Galina Vichnevskaïa : une voix, une vie, une liberté 1926-2012

Galina Vichnevskaïa : une voix, une vie, une liberté 1926-2012

dimanche 25 octobre 2026

Il y a des voix que l’on reconnaît en quelques mesures. Celle de Galina Vichnevskaïa en fait partie : un timbre immédiatement identifiable, une intensité dramatique, une manière de donner du poids aux mots. Le 25 octobre 2026, la soprano russe aurait eu cent ans. L’occasion de retrouver une artiste dont le nom reste associé à celui de Mstislav Rostropovitch, mais dont la carrière mérite d’être regardée pour elle-même.

Avant le Bolchoï, les grandes scènes et les honneurs, il y eut la guerre. Née à Léningrad le 25 octobre 1926, Galina Vichnevskaïa survit adolescente au siège de la ville. Elle débute ensuite dans l’opérette et travaille sa voix avec Véra Garina. En 1952, une audition au Bolchoï change le cours de sa vie. Elle y restera jusqu’en 1974 et y interprétera plus de trente rôles.

Galina Vichnevskaia 1963
© Harry Pot / Anefo — Nationaal Archief, CC BY-SA 3.0 NL.

De Tatiana à Katerina

Tatiana d’Eugène Onéguine occupe une place particulière dans ce parcours. La jeune fille qui ose écrire son amour, puis la femme qui refuse de trahir son époux, lui offrent deux visages d’une même héroïne. Le rôle l’accompagne du Bolchoï jusqu’à ses adieux à la scène lyrique. À ses côtés viennent Lisa de La Dame de pique, Natacha de Guerre et Paix ou Marfa de La Fiancée du tsar. Autant de personnages qui demandent de savoir raconter, habiter une situation, faire entendre ce qui se joue derrière une phrase.

Sa carrière déborde largement le répertoire russe. Elle chante Violetta, Aïda, Tosca, Cio-Cio-San, et aborde même La Voix humaine de Francis Poulenc en 1965. Dès le début des années 1960, les grandes scènes internationales l’accueillent : le Metropolitan Opera en 1961, Covent Garden l’année suivante, la Scala en 1964.

À New York, le 6 novembre 1961, elle paraît dans Aïda auprès de Jon Vickers, sous la direction de Nino Verchi. Les critiques conservées par le Metropolitan soulignent autant l’engagement de l’actrice que les nuances de la chanteuse. Certains relèvent aussi une couleur métallique dans les passages les plus sonores. Cette voix avait sa personnalité, ses aspérités, et une présence qui retenait l’attention.

Avec Dmitri Chostakovitch, dont elle est proche, le lien devient plus personnel encore. Elle incarne Katerina dans le film Katerina Izmaïlova de 1966, puis enregistre avec Rostropovitch la version originale de Lady Macbeth de Mtsensk. Les séances ont lieu à Londres en avril 1978 ; le disque paraît en 1979. Entre les deux versions de l’ouvrage, il y a toute l’histoire de sa condamnation par le pouvoir soviétique et des remaniements imposés à son auteur. Pour le couple désormais en exil, cet enregistrement est aussi une manière de rendre à leur ami disparu sa liberté de compositeur.

Une place auprès de Britten

Benjamin Britten connaît lui aussi les ressources de cette interprète. Pour son War Requiem, il souhaite réunir trois chanteurs venus de pays que la guerre a opposés : Vichnevskaïa, le ténor britannique Peter Pears et le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau. Les autorités soviétiques empêchent la soprano de participer à la création, à Coventry, le 30 mai 1962. Heather Harper la remplace.

Vichnevskaïa pourra toutefois rejoindre ses partenaires pour l’enregistrement de 1963, dirigé par le compositeur. C’est ainsi que nous sont parvenues les trois voix imaginées par Britten. Deux ans plus tard, celui-ci compose The Poet’s Echo, sur des poèmes de Pouchkine, et le dédie à Galina et à son mari.

Galina Slava Bolchoi 1992
© RIA Novosti, archive nº 437799 / Yuryi Abramochkin — CC BY-SA 3.0.

Galina et Slava

Ils se sont mariés en 1955. Lui est violoncelliste, mais aussi pianiste et chef d’orchestre ; elle est déjà une artiste du Bolchoï. Leur histoire commune se lit dans les programmes de récitals et sur les pochettes de disques. Slava au piano, Galina au chant : les mélodies russes offrent un autre visage de leur complicité. Au pupitre, il la retrouve dans Tchaïkovski, Prokofiev, Puccini et Chostakovitch. Une vie à deux, et plusieurs façons de faire de la musique ensemble.

