Le 16 octobre 2026, la scène du Théâtre national académique d’opéra et de ballet Alexandre-Spendiarian d’Erevan a accueilli un gala exceptionnel célébrant le 75e anniversaire de la naissance de Gegam Grigorian, disparu le 23 mars 2016. Plus qu’une commémoration, cette soirée s’est voulue un acte de fidélité envers l’un des plus grands ténors arméniens de son temps, dont la voix et la présence scénique ont marqué les principales scènes lyriques internationales.
L’émotion tenait d’abord à la réunion, autour de sa mémoire, de plusieurs membres de sa famille. Sa fille, la soprano Asmik Grigorian, aujourd’hui sollicitée par les plus prestigieux théâtres du monde, en fut naturellement l’une des figures centrales. Son fils aîné, Vardan Grigorian, assurait la direction musicale, à la tête de l’Orchestre symphonique et du Chœur du Théâtre national d’Erevan. Le plus jeune fils du ténor, Tigran Grigorian, participait également au concert, tandis que leur mère, la soprano lituanienne Irena Milkevičiūtė, ancienne soliste de l’Opéra de Vilnius et professeur de chant, rejoignait cet hommage familial.
Invité d’honneur de cette soirée, Plácido Domingo avait tenu à faire le déplacement à Erevan en souvenir de celui auquel l’unissaient une longue amitié, une profonde estime et plusieurs collaborations artistiques. Sa présence revêtait une valeur d’autant plus symbolique qu’il partageait pour la première fois la scène avec Asmik Grigorian. Domingo devait rappeler combien il admirait le chanteur entendu notamment à Covent Garden, à la Scala de Milan, au Metropolitan Opera et au Théâtre Mariinski. Il avait également dirigé une représentation d’Aida dans laquelle Gegam Grigorian incarnait Radamès.
Autour d’eux étaient réunis plusieurs artistes arméniens et internationaux, parmi lesquels les sopranos Hasmik Papian et Tatiana Pavlovskaya, les ténors Hovhannes Ayvazyan, Liparit Avetisyan et Bogdan Volkov, ainsi que les basses Barsegh Tumanyan et Evgeny Nikitin. Des collègues, des proches et d’anciens élèves du ténor complétaient cette distribution, donnant au concert le caractère d’une grande réunion artistique organisée autour de son héritage. Le programme parcourait les grandes pages du répertoire lyrique auxquelles son nom demeure attaché, avec la participation des forces orchestrales et chorales de l’Opéra national arménien.
Pour Asmik Grigorian, cette soirée revêtait naturellement un caractère très personnel. À l’occasion de la conférence de presse précédant le gala, elle évoqua son père comme un être rayonnant, qui lui avait enseigné que le chant, la réussite et la carrière ne devaient jamais faire oublier l’essentiel : rester profondément humain. Cette exigence morale, autant que la transmission artistique, éclaire sans doute le lien qui unit aujourd’hui encore le nom des Grigorian à l’art lyrique.
Né à Erevan le 29 janvier 1951, Gegam Grigorian avait d’abord étudié le violon avant de se tourner vers le chant auprès du ténor Sergei Danielian, puis au Conservatoire Komitas. Il fit ses débuts à l’Opéra d’Erevan en 1975 dans le rôle d’Edgardo de Lucia di Lammermoor. Lauréat d’un concours organisé pour intégrer l’école de perfectionnement de la Scala, il aborda à Milan Pinkerton dans Madame Butterfly. Sa carrière connut toutefois un arrêt brutal lorsqu’il refusa de se plier aux injonctions des autorités soviétiques lui demandant de renoncer à participer à une production de Boris Godounov mise en scène par le dissident Youri Lioubimov.
Après plusieurs années d’activité à Vilnius, son arrivée au Théâtre Mariinski, à l’invitation de Valery Gergiev, ouvrit définitivement la voie à sa carrière internationale. Son répertoire associait les grands emplois italiens — Radamès, Don Carlo, Riccardo, Manrico, Cavaradossi, Turiddu, Canio ou Pollione — aux rôles russes dans lesquels son intensité dramatique trouvait un terrain privilégié : Lenski d’Eugène Onéguine, Hermann de La Dame de pique, Pierre Bezoukhov de Guerre et Paix ou encore le prince Golitsyne de La Khovantchina.
Covent Garden l’accueillit dès 1993, le Metropolitan Opera en 1995, tandis qu’il se produisait également à la Scala, au Teatro Colón de Buenos Aires, à Rome, Paris, Berlin, Amsterdam ou Tokyo. Sa discographie conserve plusieurs témoignages importants réalisés sous la direction de Valery Gergiev, notamment La Dame de pique, Guerre et Paix, Prince Igor, Sadko et La Force du destin. Ces enregistrements permettent de retrouver une voix à la fois puissante, sombrement colorée et expressive, mais aussi un interprète qui ne sacrifiait jamais la vérité du personnage au seul éclat vocal.
Le public de Provence-Alpes-Côte d’Azur eut lui aussi plusieurs occasions de l’entendre. Aux Chorégies d’Orange, il fut le Radamès d’Aida en juillet 1995 — la représentation du 11 juillet ayant été enregistrée — sous la direction de Georges Prêtre, dans la mise en scène de Charles Roubaud. L’année suivante, il revint au Théâtre antique pour incarner Don Alvaro dans La Force du destin, dirigée par Michel Plasson et mise en scène par Jean-Claude Auvray.
À l’Opéra de Monte-Carlo, il avait interprété Lenski dans Eugène Onéguine en 1994, puis Riccardo dans Un bal masqué de Verdi les 21, 23 et 25 janvier 1998, aux côtés de Cynthia Lawrence, Leo Nucci, Inva Mula et Larissa Diadkova, sous la direction de Pinchas Steinberg.
Il se produisit également à l’Opéra de Nice, où sa présence est notamment attestée en 1999 dans le rôle de Turiddu de Cavalleria rusticana. Quelques années auparavant, il avait participé dans ce même théâtre à la commémoration du quinzième anniversaire de la disparition de Mario del Monaco. Présenté au public par André Peyrègne, alors directeur du Conservatoire de Nice, il y avait interprété l’adieu à la mère de Cavalleria rusticana, « Mamma, quel vino è generoso », page particulièrement emblématique de son tempérament vocal. Un document filmé conserve le souvenir de cette interprétation.
Dix ans après sa disparition, le gala d’Erevan a ainsi rappelé que la mémoire de Gegam Grigorian ne relève pas seulement de l’histoire. Elle demeure vivante dans les enregistrements qu’il a laissés, dans le souvenir du public et de ses partenaires, dans l’enseignement transmis à ses élèves, mais aussi dans le parcours exceptionnel de ses enfants. En réunissant autour de son nom plusieurs générations d’artistes, cette soirée a consacré une filiation musicale autant qu’une aventure humaine : celle d’une voix qui continue de résonner bien au-delà de son Arménie natale.
