Axe principal d’une saison innervée par des thématiques majeures, le cycle intitulé « Česko » a, en réalité, débuté dès la fin septembre, avec la 5ème Symphonie de Gustav Mahler1. Dans la mesure où il naquit à Kaliště en Bohême et grandit en Moravie, cela s’explique. Toutefois — le mot évoquant plutôt l’actuelle république tchèque — n’eût-il pas été plus opportun d’opter pour « Český národ » ou « Národ český », comme le proclame la Reine Libuše, au finale de l’opéra éponyme de Smetana ?2 Quoi qu’il en soit, nous voyons dans ce fil conducteur une louable décision, tant nous constatons, depuis un demi-siècle, combien les compositeurs enfantés par les territoires de l’ex-Tchécoslovaquie n’ont jamais surabondé sur les affiches lyonnaises. En admettant que l’incontournable Dvořák ait quasi toujours été présent au moins une fois l’an ici (ses tubes principaux — Symphonie N°9 « Nouveau Monde » et 2d Concerto pour violoncelle — aidant), Janáček reste plus parcimonieusement servi, cependant mieux que Martinů. Quant à Smetana, âme du renouveau national, il fallut attendre mai 2022 pour que son chef-d’œuvre orchestral, Má Vlast3, soit donné intégralement à Lyon. Déplorons juste que Smetana demeure limité à la portion congrue d’un bel itinéraire 2026/2027, alors qu’on espérait enfin entendre ses autres poèmes symphoniques, ses ouvertures voire sa Symphonie triomphale. Bon point, en revanche : Zdeněk Fibich (1850-1900) fera, en décembre, son entrée — sauf erreur — à l’Auditorium ! Le baroque tchèque se voit, aussi, accordé un espace. Sage décision, quand l’on aura rappelé sa gigantesque diffusion dans l’Europe du temps.

Les textures restent claires, la propulsion modérée convainc sans faille
Gageons que, compte tenu des degrés fort aléatoires de curiosité dont les publics potentiels font parfois preuve vis-à-vis des terrains méconnus, Zelenka seul n’aurait guère attiré. Voilà pourquoi Haendel tient ce soir le rôle de motrice, avec son Dixit Dominus. Ses liens avec son confrère tchèque sont, certes, moins évidents qu’entre celui-ci et Vivaldi, dont les jonctions avec la Bohême — via le Comte Wenzel von Morzin — s’avèrent plus fréquentes. Ceci posé, choisir une pièce sacrée créée par « Il caro sassone »4 à Rome n’a rien d’incongru. En outre, certains procédés expressifs ou traits ponctuels lui sont ici communs avec Zelenka.
Jouissant d’une confortable renommée, Collegium 1704 se voit actuellement estimé tel un des meilleurs ensembles baroques à Prague. Pour l’exigeant programme d’aujourd’hui, il aligne 20, puis 22 instrumentistes et 18 choristes autour de son chef fondateur Václav Luks. À noter que les solistes vocaux s’intègrent aussi au chœur. L’attaque du Dixit Dominus Domino meo revêt une belle allure à la fois franche et nette, autant sur le plan orchestral que choral. Néanmoins, les brèves entrées princeps de la soprano et de l’alto solo paraissent un peu confidentielles, l’une comme l’autre projetant insuffisamment le son. Heureusement, ils viennent ensuite se placer aux côtés du chef pour leurs plus substantielles interventions, ce qui change la donne.