Leur soutien à Alexandre Soljenitsyne, qu’ils accueillent dans leur datcha, va les exposer aux représailles des autorités. Les restrictions professionnelles s’accumulent. En 1974, ils quittent l’Union soviétique. En 1978, ils sont déchus de leur nationalité.

On mesure ce que pouvait représenter cet arrachement pour deux artistes qui avaient porté la musique de leur pays sur tant de scènes. Leur opposition au pouvoir soviétique ne les éloignera pourtant jamais de cette musique. À l’étranger, ils continuent de la jouer, de la chanter, de l’enregistrer. En 1990, la déchéance est annulée et le retour devient possible.

Galina couleur 2008 1
© Alexey Yushenkov — CC BY-SA 3.0.

La France, Aix et Monte-Carlo

La France tient une place importante dans leur vie d’exil. Elle devient aussi le lieu de plusieurs aventures discographiques. L’Orchestre national de France accompagne Vichnevskaïa dans Tosca, La Dame de pique et Guerre et Paix ; l’Orchestre de Paris dans Iolanta. Ces disques racontent, eux aussi, l’accueil réservé aux deux musiciens.

En 1982, c’est à l’Opéra de Paris qu’elle fait ses adieux à la scène lyrique. Elle retrouve Tatiana, sous la direction de Rostropovitch. La boucle est belle, mais la chanteuse n’a pas dit son dernier mot : les concerts et les enregistrements se poursuivent.

Le Sud de la France en donne un exemple particulièrement intéressant. Au Festival d’Aix-en-Provence, en 1983, Galina Vichnevskaïa et Rostropovitch créent La Prison de Marcel Landowski, récit musical et dramatique pour soprano, violoncelle et ensemble instrumental. La voix de l’une et l’instrument de l’autre se trouvent ainsi réunis dans une partition conçue pour eux. Landowski prolongera plus tard ce lien avec Galina, opéra inspiré par l’autobiographie de la cantatrice et créé à Lyon en 1996.

En janvier 1986, un nouveau chapitre s’ouvre à l’Opéra de Monte-Carlo. Galina signe la mise en scène de La Fiancée du tsar de Rimski-Korsakov, un ouvrage qu’elle connaît de l’intérieur pour en avoir chanté Marfa. Slava assure la direction musicale de cette coproduction avec le Washington Opera. Une autre manière de travailler ensemble et, pour elle, de transmettre aux interprètes son expérience de la scène.

Sur la Côte d’Azur, un autre visage de l’artiste apparaît à Cannes en 2007. Dans Alexandra d’Alexandre Sokourov, présenté en compétition, elle joue une grand-mère venue rendre visite à son petit-fils dans un camp militaire en Tchétchénie. À quatre-vingts ans, elle porte le film par sa présence et son regard. La chanteuse est devenue une grand-mère qui interroge les soldats, rencontre les femmes du village et fait entrer dans ce monde militaire les gestes de la vie quotidienne.

Ce qu’elle a transmis

En 2002, Vichnevskaïa ouvre à Moscou le Centre lyrique qui porte son nom. Former de jeunes chanteurs, leur donner une scène et les préparer au métier : une nouvelle tâche commence. Avec Rostropovitch, elle s’engage également en faveur de la santé des enfants dans les pays de l’ancienne Union soviétique.

Elle meurt le 11 décembre 2012, cinq ans après son mari. Pour ce centenaire, il reste bien sûr à raconter cette vie exceptionnelle. Il reste surtout à l’écouter : dans la lettre de Tatiana, dans le War Requiem, dans une mélodie de Glinka ou dans les tourments de Katerina. C’est là que nous retrouvons Galina Vichnevskaïa, au plus près de son art.

Podcasts sur France Musique

ab67616d00001e02c274e1337a58efd70f846966 optimized 261024195857 FileVert

Une discographie sélective

Sélection de quinze références. Les années indiquées sont celles des enregistrements lorsqu’elles sont établies ; les rééditions sont signalées comme telles.

Tchaïkovski — Eugène Onéguine (1955). Tatiana ; avec Sergueï Lemechev, Evgueni Belov et Ivan Petrov. Chœurs et orchestre du Bolchoï, direction Boris Khaïkine. Mélodiya. La première Tatiana au disque, à rapprocher de la version suivante.

