FESTIVAL OPÉRATION OPÉRETTE / LIMOGES (CENTRE CULTUREL JEAN-GAGNANT) / LE MÉDECIN MALGRÉ LUI / GOUNOD / MOLIÈRE / BARBIER / CARRÉ / LA FOLLEMBÛCHE

FESTIVAL OPÉRATION OPÉRETTE / LIMOGES (CENTRE CULTUREL JEAN-GAGNANT) / LE MÉDECIN MALGRÉ LUI / GOUNOD / MOLIÈRE / BARBIER / CARRÉ / LA FOLLEMBÛCHE

vendredi 28 août 2026

Maxime Caille – Contrechant

Sur plus de deux mois (du 23 août au 29 octobre 2026) une véritable saison d’Opérette et de Lyrique léger à Limoges et en Haute-Vienne (87)

Ce sont effectivement cinq ouvrages lyriques et un récital programmés dans le cadre du Festival « Opération Opérette » / La Follembûche :

À Limoges Divas, Divettes (divers), Le Médecin malgré lui (Gounod) et Le Roi en jaune (Artuan de Lierrée) ; à Magnac-Bourg et Aixe-sur-Vienne Les Contes de Perrault (Félix Fourdrain) ; à Saint-Priest-Ligoure Monsieur Choufleuri restera chez lui (Offenbach) ; enfin au Vigen le récital très attendu de Charlotte Bonnet.

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C’est donc avec le Médecin malgré lui de Charles Gounod que le Festival « Opération Opérette » ouvre sa neuvième session. L’ouvrage sans être régulièrement donné n’est pas tombé dans l’oubli, auréolé du nom de Gounod (et de Molière !) et de quelques reprises qui ont fait date.

Gounod ne l’a pas écrit de gaieté de cœur alors qu’il se disposait à mettre un point final à son Faust. Léon Carvalho, directeur du Théâtre Lyrique, prudent, craignait que le projet ambitieux de son Prix de Rome ne soit concurrencé par un autre Faust annoncé au théâtre de la Porte Saint-Martin. On ne sait trop comment la substitution de l’ouvrage se met en ordre de marche. Quoi qu’il en soit le compositeur et ses deux librettistes, Jules Barbier et Michel Carré, se mettent à l’écriture du Médecin malgré lui qui sera monté au Théâtre Lyrique en 1858.

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L’ouvrage est créé le jour de la date anniversaire de la naissance de Molière (le 15 janvier), seul nom avec celui du compositeur sur l’affiche, éclipsant les librettistes. Il est évident que l’intérêt pour la collaboration (à distance !) Gounod / Molière saute aux yeux, le musicien ayant recréé l’essence de l’art classique, courant littéraire dans lequel on inscrit traditionnellement Molière (la pièce est de 1666). Reynaldo Hahn insiste sur la fusion écrivant que cette musique garde de Molière « les traits caricaturaux et l’invulnérable jeunesse ». Mais c’est Berlioz qui donne la définition la plus normative possible du classicisme dans laquelle se retrouvent les deux ouvrages : « Tout est joli, piquant, frais, facile dans cet opéra-comique. Il n’y a rien de trop. Il n’y manque rien ».

L’intrigue reprend à la lettre la pièce de Molière. La dramaturgie musicale bénéficie de la construction en boucle de l’ouvrage, Martine, l’épouse de Sganarelle, présente au début, revient à la fin où le couple tire les leçons de la pratique de la médecine du mari. La seconde intrigue se met en place presque par hasard, Lucas et Valère, domestiques de Géronte, tombant opportunément sur le prétendu médecin. Encore cette intrigue n’est-elle productive, notamment musicalement, que pour les deux grandes scènes chantées de l’ouvrage : le recrutement du médecin et la scène de la consultation à l’acte II (où le mutisme de la « malade » n’est rien moins que simulé). Le dénouement ne découle pas mécaniquement de ces dernières. Molière a toujours à sa disposition quelques artifices éprouvés (qu’on retrouvera encore dans le Barbier de Séville et bien ailleurs) : introduire le soupirant chez la belle et faire intervenir Lucas pour mettre à jour le pot aux roses.