Chantant la partie d’alto, le contre-ténor Jonathan Mayenschein passe plutôt bien dans Virgam virtutis tuae, affichant une fine musicalité, jointe à un fort joli timbre, dont les couleurs approchent celles d’un Andreas Scholl (le volume en moins). Revanche également pour la soprano Tereza Zimková dans le Tecum principium in die virtutis, où elle emporte l’adhésion, plus par une consistance passant bien la rampe que par une émission surexposant, çà et là, des arêtes vives façon Edita Gruberová, prise dans son versant négatif. Le Juravit Dominus permet ensuite d’apprécier tant l’homogénéité du chœur — avec un bon équilibre entre dames et messieurs — qu’une technicité éprouvée sur le plan contrapuntique. Restent de menues stridences ou sons tubés dans les pupitres de sopranos, patentes à partir du la aigu, à surveiller. Václav Luks tient fermement ses instrumentistes, malgré une gestique moins orthodoxe ou pointilleuse qu’avec ses forces vocales. Irréprochable, la partie en clef de fa solo se trouve tenue par Tomáš Šelc, solide baryton-basse slovaque s’appuyant sur des cordes graves d’une franche consistance, tandis que les violons s’engagent avec ferveur tout au long du parcours périlleux imposé par une écriture exigeante. Les textures restent claires, la propulsion modérée convainc sans faille.
Numéro fétiche, invariablement attendu en raison d’un impressionnant effet toujours produit, Conquassabit capita in terra multorum donne le frisson, sans pourtant éclipser le souvenir d’inapprochables exécutions antérieures. Ce nonobstant, nous décollons définitivement, jusqu’à l’impeccable fugato inclus d’In saecula saeculorum, arborant même un fier panache !

Loin du nervosisme systémique croissant des jeunes chefs baroques européens, Václav Luks ne confond jamais vitesse et précipitation
Une phrase dans la brochure générale publiée par l’Auditorium surprend, à la page 21, relative au présent concert. Zelenka signerait « les débuts de la musique baroque tchèque ». Voilà qui fait peu de cas des Kryštof Harant, Adam Václav Michna ou Pavel Vejvanovský, pour se limiter à ses trois plus illustres prédécesseurs. En réalité, le rédacteur a sans doute laissé subsister une coquille involontaire, en voulant attester, dans sa bonne volonté, que Jan Dismas Zelenka fut le premier génie du baroque musical tchèque5. Formé d’abord à Prague, il compléta son savoir à Vienne et Venise, avant de servir, en priorité, la cour de Saxe à Dresde. Parmi tous les genres auxquels il toucha, le sacré l’emporte, en quantité comme en qualité d’écriture. Au sein d’un ample corpus, une vingtaine de messes dominent. Subjectivement, nous estimons que deux éclipsent les autres : les Missa Paschalis en Ré (1726) et Missa Dei Patris en Ut (1740). Moins étincelante, la Missa votiva en Mi (1739), proposée ce soir, revêt un aspect plus personnel, puisqu’il l’écrivit en forme d’ex-voto, après une grave maladie. Malgré cela, elle n’a rien d’une missa brevis, relevant même du format des grandes messes solennelles, que l’on retrouvera jusqu’à la Missa sanctæ Ceciliæ en Ut, Hob.XXII-5 d’un Joseph Haydn, soit 70 minutes en durée moyenne d’exécution. Aux forces précédemment réunies viennent s’ajouter seulement deux hautbois. Sans cuivres ni timbales, la Missa votiva n’adopte pas l’allure triomphante des deux autres citées, cultivant davantage l’introspection.

Loin du nervosisme systémique croissant des jeunes chefs baroques européens, Václav Luks ne confond jamais vitesse et précipitation. Menée en 73’31 » [NB : halte d’accord retranchée], sa vision se révèle à la fois retenue et aristocratique. Ici, plus encore qu’avec Haendel, il semble évoluer dans son élément naturel. Détaillant la progression du Kyrie avec une gourmande méticulosité, il transmet son enthousiasme à des troupes éminemment disciplinées, marchant droit, imperturbables, sous sa conduite.

Si elle confirme dans le Christe eleison ses qualités et défauts mentionnés supra, Tereza Zimková négocie avec aplomb ornementations ou vocalises. Sans présenter une longueur phénoménale, le souffle demeure suffisant pour surmonter les obstacles rencontrés, avec prises de respiration discrètes à l’appui. Seules les sections cadentielles pourraient s’asseoir sur un surcroît d’imagination, avec des trilles plus nets. Périlleux, l’incipit du Gloria prend l’ensemble vocal perceptiblement à court, avec une précision laissant un tantinet à désirer dans les développements, ici plus mécaniques que touchés par la grâce. Le chef ne s’y trompe pas, car il parviendra à gommer toutes ces scories dans le bis donné en fin de concert. Toutes sensations frustrantes sont vite dissipées dans un Gratias agimus tibi aux amples contours, bien dessinés, couronnés par des effets en soufflet d’une admirable efficacité, malgré leur sobriété. Sans oublier un organiste s’impliquant avec ferveur, tout ceci comble l’auditoire.
Tomáš Šelc souverain dans un Quoniam tu solus sanctus assuré

