« LE DÉSIR D’IMMORTALITÉ » POUR JANÁČEK

« LE DÉSIR D’IMMORTALITÉ » POUR JANÁČEK

lundi 12 octobre 2026

Martin Glaser, directeur de l’Opéra de Brno et du Festival Leoš Janáček de cette ville tchèque – D. R.

Depuis 2000, la Biennale Leoš Janáček de Brno, la ville tchèque où le compositeur oeuvra jusqu’à sa mort, illustre une figure majeure de la musique moderne. L’édition 2026 du festival sera une succession de réjouissances à la gloire d’un créateur hors du commun. Le père de l’écrivain  Milan Kundera (1929-2023) fut l’un des successeurs de  Janáček à la tête du Conservatoire de Brno.

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Il y eut en France, tout d’abord, des militants de la cause Janáček, des propagandistes ardents de ses œuvres. Tel le regretté Guy Erismann (1923-2007), directeur du programme musical de France Culture la semaine, et président de l’association nommée « Mouvement Janáček » le week-end. Il avait fondé ce groupe en 1985, quelques années après la parution de son livre sur le compositeur de « L’Affaire Makropoulos ».[1] Déjà, l’Opéra de Strasbourg avait réalisé en 1962 la création française de « Jenůfa ». En 1986, Lyon proposa – pour la première fois – au public de notre pays, un ouvrage extraordinaire intitulé « Les Voyages de Monsieur de Brouček ». La France rattrapait un retard incompréhensible, alors qu’Erich Kleiber et Otto Klemperer avaient été – dans le Berlin des 1920 – les ambassadeurs diligents de Janáček. Se distinguant par une riche vie amoureuse, ce dernier était aussi libre et anticonformiste que sa musique à l’énergie exceptionnelle et à la construction d’une grande complexité.

Le tournant s’accomplit en Europe occidentale lorsque Sir Simon Rattle ou Pierre Boulez commencèrent à diriger les opéras du maître morave.[2] En 2007, Boulez et Chéreau présentèrent « De la maison des morts » à Vienne, puis à Aix-en-Provence. Les adeptes de la victoire – une fois le triomphe survenu – se mirent à encenser une musique à la simplicité apparente. Elle est, en réalité, d’une extrême complexité, notamment en ce qui concerne son utilisation du rythme et des échelles modales. Quoi qu’il en soit, la Moravie – par ailleurs la terre natale de Sigmund Freud et de Gustav Mahler – réalisa, en 2000, une « édition zéro de ce qui devait devenir la Biennale Janáček de Brno », raconte Martin Glaser (*1974), directeur de celle-ci et du Théâtre National de la même ville.[3] « Cette édition zéro fut menée à bien avec le Musée Morave. Aujourd’hui, nous nous apprêtons à ouvrir la quatorzième tenue du festival désormais nommé Janáček Brno. » Avec les années, les habitants de cette ville de 400. 000 habitants ont pris conscience de la gloire de leur concitoyen. Martin Glaser : « Toute la Tchéquie s’intéresse à notre manifestation. Les amateurs d’opéra étrangers nous soutiennent d’une manière fidèle. » Outre le fait que Martin Glaser dirige son institution avec une main de fer et entretient notamment des relations avec l’Opéra de Madrid, il a su attirer à Brno une personnalité internationale de l’envergure de Robert Carsen.

Verbatim : « Notre collaboration a commencé en 2016 avec « Káťa Kabanová ». Ce spectacle était d’autant plus impressionnant que Carsen avait mis de l’eau sur scène, afin de figurer la noyade du personnage-titre dans la Volga. » En cette année 2026, le Canadien réalisera à Brno « Osud », le deuxième ouvrage de Janáček et  objet de réelle curiosité ayant été jadis enregistré chez Supraphon. Il sera escorté de « Jenůfa », de « La petite renarde rusée », de « L’Affaire Makropoulos » et de « Káťa Kabanová » dans la récente production munichoise signée Krzysztof Warlikowski. On verra aussi « De la Maison des morts » et on découvrira « Šárka », le premier opéra de  Janáček enregistré en août 2000 à Prague par le regretté Sir Charles Mackerras (1925-2010).

En matière de musique de chambre, on sera gratifié par des séances de piano, comme par des concerts des Quatuors Pavel Haas et Bennewitz. Enfin, des phalanges aussi réputées que l’Orchestre Symphonique de Bamberg et la Philharmonie Tchèque se déplaceront en Moravie. Tous ces programmes, la sublime « Messe Glagolitique » comprise, continueront à nourrir le débat sur la position de Janáček par rapport à la question de l’ouverture européenne et du panslavisme. Le sien était ardent.[4] Avant ses deux  séjours de 1902 à Saint-Pétersbourg, il avait été l’un des cofondateurs – en 1897 – du Cercle russe de Brno. Si cette ville se trouve à environ 600 kilomètres de la frontière avec la Fédération de Russie, elle n’en est pas moins l’une des cités principales d’une nation où les admirateurs de celle-ci se querellent aujourd’hui avec les partisans de l’atlantisme.

En tout cas, 2028 sera l’année du centenaire de la mort de Janáček. Le thème du festival relèvera du « désir d’immortalité » dont parle Martin Glaser. Il n’est pas étranger à Emilia Marty, le personnage principal de « L’Affaire Makropoulos ».

Dr. Philippe  Olivier

Janáček Brno durera du 13 octobre au 17 novembre 2026. Programme sur www.ndbrno.cz.

 

 

 

[1] Guy Erismann : Janáček ou la passion de la vérité, Le Seuil, Paris, 1980

[2] La Moravie est une région historique d’Europe centrale, formant aujourd’hui le tiers oriental de la Tchéquie. Ses villes principales sont Brno et Olomouc.

[3] Conversation téléphonique de Martin Glaser avec Philippe Olivier, 10 octobre 2026. Toutes les autres citations de Martin Glaser sont extraites de la même conversation.

[4] On lira avec beaucoup de profit : Leoš Janáček : Écrits choisis, traduits et présentés par Daniela Langer, Arthème Fayard, Paris, 2009.

 

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