Notons que le renouvellement du scénario est enrichi par un Sganarelle moins dicté par les rouages de la farce gauloise ou italienne (commedia dell’arte) que par l’émergence d’une personnalité : il résiste à son recrutement, il a étudié jusqu’à la sixième, ce qui le responsabilise encore plus face à sa conduite avec les femmes, Martine et Jacqueline, la femme battue ou agressée n’étant plus de nos jours un sujet comme un autre. Être bouffon dans le théâtre classique c’est aussi introduire de nouveaux enjeux étrangers aux tréteaux. En effet selon Jean-Louis Bory, « Molière rêve d’une comédie où le rire se mêlerait à la leçon de morale, où la farce soutiendrait l’étude des caractères, où le burlesque s’intégrerait à la comédie classique.»

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©Maxime Caille – Contrechant

La belle mise en scène de Jean-Pierre Descheix

C’est une mise en scène alerte que signe le metteur en scène Jean-Pierre Descheix, bien dans l’esprit de l’œuvre, mais aussi avec le regard moderne porté sur sa bouffonnerie. Le décor très plaisant est fondé sur l’alternance de deux toiles peintes (la forêt et le palais) qui permettent de situer l’action et même mieux. La scénographie de Martine Goutte ménage aussi un plateau dont on pressent qu’il sera habité par les éléments de farce et par le mouvement inhérents à la pièce de Molière. L’ensemble du dispositif prend du sens avec les éclairages pertinents de Frank Roncière. Si les parties parlées fort bien dites font dans le bon sens du terme « comédie française », les moments chantés, notamment les ensembles sont quasiment chorégraphiés, surtout quand il s’agit de recruter un médecin ou de faire rire d’une improbable consultation.

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©Maxime Caille – Contrechant

Sganarelle surgit en premier (le numéro de la bouteille est déplacé), puis il est saisi en pleine crise dans l’intimité avec Martine, sa femme ; les touches réalistes (une scène de ménage) sont traitées avec une stylisation bienvenue, le sujet de la femme battue n’étant pas évident à mettre en scène. Les coups de bâton seront dénoncés par le comparse Robert, puis à nouveau administrés par Lucas et Valère. Ils deviennent une sorte de motif théâtral, comme plus loin celui de la bourse, plus qu’une expression de violence prise au pied de la lettre.

L’acte II, après l’air en médaillon de Léandre, met Sganarelle face à Jacqueline, la nourrice du maître de maison Géronte. Cette nouvelle intrigue dévoile un autre aspect du fagotier face aux femmes. Son inscription dans les numéros chantés permet de faire exister la situation à mi-chemin du réalisme et du climat déjanté. La scène de consultation est évidemment l’acmé de l’ouvrage. Rythmée à la façon d’une danse mais de manière à ce que la bouffonnerie révèle du sens : la vacuité du discours médical, l’emprise de ce dernier sur ceux qui s’y laissent prendre. La mécanisation des postures va de pair avec les tempi de la partition.

L’acte III sait donner toute la légèreté voulue (après le fabliau de Léandre) à ce que pourraient avoir d’artificiels et de redondants les dénouements bien connus de Molière. Il est relevé par le clin d’œil fait à Faust, Sganarelle métamorphosé en diable entonnant le « Veau d’or », assimilant la médecine à un tiroir-caisse. La bourse, second objet symbolique de la pièce, paie le faux médecin mais aussi l’entremetteur qui permettra à Léandre de rejoindre Lucinde. C’est d’ailleurs sous la forme d’un héritage que se concrétise le deus ex machina.

En maniant à la fois un certain sérieux (la satire de la médecine de l’époque) et la fantaisie débridée, Jean-Pierre Descheix accède à une forme de spectacle total à laquelle a pleinement adhéré le public.

