ÉCOUTER LA LUMIÈRE

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jeudi 27 août 2026

Claire-Marie Le Guay et Erik Orsenna – D. R.

Couverture BachDes textes en miroir, un dialogue entre l’écrivain Erik Orsenna et la pianiste Claire-Marie Le Guay éclairent avec légèreté l’immense figure nommée Jean-Sébastien Bach, dans un livre consacré à celui-ci.  Magnifique musicienne « écrasée par la grandeur de Bach », Claire-Marie Le Guay donne – en parallèle – un splendide CD voué à la figure abrahamique de l’art des sons. Il est inconcevable sans elle.

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Voici – dans une France largement déchristianisée – un livre singulier, étrange, parce qu’il relie fortement l’œuvre de Jean-Sébastien Bach au principe fondamental que les théologiens nomment Dieu. Il est d’autant plus décalé que les autorités de la défunte République Démocratique Allemande avaient tenté – notamment à Leipzig – de faire de l’auteur de la « Passion selon saint Matthieu » un compositeur laïque. Une posture d’une mauvaise foi et d’un cynisme absolus. Voici donc que, parmi une Europe où l’on ignore aussi désormais le contenu culturel des fondamentaux religieux et où les êtres en souffrance, voire désaxés, ne manquent guère, l’un des auteurs de ce livre proclame : « En épousant la musique, Bach épousait Dieu. Et Sa joie. » (p. 63)

Celui qui tient ici la plume est Erik Orsenna (*1947). Il échange avec la pianiste Claire-Marie Le Guay (*1974), de vingt-sept ans sa cadette.  Grâce à un texte commun : « Que la joie demeure – Vivre avec Bach ». Leurs partages ? La fascination pour le compositeur allemand et un attachement manifeste au catholicisme.[1] Mme Leguay relate son expérience du Vendredi Saint 2020 à la Basilique Saint-Pierre de Rome. L’Académicien Orsenna nous fait lire l’allocution qu’il a prononcée à Notre-Dame de Paris début janvier 2025. Ailleurs, Claire-Marie Leguay indique que  Bach « nous donne une responsabilité dans notre temps, celle de réfléchir, de travailler, d’être exigeants, envers nous-mêmes d’abord, […] de s’instruire d’autrui et de lui donner ». (p.44). De pareils propos sont inhabituels, si on les compare aux pièges du consumérisme actuel, à la paresse intellectuelle et à la négation de la culture régnant jusques et y compris parmi les milieux politiques décisionnaires.

Évidemment, celui qui écoute les dix-sept CD publiés à ce jour par la pianiste est confronté à des compositeurs n’étant pas les amis de la facilité : Sofia Gubaïdulina, Henri Dutilleux ou Igor Stravinsky, sans oublier Mozart,  Liszt ou Schubert. L’audition du remarquable CD « Bach – Écouter la lumière », réalisé pour accompagner le livre, réserve d’excellentes et abondantes surprises.[2] Le Bach de Mme Leguay est aérien, percussif sans excès, léger et consistant à la fois. Il se situe dans une belle tradition française, intégrant la polyphonie sublime de Bach et son assise rythmique inépuisable de richesse. De telles qualités résultent évidemment – entre autres – d’une école magnifique et du sens de la transmission : « La question du maître reste centrale en musique. » (p.51). Mais ce capital n’exonère pas l’artiste de se dire « écrasée par la grandeur de Bach » (p. 178) quand elle écrit, durant l’été 2025, un journal d’enregistrement. S’exprimant de manière sincère, elle fait contraste avec nombre d’artistes des générations précédentes. Ces taiseux ne disaient pas leurs sentiments intérieurs face à un clavier placé près d’un ou de plusieurs micros.

Les échanges entre Claire-Marie Leguay et Erik Orsenna couvrent un large spectre. Les auteurs relatent leur visite au département de la Musique de la Bibliothèque nationale de France, afin d’y vénérer l’édition originale des « Variations Goldberg », escortée de corrections manuscrites de la main de Bach. Les duettistes traitent aussi de la bibliothèque théologique du compositeur, de ses épouses et de ses nombreux enfants, des orgues qu’il expertisa, de sa Thuringe natale ou de la rencontre de Frédéric Le Grand ayant suscité la naissance de « L’Offrande musicale » … Ces propos se croisent avec des références à des interprètes nommés Zhu Xiao Mei,  Raphaël Pichon, François Salque ou Thierry Escaich. Pourtant et même si un pareil ouvrage n’a pas vocation à donner dans l’exhaustivité ou dans l’historiographie selon les travaux de la Bach-Gesellschaft, on regrettera qu’il reste souvent franco-français. Des propos sur le « Nécrologue » publié en 1754 par Johann-Nikolaus Forkel, sur l’actuel Festival Bach de Leipzig, sur  Wilhelm Kempff, sur « L’Art de la Fugue » selon Hermann Scherchen, sur  András Schiff ou sur Rosalyn Tureck auraient complété de manière opportune le salut des auteurs à Glenn Gould comme à Dinu Lipatti. En outre,  Moses Mendelssohn, le grand-père de Felix Mendelssohn-Bartholdy, n’était pas un « rabbin philosophe » (p. 104). Il n’a jamais exercé ce ministère, mais se livra au commerce de la soie tout en écrivant la nuit.

L’ouvrage d’Erik Orsenna et Claire-Marie Le Guay, dédié au grand érudit Gilles Cantagrel, comporte aussi quelques informations moins importantes. Erik Orsenna apprend le piano et possède un Bösendorfer. Il regrette de ne pas savoir l’allemand. Cette lacune se comble grâce à un moyen très simple : l’inscription aux cours du Goethe Institut.

Dr. Philippe Olivier

Erik Orsenna et Claire-Marie Le Guay : « Que la joie demeure – Vivre avec Bach », Albin Michel Paris, 2026, 200 pages. 19, 90 €.

[1] Le catholicisme sera glorifié en pleine terre protestante le samedi 5 septembre par les soins de Kent Nagano et de l’Orchestre du WDR, la radio publique de Cologne. Ils donneront la création mondiale – à la Philharmonie de Berlin – de « La Sainte Face », une cantate inédite d’une durée de quatre-vingt-dix minutes, écrite en 1945 par la jeune pianiste Yvonne Loriod, future épouse d’Olivier Messiaen.

[2] Le CD est édité par le label Mirare : https://mirare.lnk.to/bach-ecouter-la-lumiere.

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