Il s’en est fallu de peu qu’on assistât à une grande soirée.
De peu en ce qui concerne la production signée Evgeny Titov. Il aurait suffi pour cela que le metteur en scène Kazakhstanais ne prenne pas le spectateur pour un imbécile. La Lucie française, femme bousculée, violentée, poussée à l’extrême par un monde masculin, voire masculiniste ? Certes ! Mais si la scène d’ouverture transforme ici de manière plausible la chasse mâle en moment d’arrêt après un viol collectif, pourquoi exhiber ainsi la figurante nue enchaînée et obliger les hommes à mimer des actes sexuels ? Dévoiler la plastique virile d’Étienne Dupuis avant son habillage par un Gilbert fort ambigu dans ses attractions suffisait. Mais non, il aura donc fallu l’installer sur des agrès de musculation, puis le montrer caressé et carrément reniflé par Gilbert, gestes inutiles qui déclenchent des rires incongrus dans la salle… Les exemples pourraient ainsi se multiplier. De même, dans ce genre d’approche radicale, les chœurs s’avèrent toujours traités comme des pantins ridicules, qui gesticulent, dansent, grimacent et agacent. Que de regrets ! Car en dépit de ces dépassements constants qu’il aurait juste fallu retenir ou canaliser, voire bannir, que d’idées fortes, pertinentes, quelle approche percutante d’une œuvre qui peut très vite s’enliser dans la convention – comme la diffusion télévisuelle quelques jours avant de la production toulousaine ne l’a que trop montré, avec son allure de concert costumé inerte. La deuxième partie du spectacle s’en sort plutôt mieux, avec un parallèle parfaitement conduit entre la folie de Lucie et la scène finale d’Edgard, dirigée elle aussi comme une scène de folie. Un spectacle irritant, parfois désolant, mais très souvent fort, et, occasionnellement, mémorable.
Il s’en est, hélas, fallu de beaucoup avec un Insula Orchestra aux cordes sèches et triviales, aux cuivres incapables d’UN SEUL accord à l’unisson (une première en trente-six ans de vie de lyricophile !), dans un constant relâchement du son frôlant l’ignoble, et avec même de sérieux écarts de justesse. La flûte solo est honorable, sans plus ; le violoncelle solo n’apporte guère plus de satisfaction. Les bois ne possèdent aucune poésie. À la tête de cette casserole de la taille d’une marmite, Speranza Scappucci ne pouvait guère produire de miracle. Certes. Mais sa direction erratique, entre ralentissements mollassons, accelerandi aussi brusques que brutaux, et vulgarités en tous genres (du zim boum boum à foison, et, plus que jamais, une rythmique mécanique, plaquée de manière ostentatoire, comme dans “l’ingrat, le délaisse”) lasse, et compromet une tenue minimale comme une cohérence du discours. Les potentialités motoriques de cette écriture sont à chercher à l’intérieur même de la musique, et non dans des effets de manchettes ! L’accueil réservé à la dame au début de la deuxième partie est fort timide (un seul bravo dans la salle). Aux saluts conclusifs, de nombreux spectateurs, pourtant jusque-là très enthousiastes, s’arrêtent net d’applaudir à son apparition et à la monstration de l’orchestre. Tout est dit.

Le plateau offre pourtant des satisfactions nombreuses, qui vont du contentement à l’extase.
Edwin Crossley–Mercer constitue le seul point faible du tableau avec son émission cotonneuse, terne, et sa voix plutôt courte. Sahy Ratia possède un joli brin de voix, placé et plaisant. Yoann Le Lan compose un Gilbert plus cauteleux que nature, jouant de manière très habile d’un éventail de couleurs, de nuances toujours en situation. Sa présence physique ajoute encore au plaisir.

