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I due Foscari de Verdi ​ Opéra de Monte-Carlo (Grimaldi Forum)

I due Foscari de Verdi ​ Opéra de Monte-Carlo (Grimaldi Forum)

samedi 5 décembre 2020
Placido Domingo Photo Alain Hanel

 En cette période particulièrement sombre pour la culture, l’Opéra de Monte-Carlo a maintenu, contre vents et marées, le programme de sa saison et c’est ainsi qu’il est sans doute l’un des seuls théâtres lyriques en Europe à n’avoir annulé, depuis son ouverture, aucune de ses productions, ni le ciné-concert Nosferatu de Murnau en octobre, ni le récital de Cécilia Bartoli avec les Musiciens du Prince-Monaco, à l’occasion de la Fête Nationale monégasque le 19 novembre, ni les trois représentations de Carmen les 20, 22 et 24 novembre, ni encore cette version concertante des Due Foscari en ce samedi 5 décembre au Grimaldi Forum. Ceci donnait donc l’occasion, non seulement aux spectateurs de la Principauté, mais encore à ceux de Nice, voire des alentours, de renouer avec le théâtre lyrique. C’est en effet, après cette période de disette, un émouvant moment que celui de se retrouver dans une salle de spectacle (dans laquelle toutes les précautions de distanciation ont été scrupuleusement prises, les spectateurs, évidemment masqués, étant séparés par une place vide à leur droite comme à leur gauche).

Osons le terme « d’historique » pour cette soirée : une de celles dont se souvient toute sa vie l’amateur d’art lyrique. L’Opéra de Monte-Carlo avait donc mis à son programme I due Foscari de Verdi, dont on rappellera qu’il fait partie de ces œuvres composées pendant ce qu’il est convenu de qualifier d’« années de galère » que Verdi aurait traversées entre Nabucco et la fameuse trilogie Rigoletto, La Traviata et Le Trouvère. Et pourtant, ces Due Foscari contiennent de merveilleuses pages, aussi bien pour les solistes que pour le chœur. Certes, l’action contenue dans le livret que Francesco Maria Piave a tiré de la tragédie de Lord George Byron peut, à la scène, paraître quelque peu « immobile » (au regard des péripéties haletantes du flamboyant Ernani composé huit mois avant) et on compatit plutôt ici aux états d’âme de chacun des personnages quasiment figés dans un seul et même lieu à la merci et victimes d’une sentence politico-judiciaire dont ils ne savent se défendre. La version de concert se prête donc parfaitement à cette introspection.

On doit à Jean-Louis Grinda d’avoir réuni, pour une seule soirée au Grimaldi Forum, une distribution exceptionnelle (la même qui, d’ailleurs, a fait un triomphe à La Scala de Milan en 2016). Bien entendu, le principal point d’intérêt était tout d’abord de retrouver un artiste désormais entré vivant dans la légende et qui, à près de 80 ans, continue son exceptionnelle épopée après avoir interprété tous les rôles de ténor de Mozart à Wagner en abordant, depuis à peu plus d’une dizaine d’années, ceux de baryton. Il s’agit naturellement de Placido Domingo qui pulvérise les records avec plus de 60 ans de carrière et dont la première apparition en Principauté remonte déjà à 43 ans où il participait à un concert lyrique avec Martina Arroyo en 1977, puis en 1979 avec Ileana Cotrubas, suivi d’Otello à l’Opéra en 1980 et d’Aïda à l’Auditorium Rainier III en 1981*.
Le plus étonnant chez cet exceptionnel chanteur doublé d’un musicien hors pair demeure la jeunesse et la fraîcheur d’une voix miraculeusement épargnée de toute altération. Certes, la couleur reste celle d’un ténor, et si son timbre, à l’époque de sa splendeur, était toujours particulièrement glorieux dans le médium, ceci lui permet aujourd’hui d’aborder tous ces rôles de baryton Verdi qui exigent un aigu parfaitement assuré. Par ailleurs, l’intensité dramatique qu’il a toujours su conférer à son phrasé (et qui a été constamment l’apanage de cet interprète) demeure intacte, ce qui lui vaut un incroyable triomphe au dernier acte dans la bouleversante scène finale (« Questa dunque è l’iniqua mercede … rendete il figlio a me »).

Mais ses deux partenaires ont su se hisser à sa hauteur et notamment, en Jacopo Foscari, Francesco Meli que l’on peut aujourd’hui considérer comme l’un des plus célèbres ténors de sa génération, grand héritier d’un Carlo Bergonzi qui fut d’ailleurs son professeur. Doté d’un timbre solaire, celui que nous avons entendu à l’aube de sa carrière internationale dans Almaviva du Barbier de Séville aux Arènes de Vérone aux côtés de Léo Nucci (qui incarnait Figaro) n’a cessé de progresser dans chacune de ses prises de rôle. Aujourd’hui sa voix a trouvé une ampleur et un éclat qui lui ouvre un large champ dans les emplois de ténor lyrique ou dramatique.  Le volume nous paraît chaque fois plus important au fur et à mesure de ses prestations (par exemple, en comparaison, du RequieM de Verdi dans lequel nous l’entendîmes, voici un an et demi au festival de Salzbourg sous la baguette de Riccardo Muti). Car chez Francesco Meli tout y est : le style élégiaque belcantiste, la beauté du phrasé, la véhémence de l’articulation, les aigus épanouis, l’art incomparable de la mezza voce et une technique éprouvée au plus haut niveau qui lui permet de démarrer sur un fil de voix pour ensuite gonfler et élargir sa note avec un art consommé (notamment dans ses adieux pour un fatal exil : « All’ infelice veglio »). Son Jacopo Foscari est un modèle du genre et une admirable leçon de chant.
Quant à Anna Pirozzi, sa Lucrezia Contarini est une véritable « tornade vocale » au sens le plus élogieux du terme. La cantatrice, que nous avions déjà appréciée la saison dernière dans Il Pirata de Bellini, est ce que l’on peut qualifier, à juste titre, de « soprano assoluta » capable de passer avec aisance des subtiles vocalises de Norma de Bellini aux éclats véristes de Turandot de Puccini. Elle aussi, comme son partenaire, sait émettre et maîtriser des sons filés exquis lorsqu’il le faut et déployer ensuite des moyens opulents et somptueux capables de couvrir un orchestre lorsque la partition le lui permet.
Nous n’aurons garde d’omettre, auprès de ce prestigieux trio, les interventions trop courtes de la basse Alexander Vinogradov dans le personnage tortueux de Jacopo Loredano. La distribution est parfaitement complétée avec Giuseppe Tommaso en Barbarigo et Erika Beretti en Pisana. On doit aussi ajouter que ce parfait bonheur est comblé par un éblouissant Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé, de manière aussi attentive que spectaculaire, par le chef Massimo Zanetti sans oublier le Chœur de l’Opéra superbement préparé par Stefano Visconti.
Le public qui remplissait la vaste salle du Grimaldi Forum a été particulièrement chaleureux, applaudissant à tout rompre chacune des fins d’actes et quasiment avec enthousiasme tous les airs de chacun des protagonistes.

Christian Jarniat
5 décembre 2020

* Retrouvez dans notre chronique « Actualités » la rétrospective de la présence de Placido Domingo à Monte-Carlo

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