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©Maxime Caille – Contrechant

Une distribution en osmose avec la mise en scène

Dans Sganarelle la voix puissante du ténor Henri Pauliat trouve idéalement ses marques dans un rôle plutôt baryton Martin ; le timbre, la couleur, la ligne de chant impeccable et modulée, la projection servent le personnage cynique et brutal, mais aussi sachant y faire et plus complexe qu’il n’y paraît chez le fagotier qui a « su par cœur son rudiment ». Les deux grands airs (« Qu’ils sont doux », dont la musique est à l’origine de Lulli, et « Vive la médecine ») sont mis dans un éclairage vocal éclatant, mais c’est l’ensemble du rôle qui bénéficie de la tenue parfaite de la voix et du métier hors pair du comédien. Henri Pauliat qui est maintenant programmé dans les premiers plans de comédie musicale (Les Misérables au Châtelet) fait dans Sganarelle une prise de rôle qui, indiscutablement, fera date.

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©Maxime Caille – Contrechant

Alfred Bironien chante avec une grande subtilité prosodique et musicale et un art parfaitement maîtrisé les deux airs néo-baroques que contient le rôle de Léandre ; il joue avec pas moins d’engagement scénique son personnage d’amoureux décidé.

Autour de Claude Gélébart, un Géronte parfait et des plus crédibles, les comparses ne manquent pas de relief : Christophe Gateau (Lucas) est doté d’une voix percutante accordée aux différents états par lesquels passe le mari de Jacqueline ; Fabien Leriche (Valère) est aussi convaincant comme comédien que comme chanteur à la vocalité éloquente ; Lison Ratier est une Lucinde pleine de malice, dont la ligne de chant dote le personnage d’une véritable personnalité vocale.

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©Maxime Caille – Contrechant

C’est une excellente idée, rarement envisagée, de confier les deux rôles de Martine et Jacqueline à la même interprète. Les deux personnages, inscrits dans les intrigues parallèles, ne se rencontrent pas, mais on peut les considérer pourtant en écho. Ce sont les deux femmes qui comptent pour Sganarelle, sa femme et celle qu’il lutine. On voit bien que Sganarelle a une vie amoureuse et ne se réduit aux types du fagotier et du faux médecin.

La barque est chargée pour ce cumul : outre les ensembles, deux grands airs et deux duos (dans un équilibre parfait). Ce double emploi ne semble pas être un problème pour la brillantissime soprano Delphine Cadet qui déploie une voix ample, longue, assurée dans les différents registres, avec cette projection qui donne aux notes calquées sur les mots leur plein impact. Les deux personnages sont différenciés et les accents puissants et expressifs sont bienvenus aussi bien pour Martine, franchement remontée contre son mari, que pour Jacqueline préparant le terrain avec son premier air (« D’un bout du monde ») avant d’aborder, conciliante, le duo avec le faux médecin.

N’oublions pas les deux excellents comprimari : Simon Fradet dans Mr Robert et Elie Gal dans Perrin.

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©Maxime Caille – Contrechant

Tout le spectacle est soutenu avec un brio exceptionnel par Lola Giry, qui au piano fait entendre toutes les beautés de la partition, sa verve et ses contrastes, son originalité aussi, sans cesser d’être attentive aux solistes pleinement investis dans la texture musicale.

Des applaudissements rythmés ont salué la production.

Didier Roumilhac

28 août 2026

Piano : Lola Giry
Mise en scène : Jean-Pierre Descheix
Lumières : Frank Roncière
Décor : Martine Goutte
Costumes : CDN de l’Union
Martine / Jacqueline : Delphine Cadet

Lucinde : Lison Ratier
Sganarelle : Henri Pauliat
Léandre : Alfred Bironien
Géronte : Claude Gélébart
Lucas : Christophe Gateau
Valère : Fabien Leriche
M. Robert : Simon Fradet
Perrin : Elie Gal

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