Léo Vermot-Desroches commence la soirée de manière tendue, avec la même fâcheuse tendance qu’il partage avec Julien Dran de mettre son organe sous une forte pression qui se traduit par des sons gutturaux, dans les joues, avec un grésillement dans le timbre qui grince à l’oreille. Pourtant, le duo avec Lucie fait entendre des efforts louables et constants pour domestiquer un instrument qui manifeste une appétence épanouie dans l’aigu forte, à l’impact indéniable ! L’acte II sollicite moins Edgard et son intervention au mariage ne manque pas de panache. Peu à peu, l’interprète se libère, jouant de mieux en mieux, et laissant sa voix tranquille, ce qui a pour effet de libérer son versant élégiaque, loin de sa propension à vouloir sonner spinto. Dans le duo avec Henri au III, l’équilibre vaillance/lyrisme semble enfin presque trouvé ! Mais c’est au moment de conclure l’opéra que le ténor français délivre une performance très émouvante, théâtralement aboutie, et vocalement au sommet. Quelle cadence sur “respecte au moins l’amant qui meut pour toi ” ! Quel diminuendo final ! que de belles nuances dans les lamentations sur » bel ange, ô ma Lucie ” ! Quelle vaillance pour terminer ce tableau très réussi ! S’il consent à repenser sa technique et l’approche même de son organe vocal, Léo Vermot-Desroches pourra alors accomplir de vraies belles choses !

Étienne Dupuis nous a habitués à un chant racé, sensuel, raffiné mais puissant, naturel mais supérieurement rigoureux. Doté d’un grain irrésistible, au pouvoir quasiment sexuel, sa voix possède une largeur et une facilité d’émission incroyable – sur tous ces plans, sa performance nous a fois encore comblés avec un aigu triomphant de toutes les extrapolations, jusqu’à cette vertigineuse conclusion de la cabalette d’entrée “D’un amour qui me brave” ou le la aigu final du duo avec Lucie ! Le mordant de la diction montre parfois un peu trop ses dents, mais le vrai miracle est qu’avec autant de débordements scéniques en tous genres, de déraillements même du comédien, jusqu’à sortir du cadre tragico-pathétique de l’œuvre pour quasiment entrer dans un no man’s land boulevardier, le chanteur soit resté noble, concentré et stylé – comme en ont témoigné toutes ses reprises chantées a fior di labbra. L’œil, pourtant, perturbe plus une fois l’oreille, et nous aimerions vraiment le réentendre une production qui lui permette d’aligner la tenue en scène sur son chant !

Sabine Devieilhe, enfin, accomplit une prise de rôle en guise d’évidence, surtout dans cette version française plus haute d’un ton dans la majorité de ses scènes par rapport à la version italienne, et dans un théâtre à l’italienne aux proportions humaines idéales. Dès son entrée en scène, son allure de ballerine en déséquilibre, son visage aux expressions lunaires et lunatiques, sa fragilité physique même permettent de construire un personnage avec son aura. La facilité déconcertante de cette voix jouant constamment à la funambule avec des variations insensées, mais toujours intégrées au style de l’ouvrage et toujours choisies dans le seul but de l’expressivité et de l’émotion, demeure un phénomène dont on ne se lasse pas, fruit d’un naturel dont le contrôle disparaît devant nous pour ne plus devenir que texte chanté. Par ailleurs, que la cantatrice nous gratifie d’autant de prouesses (jusqu’à un ultime contre-fa !), alors que la tonalité a souvent imposé à ses consœurs une réduction sévère des suraigus, ne peut qu’appeler une gratitude sans réserve. La fréquentation de rôles comme Ilia à Aix-en-Provence, ou Alphise au TCE, a, qui plus est, renforcé la chair du médium et du grave auquel la cantatrice a intelligemment recours, quand la révolte remplace, l’espace de quelques phrases, la soumission ou la désespérance. Une incarnation médusante et inoubliable. Merci l’artiste !
Laurent ARPISON
8 mai 2026
Direction musicale : Speranza Scappucci
Mise en scène : Evgeny Titov
Décors : Lizzie Clachan
Costumes : Emma Ryott
Lumières : Evgeny Titov et Fabiana Piccioli
Lucie Ashton : Sabine Devieilhe
Henri Ashton : Étienne Dupuis
Edgard Ravenswood : Léo Vermot-Desroches
Raymond Bidebent : Edwin Crossley-Mercer
Lord Arthur Bucklaw : Sahy Ratia
Gilbert : Yoann Le Lan
Élisa : Élise Maître
Chœur accentus
Chef de chœur : Christophe Grapperon
Insula orchestra




