Se marier ou rester célibataire ? Aimer ou préserver sa liberté ? Et si l’un n’excluait pas nécessairement l’autre ?
Avec Company, Stephen Sondheim nous entraîne dans les méandres des relations amoureuses, entre désir de partage, contradictions et peur de la solitude. Créée en 1970, cette comédie musicale, sur un livret de George Furth, a fait escale ce jeudi 15 octobre au Bâtiment des Forces Motrices de Genève, dans une mise en scène de James Bonas. À la tête de l’Orchestre de la Suisse romande (OSR), Larry Blank, fin connaisseur de Broadway et de l’univers de Sondheim, assure la direction musicale.

Tout commence par un anniversaire. Robert, dit Bobby, fête ses 35 ans, entouré de cinq couples d’amis qui ne comprennent guère son célibat. Chacun y va de ses conseils, de ses confidences et de sa propre conception du mariage. Derrière les apparences, les certitudes vacillent. Entre disputes, réconciliations, petits arrangements et désillusions, Bobby découvre que la vie à deux ne ressemble pas toujours à l’image qu’on s’en fait.
Une question revient comme un leitmotiv : « Mais pourquoi vous êtes-vous mariés ? », les réponses, plus moins heureuses, révèlent parfois quelques vérités dérangeantes.
Il ne s’agit pas ici d’une comédie musicale traditionnelle où les ballets s’enchaînent : Company propose une réelle introspection de ses personnages.
Dès l’ouverture, les voix s’entrelacent autour de son prénom. Deux notes descendantes, une tierce mineure, scandent inlassablement « Bobby », comme un appel qui traverse toute la partition et continue de nous trotter dans la tête une fois le rideau tombé.

La musique occupe une place particulière dans cette œuvre. Sous la baguette de Larry Blank, l’OSR restitue les multiples couleurs d’une partition aux accents jazzy. Syncopes, cuivres éclatants, cordes et harmonies vocales évoquent les bruits, l’agitation et la pulsation presque corporelle de New York. Sondheim a réussi un tour de force en traduisant en musique l’effervescence de « the city who doesnt sleep », avec ses rythmes saccadés, ses mouvements incessants, mais aussi la solitude qui peut se cacher derrière tant d’agitation. La partition accompagne ainsi les hésitations des personnages, comme si les battements de la ville rejoignaient ceux du cœur. Le numéro d’ensemble Side by Side, porté par l’orchestre, apporte une fraîcheur inattendue avec un bref numéro de claquettes.

La mise en scène de James Bonas s’appuie sur une scénographie pop de Barbara de Limburg, aux lignes épurées et aux couleurs changeantes. Les lumières de Christophe Chaupin accompagnent les changements d’atmosphère, tandis que les chorégraphies d’Ewan Jones donnent du mouvement aux scènes collectives. Le passage d’un décor rose et blanc à un univers noir et blanc hypnotique souligne notamment les contradictions psychologiques des protagonistes. Les dialogues en français alternent avec les airs chantés en anglais, conservant ainsi les sonorités originales de Sondheim, même si cette alternance freine parfois la fluidité du récit.

Loïc Suberville incarne un Bobby partagé entre son besoin d’indépendance et d’affection, observant parfois avec perplexité les couples qui l’entourent. Parmi eux, Harry (Arnaud Masclet) et Sarah (Marion Preïté) transforment leurs chamailleries conjugales en véritable sport de combat, tandis que Jenny (Eva Gentili) et David (Nathan Desnyder) dévoilent une autre facette de la vie à deux, notamment lors d’une scène où les effets de la marijuana délient les langues. Peter (Joseph De Cange) et Susan (Camille Mesnard), quant à eux, annoncent leur divorce alors que Bobby les imaginait faits l’un pour l’autre. De quoi ébranler quelques convictions !
Autre couple, autre ambiance : Amy, incarnée par Jeanne Jerosme, panique littéralement à l’approche de son mariage avec Paul (Sinan Bertrand). Dans Getting Married Today, la chanteuse – presque hystérique – se lance dans un débit vertigineux, véritable prouesse de diction. Lorsque Bobby lui propose soudain de l’épouser, elle réalise que son amour pour Paul l’emporte finalement sur ses angoisses.

Les trois femmes qui gravitent autour de Bobby offrent également des regards différents sur l’amour. April (Mélanie Paiement) apporte une naïveté désarmante, Kathy (Myriana Hatchi) rappelle les occasions manquées et les regrets que cela engendre, tandis que Marta, interprétée avec virtuosité par Neïma Naouri, insuffle une fraîcheur garçonne et un franc-parler aussi cru qu’hilarant. Son jeu très expressif et sa voix puissante lui confèrent une aisance digne d’une interprète de Broadway. Jasmine Roy, dans le rôle de Joanne, apporte une note plus désabusée, à la fois drôle, forte et charismatique, notamment dans cet air The Ladies Who Lunch, interprété avec brio, portrait acerbe d’un milieu mondain, où le sarcasme dissimule une forme de désenchantement.
Au fil des tableaux, Company questionne notre rapport au couple et cette étrange pression qui pousse parfois à vouloir ressembler aux autres. À 35 ans, Bobby devrait-il nécessairement avoir trouvé l’âme sœur ? Le mariage représente-t-il l’aboutissement de l’amour ou simplement une étape obligatoire que la société nous pousse à franchir ?
Derrière ces interrogations se dessine une réflexion plus intime : dans quelle mesure nos choix amoureux répondent-ils à nos aspirations profondes plutôt qu’au besoin de suivre le chemin tracé par autrui ?
Dans Being Alive, Bobby laisse enfin surgir son désir d’aimer et d’être aimé ; quitte à accepter les blessures, les compromis et les incertitudes d’une relation. La solitude ne semble plus constituer sa seule préoccupation. Il comprend aussi que partager sa vie avec quelqu’un implique de renoncer à certaines illusions.
Et si, finalement, aimer ne consistait pas tant à trouver la personne idéale qu’à accepter de partager avec l’autre ses propres imperfections ?
Cécile Beaubié
15 octobre 2026
Distribution :
Direction musicale : Larry Blank
Mise en scène : James Bonas
Chorégraphie : Ewan Jones
Scénographie : Barbara de Limburg
Costumes : Nathalie Pallandre
Lumières : Christophe Chaupin
Vidéos : Anouar Brissel
Création sonore : Unisson Design
Robert (Bobby) : Loïc Suberville
Joanne : Jasmine Roy
Amy : Jeanne Jerosme
Marta : Neïma Naouri
April : Mélanie Paiement
Jenny : Eva Gentili
Larry : Scott Emerson
Paul : Sinan Bertrand
Harry : Arnaud Masclet
Peter : Joseph De Cange
David : Nathan Desnyder
Sarah : Marion Preïté
Susan : Camille Mesnard
Kathy : Myriana Hatchi
Clavier : Arnaud Tiberre
Guitare : Mathias Minquet
Batterie : Samuel Domergue
Orchestre de la Suisse romande