Tchaïkovski — Eugène Onéguine (1970). Avec Youri Mazourok et Vladimir Atlantov. Chœurs et orchestre du Bolchoï, direction Mstislav Rostropovitch. Mélodiya. Deux étapes d’un même rôle, à quinze ans de distance.

Moussorgski — Boris Godounov (1970). Marina ; avec Nicolai Ghiaurov, Martti Talvela et Ludovic Spiess. Orchestre philharmonique de Vienne, direction Herbert von Karajan. Decca. Version révisée par Rimski-Korsakov.

Puccini — Tosca (1976). Avec Franco Bonisolli et Matteo Manuguerra. Orchestre national de France, chœurs et maîtrise de Radio France, direction Mstislav Rostropovitch. Deutsche Grammophon.

Tchaïkovski — La Dame de pique (1976). Lisa ; avec Peter Gougaloff, Regina Resnik, Bernd Weikl et Hanna Schwarz. Orchestre national de France, Chœur Tchaikovsky et Maîtrise de Radio France, direction Mstislav Rostropovitch. Deutsche Grammophon.

Chostakovitch — Lady Macbeth de Mtsensk (1978 ; parution 1979). Avec Nicolai Gedda, Dimiter Petkov et Birgit Finnilä. London Philharmonic Orchestra, Ambrosian Opera Chorus, direction Mstislav Rostropovitch. EMI / Warner Classics. Un témoignage majeur de leur fidélité au compositeur.

Tchaïkovski — Iolanta (1984). Avec Nicolai Gedda, Dimiter Petkov, Tom Krause et Viorica Cortez. Orchestre de Paris, Groupe vocal de France, direction Mstislav Rostropovitch. Erato.

Prokofiev — Guerre et Paix (1986). Natacha ; avec notamment Lajos Miller, Nicolai Gedda et Wiesław Ochman. Orchestre national de France, Chœur de Radio France, direction Mstislav Rostropovitch. Erato / Warner Classics.

Verdi — Messa da Requiem (1960). Avec Nina Isakova, Vladimir Ivanovsky et Ivan Petrov. Orchestre philharmonique de Moscou, Chœur académique d’État russe, direction Igor Markevitch. Philips / Decca Eloquence.

Britten — War Requiem (1963). Avec Peter Pears et Dietrich Fischer-Dieskau. London Symphony Orchestra, Melos Ensemble et chœurs, direction Benjamin Britten. Decca. Le compositeur et les trois solistes qu’il souhaitait réunir.

Chostakovitch — Sept Romances sur des poèmes d’Alexandre Blok (28 octobre 1967). Avec David Oïstrakh au violon, Mstislav Rostropovitch au violoncelle et Mieczysław Weinberg au piano. Mélodiya. Captation dans la petite salle du Conservatoire de Moscou.

Landowski — La Prison (1983). Avec Mstislav Rostropovitch au violoncelle. Orchestre national de Lille, direction Marcel Landowski. Erato / Warner.

Britten — The Poet’s Echo. Avec Mstislav Rostropovitch au piano. Decca. Le cycle sur Pouchkine dédié aux deux artistes.

Rachmaninov et Glinka — Mélodies. Avec Mstislav Rostropovitch au piano. Deutsche Grammophon, notamment la réédition Spotlight de 2006. De la Vocalise à L’Alouette, une autre manière de retrouver le couple.

Russian Mélodies & Romances. Glinka, Dargomyjski, Borodine, Moussorgski et Tchaïkovski ; Mstislav Rostropovitch au piano. Warner Classics, regroupement réédité en 2009.

717liq5XtKL. AC UF350350 QL50

Pour prolonger la lecture

Galina Vichnevskaïa, Galina : histoire russe, Fayard, 1985. Traduction de Béatrice Vierne, version augmentée par l’autrice. Pour retrouver le récit de sa vie dans sa propre voix.

Claude Samuel, Entretiens avec Mstislav Rostropovitch et Galina Vichnevskaïa sur la Russie, la musique, la liberté, Robert Laffont, 1983. Un dialogue avec les deux artistes autour des sujets qui ont façonné leur existence.

Elizabeth Wilson, Mstislav Rostropovich: Cellist, Teacher, Legend, Faber & Faber, 2007 (en anglais). Un portrait de Slava par une musicienne qui fut son élève à Moscou.

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.