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Eugène Onéguine à l’Opéra de Toulon

Eugène Onéguine à l’Opéra de Toulon

dimanche 26 mai 2019
Simon Mechliński et Natalya Pavlova – Photo Frédéric Stéphan

La perfection est atteinte dans une représentation d’opéra lorsqu’on a l’impression que les artistes ne chantent pas et que l’on peut s’attacher au seul jeu des interprètes comme dans une pièce ou un film où l’on se laisse prendre entièrement par la force du théâtre et de l’histoire qui nous est proposée avec des comédiens entièrement investis dans leurs personnages. Cette énonciation pourrait apparaître comme un singulier paradoxe et toutefois elle traduit l’ineffable plaisir de l’auditeur qui peut se laisser envahir par la suprême jouissance de la musique alliée au chant sans percevoir un seul moment l’once d’un effort car tout paraît naturel et sans le moindre artifice. Comme l’écrit Piotr Kaminski dans son ouvrage sur l’opéra, il s’agit là de « l’idéal suprême des Florentins, pères fondateurs de l’opéra : chanter comme on parle ». Voilà ce que nous ont inspiré les deux représentations de “Eugène Onéguine” auxquelles nous avons eu le bonheur d’assister à l’Opéra de Toulon qui clôturait ainsi brillamment sa saison lyrique 2018/2019 et c’est sans doute le meilleur compliment que l’on puisse adresser à toute cette troupe exceptionnelle  réunie pour la circonstance.

Nous avions déjà été séduits par ce spectacle à l’Opéra de Nice au mois de février 2017 certes par une distribution très homogène mais encore par la remarquable mise en scène raffinée et inventive d’Alain Garichot à laquelle il faut associer les décors suggestifs d’Elsa Pavanel et les magnifiques costumes de Claude Masson. S’il fallait en quelques mots définir la réussite de cette production, on pourrait dire que lorsqu’on a du talent peu de choses suffisent sur le plateau pour créer l’ambiance adéquate et plonger le spectateur dans le rêve ou l’émotion sous réserve d’une mise en œuvre par des artistes pétris de culture et particulièrement inspirés. Songeons qu’à l’ultime tableau on ne voit en tout et pour tout sur scène qu’une chaise et la projection d’une lune sur fond de ciel noir. Et pourtant, quelle force dramatique intense se dégage de ces adieux déchirants entre Tatiana devenue princesse et Eugéne Onéguine rongé de remords et dévoré par l’amour et ce  grâce à une direction d’acteurs acérée ou chaque geste est pensé et traduit avec une infinie justesse ! On doit dire aussi tout ce que les lumières de Marc Delamézière apportent à cette scénographie de laquelle émane une ineffable poésie.

On se dit aussi et en comparaison que ce processus est bien plus efficace que certaines élucubrations de ce contestable “regietheater” qui a contaminé, au fil du temps, nombre de scènes de notre planète lyrique. Ici, on passe avec une fluidité cinématographique, en une seule seconde, d’un extérieur boisé à la chambre de Tatiana avec le seul apport d’un canapé et d’une table de chevet et un voile suspendu aux cintres qui en tombant formera un immense drap sur lequel s’activent les paysannes.

Rappelons que Tchaïkovski a “expérimenté” son œuvre au Conservatoire de Moscou qui était dirigé par son ami Nikolaï Rubinstein et pensait pertinemment que des étudiants rendraient justice aux personnages de Pouchkine puisqu’il s’agit de jeunes gens. Ceci signifie qu’il est important que dans cet opéra les interprètes disposent d’un physique vraisemblable et paraissent au moins avoir l’âge des rôles. C’était déjà le cas à Nice et peut être plus encore à l’Opéra de Toulon où la production d’Alain Garichot faisait escale dans le cadre d’un long tour de France de tous les théâtres (elle sera en effet à l’affiche de l’Opéra de Marseille la saison prochaine). 

Cette  clôture de  la saison lyrique 2018/2019 fut un véritable éblouissement et a enchanté un public dont la qualité d’écoute en dit long sur le plaisir qu’il a pris et l’émotion  qu’il a éprouvé grâce aussi à un magnifique orchestre qui, au fil des ans, est parvenu à s’installer parmi les meilleurs des théâtres lyriques de France (beau travail que l’on doit à la perspicacité du directeur Claude-Henri Bonnet et au talentueux chef d’orchestre Giuliano Carella qui fut le directeur musical de cette maison) et ce soir-là, en bonus, il était magnifiquement dirigé par Dalia Stasevska, une très jeune “maestra” finlando-ukrainienne qui sera, à partir du mois prochain, le chef principal invité du célèbre BBC Symphony Orchestra. A la baguette elle déploie, avec une gestique calibrée au millimètre, autant de sensibilité que d’énergie et transcende véritablement la phalange toulonnaise avec une précision de tous les instants qu’elle impose aussi bien aux instrumentistes, aux interprètes et aux choristes chantant d’un bout à l’autre la partition avec laquelle elle fait corps pour entraîner le magnifique plateau qui nous est proposé. L’Eugène Onéguine de Simon Mechliński dispose quasiment des mêmes qualités que celles de Andrei Zhilikhovsky (qui incarnait ce même rôle à Nice) avec sans doute un timbre quelque peu plus sombre (mais l’aigu sonne glorieux notamment dans la pathétique scène finale). Pavel Valuzhin (que nous avons eu l’occasion d’écouter dans son Rodolphe de “La Bohème” au Bolchoï de Moscou), s’avère encore supérieur à Igor Morozov dans l’ardeur, la clarté de l’émission et la facilité dans les hautes notes tout en cultivant, comme son collègue à Nice, la poésie qui convient au personnage du poète Lenski. Quant à Natalya Pavlova, difficile de faire beaucoup mieux dans une Tatiana aussi vulnérable que frémissante, tant sur le plan de l’incarnation du personnage que sur celui de la vocalité avec un phrasé miraculeux et un timbre qui manie la délicatesse autant que l’incisivité dans la scène finale.

Le Prince Gremine ne chante qu’un peu plus de six minutes et pourtant on affiche habituellement dans ce rôle une grande vedette (Matti Salminen  l’avait notamment chanté à Nice  en 2000 aux côtés de Barbara Hendricks). Ici, en quelques mesures, Andrey Valentiy fait état d’un timbre superbe avec un phrasé qui ne l’est pas moins et un grave somptueux. Enfin, la mezzo irlandaise Fleur Barron dessine une Olga particulièrement enjouée avec une ligne de chant d’une homogénéité remarquable servie par une couleur grave de la plus belle eau. La distribution est parfaitement complétée par Nona Javakhidze (Madame Larina), Sophie Pondjiclis (Filipievna) et les deux rôles masculins français sont à la hauteur de la situation : Eric Vignau, subtil Monsieur Triquet, et Mikhael Piccone qui en  quelques phrases séduit par sa solide voix de baryton d’une belle couleur dans le capitaine puis dans Zaretski. Chœur impeccable

L’opéra de Toulon a su créer avec cet « Eugène Onéguine » l’événement parfait et pour cela mérite tous les éloges.

Christian Jarniat
26 et 28 mai 2019

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