FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE- Grand Théâtre de Provence Le voyage sentimental de Benjamin Bernheim en toute intimité

FESTIVAL D’AIX-EN-PROVENCE- Grand Théâtre de Provence Le voyage sentimental de Benjamin Bernheim en toute intimité

mercredi 8 juillet 2026

©Vincent-Beaume

En étroite association avec le toucher sensible et complice du piano de Qiaochu Li, l’un des ténors vedettes du moment fait chavirer d’enthousiasme un GTP bien rempli !

Une alchimie qui opère d’emblée entre un artiste et son public

Dès son entrée sur la scène du GTP, Benjamin Bernheim s’adresse à l’assistance avec cette simplicité naturelle, empreinte d’une élégance sans apprêt et de cet humour délicieux (« et merci à la FIFA de ne pas jouer de match de foot ce soir ! ») qui lui est propre. En quelques mots à peine, le ténor instaure une atmosphère de proximité et de confiance, abolissant la distance que pourrait créer le prestige d’une carrière aujourd’hui internationale. Cette manière d’entrer immédiatement en dialogue avec son auditoire contribue à réchauffer la salle et à rendre le public pleinement attentif à ce qui va suivre.

Il faut dire que les liens entre Benjamin Bernheim et le public aixois semblent, depuis un récital mémorable en 2022, relever désormais de l’évidence et on sent, d’emblée, que cette salle apprécie autant la sincérité de l’homme que l’excellence du musicien. Plus tard d’ailleurs, le ténor ne manquera pas de souligner lui-même la qualité d’écoute absolue de ce public festivalier, qualité devenue suffisamment rare pour mériter d’être saluée.

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©-Vincent-Beaume

Un programme à l’éclectisme bienvenu

Avec le choix initial de commencer son récital par des mélodies de Duparc, Benjamin Bernheim met d’emblée la barre très haut en matière d’art de la diction française, de raffinement des nuances et d’équilibre entre la voix et le piano. Cette exigence est d’autant plus remarquable que Qiaochu Li, sa pianiste, se produisait avec lui pour la première fois.

Rien de poseur ni de nombriliste pourtant dans cette manière de chanter, alors même que ce répertoire, particulièrement goûté dans les salons du Faubourg Saint-Germain à la Belle Époque, pourrait facilement s’y prêter. Au contraire, Bernheim fait entendre un chant toujours habité par le texte, où l’élégance demeure constamment au service de l’émotion.

Le ténor nous prévient ensuite qu’il n’a pas souvent interprété en concert le cycle des Nuits d’été. C’est pourtant un bien beau moment suspendu que cette succession de mélodies, plus souvent confiées à des voix féminines. Bernheim en révèle toute la poésie, tour à tour légère et aérienne – l’on songe un instant, dans « Villanelle », à l’esprit de la Reine Mab dans la symphonie dramatique Roméo et Juliette – , mais aussi aquatique, lunaire, mélancolique et, finalement, profondément romantique !

On reconnaît alors le grand récitaliste, héritier d’une longue tradition du chant français, dans cette manière de projeter la voix dans les résonateurs sur une strophe telle que « La fleur de ma vie est fermée / Loin de ton sourire vermeil » (Absence) ou encore dans l’usage subtil de la mezza voce et du chant en falsetto lors de la reprise du poignant « Reviens, reviens, ma bien-aimée ! ».

Même si l’on pourra regretter, ici, l’absence des couleurs orchestrales dont Berlioz avait paré son cycle, le travail d’orfèvre accompli par la pianiste chinoise pour en préserver toute la richesse expressive et la respiration dramatique mérite d’être salué avec enthousiasme.

Après l’entracte, le voyage sentimental auquel nous a conviés Benjamin Bernheim se poursuit vers des latitudes plus méridionales. Les mélodies catalanes, espagnoles puis argentines de Frederic Mompou, Joaquín Turina et Alberto Ginastera prolongent, en effet, le climat volontiers introspectif de la première partie tout en lui apportant des couleurs nouvelles, nourries d’une mélancolie plus contemporaine.

Ce changement d’atmosphère prépare idéalement l’arrivée musicale de Puccini. Quel plaisir, alors, d’entendre la voix du ténor s’épanouir dans un lyrisme plus affirmé à travers ces mélodies écrites durant les années de formation milanaises du compositeur (« Mentía l’avviso » et « Sole e amore »), puis dans une période plus tardive, avec « Terra e mare ». Dans les deux premières, on se plait à reconnaître de futurs chefs-d’œuvre : ici les élans fiévreux de « Donna non vidi mai » de Manon Lescaut, là les adieux de Mimi et Rodolfo au troisième acte de La Bohème. Quant à « Terra e mare », elle offre à Bernheim une occasion privilégiée d’explorer la veine passionnée et éternellement inquiète du compositeur toscan.

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©-Vincent-Beaume

La dernière partie du programme officiel fait ensuite la part belle à un répertoire auquel le ténor nous a désormais habitués et qu’il défend avec un bonheur communicatif : celui de la chanson poétique française du XXe siècle. De Charles Trenet à Joseph Kosma, jusqu’à Jacques Brel, c’est tout un patrimoine de textes et de mélodies qui trouve ici une place parfaitement naturelle dans la continuité du récital.

Portée par le swing délicieux du piano de Qiaochu Li, « Douce France » voit ainsi la voix de Benjamin Bernheim se faire exceptionnellement aérienne, presque insouciante. Mais très vite, avec « Les Feuilles mortes », la nostalgie reprend ses droits ; les « pas des amants désunis » semblent soudain appartenir à l’univers du lied et l’émotion gagne la salle tout entière. Celle-ci atteint sans doute son sommet avec « Quand on n’a que l’amour », débuté a cappella, moment de grâce qui permet une fois encore de mesurer la parfaite communion artistique entre le chanteur et sa pianiste.

Bonheur absolu, enfin, que celui des bis, placés sous le signe mémoriel du grand baryton-basse José van Dam, décédé en début d’année, et de Pierre Audi, ancien directeur des lieux qui souhaitait vivement voir revenir au festival Benjamin Bernheim après son triomphal récital de 2022. Quoi de plus légitime, alors, que de commencer par « Morgen », lied transcendantal de Richard Strauss, interprété d’une voix à la fois simple et pleine d’émotion puis de poursuivre, naturellement, avec un lied d’Ossian (Werther) de grande école, où la portée de chaque phrase pénètre l’auditeur. Enfin, c’est avec la cavatine « Ah ! lève-toi, soleil ! » (Roméo et Juliette) aux qualités de projection, de puissance et de souffle incroyables que Benjamin Bernheim prend congé d’un public debout et énamouré.

Hervé Casini
8 juillet 2026

Les artistes 

Benjamin Bernheim, ténor
Qiaochu Li, piano

Le programme 

Mélodies et airs d’opéras d’Henri Duparc, Hector Berlioz, Frederic Mompou, Joaquín Turina, Alberto Ginastera, Giacomo Puccini, Charles Trenet, Joseph Kosma, Jacques Brel, Richard Strauss, Jules Massenet, Charles Gounod.

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