L’on se montrera plus réservé quant à la prestation de Pavla Radostová dans la partie de soprano II du Qui tollis, dont le ramage étincelle moins que le plumage, non par manque de matériau mais pour ses limites techniques, avec des registres peu soudés ou une respiration souvent anarchique, nuisant à la ligne globale. Cela doit pouvoir se corriger, surtout lorsque l’on dispose d’aussi opulents moyens, séduisants dans l’absolu.

Le contraste s’affirme, saisissant, avec la prestation d’un Tomáš Šelc souverain dans un Quoniam tu solus sanctus assuré, d’une appréciable rigueur. Des capacités pulmonaires confortables, un style, une autorité naturelle : on en redemande ! L’on dirait même que son inspiration se transmet au chœur lors d’un Cum sancto spiritu in gloria Dei Patris accompli. Un exploit, compte tenu d’une durée excédant largement les standards admis à l’époque !

Obtenant maintes magnifiques nuances, Václav Luks conduit la première section du Credo avec ardeur, avant que Jonathan Mayenschein ne délivre un Et incarnatus est poignant, aux frêles inflexions doloristes tenues à distance, soutenu par des violons soyeux au possible. Au Crucifixus bouleversant, ciselé avec art, succède un Et resurrexit traité avec l’énergie requise [Allegro assai ; forte à l’entrée du chœur], presque véhémente, dans l’esprit d’une victorieuse fresque baroque. Et quelle remarquable restitution des effets de clair-obscur !
Légèrement nasal, le délicat ténor Ondřej Holub assure avec distinction sa partie dans le segment Et in Spiritum sanctum Dominum et vivificantem, avant que Tomáš Šelc émette un Et expecto resurrectionem mortuorum à glacer le sang !
Aux scansions fragmentées, superbement restituées, du Sanctus, répond un Benedictus où, bien chauffée désormais, Tereza Zimková trouve enfin ses marques, trilles classieux inclus, rivalisant en ductilité avec les volutes des deux églises Saint-Nicolas pragoises6.
Le charisme d’un chef généreux obtient un Hosanna in excelsis ainsi qu’un Dona nobis pacem coruscants, tutoyant les archanges, au terme d’une sobre et généreuse lecture, constituant un noble portique à ce parcours artistique tchèque.
Jubilation manifeste du public à l’égard d’interprètes méritants, que l’on aimerait beaucoup réentendre dans le futur, par exemple lors d’une période d’Avent, pour la merveilleuse Česká mše vánoční [Messe pastorale de Noël tchèque] conçue par Jakub Šimon Jan Ryba. À méditer !
Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin
3 octobre 2026
1 Voir la critique écrite par P.F-T-B : https://resonances-lyriques.org/auditorium-maurice-ravel-orchestre-national-de-lyon-elgar-mahler-entre-elegance-retenue/ [NDLR].
2 Aurait-on redouté que les termes « Nation tchèque » n’aillent encore agiter le marais fangeux des incultes wokistes (pléonasme !) ?
3 En français : Ma Patrie, en six chapitres incluant, en deuxième position, la célébrissime Vltava (Die Moldau en allemand).
4 En français : « Le cher Saxon ». Surnom (documenté) conféré à Haendel par les mélomanes avec la création d’Agrippina à Venise (1709).
5 Ce type d’approximation ne date pas d’hier. Exemple : combien de fois L’Orfeo monteverdien (1607) se voit qualifié incongrument de « premier opéra de l’histoire », alors qu’il constitue, en réalité, le premier chef-d’œuvre du genre ?
6 Situées respectivement à Malá Strana et Staré Město, elles furent toutes deux conçues par la famille d’architectes Dientzenhofer.
Distribution :
Direction : Václav Luks
Soprano I : Tereza Zimková
Soprano II : Pavla Radostová
Contre-ténor alto : Jonathan Mayenschein
Ténor : Ondřej Holub
Baryton-basse : Tomáš Šelc
Collegium 1704 & Collegium Vocale 1704








