, un tempérament affirmé et, surtout, une manière très personnelle de faire vivre les personnages.
Jon Vickers reste l’un des grands interprètes dramatiques de son siècle.



