Avant dernier opéra de Bellini, Beatrice di Tenda est rarement joué, hélas ! Peut-être parce qu’encore trop lié aux souvenirs de la Callas, cette œuvre du compositeur sicilien subit la comparaison de ses Norma et autres Puritains. Pourtant des cantatrices comme Joan Sutherland ou Edita Gruberova l’ont mise, à la fin du siècle dernier, à leur répertoire avec le succès que l’on sait.
Beatrice di Tenda annonce, malgré son étiquette belcantiste, les grands opéras verdiens avec chœurs, ainsi que le développement fouillé des personnages secondaires et les intrigues à plusieurs niveaux psychologiques ou politiques. Peter Sellars, son metteur en scène à l’Opéra Bastille jusqu’au 7 mars, dit être obsédé par cet ouvrage depuis plus de vingt cinq ans, parce qu’il montre l’antagonisme entre la dictature et la tendresse humaine.
Pour son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, en collaboration avec le Gran Teatre del Liceu de Barcelone, une distribution rare est à l’affiche. Quinn Kelsey en Filippo Visconti, Tamara Wilson en Beatrice, Theresa Kronthaler en Agnese del Maino et les frères Patti en Orombello (Pene) et Anichino (Amitai).
Afin d’insister sur la rigueur de la vie au sein du palais Visconti, George Tsypin, le maître décorateur, a créé un jardin anglais de fer forgé. Un grillage le sépare d’un mur de haut-parleurs. A gauche, une paroi reflète ses lourds buissons d’un vert impérial. L’éclairage de James F. Ingalls, froid au premier acte, rouge lors de la description des tortures infligées à Orombello et rasante dans l’acte final, renforce l’atmosphère oppressante autour de Filippo Visconti.
Bien que l’orchestre sous la baguette de Mark Wigglesworth exhale un beau lyrisme grâce à ses cordes, ses cymbales couvrent parfois leurs harmonies et sa direction séquence par moments l’opéra au lieu de lui conférer une fluidité mélodique. Cependant les chœurs de Ching-Lien Wu, tant par ses interprètes masculins exprimant les pensées secrètes du Néron en devenir, que les interprètes féminines soutenant Beatrice, illustrent avec justesse ici le conflit latent des sexes.
Mais c’est surtout la distribution, qui confère à cette représentation son attrait. Quinn Kelsey compose un Fillippo Visconti à la voix incisive graduant une paranoïa de conflits intérieurs multiples pour devenir comme par étapes de plus en plus glaciale. Pene Pati en Orombello laisse admirer une voix, jeune, fraîche d’innocence incarnant parfaitement les divers aspects de l’homme amoureux au moyen de son ténor ardent. Amitai Pati, tessiture plus grave, dessine un intermédiaire inquiet entre le palais et le peuple, Theresa Kronthaler une Agnese del Maino à la colorature aérienne et surtout Tamara Wilson aux cordes vocales comparables à un del Gesù ou Stradivarius, nous régale d’une série de notes virevoltantes et d’une étourdissante virtuosité dans un registre idéal pour caractériser cette Beatrice, monarque martyre.
Hélas, une impression d’inachevé émerge du plateau. Nombre de personnages muets, comme des jardiniers taillant les haies au-dessus des buis en fer, des laveurs de vitres et des infirmières soutenant Orombello ou Beatrice, occupent inutilement la scène déjà fort encombrée. Les costumes de Camille Assaf ne sont pas très recherchés. La robe vert délavé de Beatrice au premier acte ne lui rend pas justice et les chœurs vêtus de cuir, comme pour insister encore sur la cruauté du palais, font assez cliché.
Une Beatrice di Tenda à écouter avec l’intérêt évident de la découverte et à regarder avec clémence.
Andreas Rey
9 février 2024
Direction musicale Mark Wigglesworth
Mise en scène Peter Sellars
Décors George Tsypin
Costumes Camille Assaf
Lumières James F. Ingalls
Dramaturgie Antonio Cuenca Ruiz
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Distribution :
Filippo Visconti Quinn Kelsey
Beatrice di Tenda Tamara Wilson
Agnese del Maino Theresa Kronthaler
Orombello Pene Pati
Anichino Amitai Pati
Rizzardo del Maino Taesung Lee