Festival Opération Opérette / Opus 9 / La Follembûche Le Roi en jaune / Artuan de Lierré / Christophe Thill / Limoges (Espace Noriac)

Festival Opération Opérette / Opus 9 / La Follembûche Le Roi en jaune / Artuan de Lierré / Christophe Thill / Limoges (Espace Noriac)

samedi 10 octobre 2026

©Maxime Caille

Le quatrième spectacle du Festival Opération Opérette était la reprise du Roi en jaune, une opérette fantastique, créée et jouée avec succès en 2025, d’Artuan de Lierrée, un compositeur limougeaud, et de Christophe Thill pour le livret. L’ouvrage est tiré du Restaurateur de réputations, la première nouvelle du recueil de Robert W. Chambers le Roi en jaune (1895).

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©Maxime Caille

Une pièce de théâtre musical

Le Roi en jaune peut être catégorisé dans ce qu’on a appelé dans les années 1970 le théâtre musical. Ce dernier met en relation de manière très étroite tous les éléments qui concourent à la représentation, afin de mettre en congruence le sens souvent philosophique d’un texte et ce qu’éprouve directement le spectateur, en termes de sensations. Dans le Roi en jaune la scénographie de Le Poisson opère pleinement. Les vidéos ouvrent des horizons d’attente et échangent avec les éléments en dur du décor. Les très beaux éclairages de Frank Roncière enveloppent la totalité du spectacle dans des climats troubles. La partition d’Artuan de Lierrée est consubstantielle à cet univers, sidérante par les sons planants comme par les staccatos (on a évoqué la musique de film des années 1950 et la « mélodie continue » des opéras fin-de-siècle). L’agencement du mélodrame, du parlé, du sprechgesang, des « songs » plonge le spectateur dans l’angoisse et le surréel propres au fantastique. L’instrumentation y prend sa part avec l’électro-acoustique et les claviers d’Artuan de Lierrée, la clarinette et les percussions de Thibault Chaumeil, ce dernier également fort bon comédien. Les interprètes, tous excellents, viennent de plusieurs origines : chanteurs lyriques pour trois d’entre eux, comédiens-chanteurs hybrides pour les trois autres, avec une parfaite fusion des jeux et des vocalités. La mise en scène de Julie Lalande et Claude Gélébart permet cette fusion et situe le jeu dans le fantastique que nourrissent à la fois le réalisme et l’expressionnisme dosés à bon escient.

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©Maxime Caille

Une histoire traumatique

À New York en 1920, Hildred Castaigne, à la suite d’une chute de cheval et de la lecture d’une pièce interdite a été interné. Il poursuit le but de restaurer la dynastie impériale d’Amérique dont il estime être le dernier descendant. Son parcours épique et fantastique est retracé dans la nouvelle et dans l’ouvrage lyrique. On peut voir dans le récit la vie tourmentée d’un cerveau dont le livret capte les moments les plus intrigants et dérangés. Hildred va être mis en contact avec ceux que son trauma appelle à la barre. Il peut s’agir en ouverture du spectacle du dialogue avec Hawberk qui inscrit dans la trajectoire à venir une forme de destin voué à la mort à travers les métaphores de la forge, du blason et des armes. La scène qui suit de la rencontre avec Mr Wilde, dont Hildred recherche l’appui, ne se solde pas moins par une descente aux enfers. Wilde profite de la misère humaine pour réparer les réputations contre de coquettes sommes d’argent. La quête d’Hildred se fixe sur des lieux mythiques relatifs à l’Empire fantasmé, Carcosa, comme ceux de lacs embrumés et mystérieux, les promesses n’ayant guère de chance face à la violence destructrice qui s’instaure en ramenant à la surface les rapports familiaux et les passés les moins glorieux. La scène où Vance est désigné pour tuer, entraînant plusieurs transferts mortels, et celle où Louis Castaigne, pourtant d’allure fringante, est condamné à sortir du jeu illustrent les aléas du parcours, la couronne dont se ceint Hildred apparaissant de plus en plus dérisoire, cachant mal « les haillons festonnés » du Roi en jaune. C’est par une danse macabre que se termine la pièce, au moment où le corps d’Hildred est emporté.

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©Maxime Caille

On ne reviendra pas longuement sur la distribution identique à celle de l’an dernier, si ce n’est pour rappeler les notes percutantes de Christophe Gateau, la voix lumineuse d’Isabelle Savigny ou celle ample, puissante et éloquente d’Henri Pauliat. Claude Gélébart est impressionnant d’ambiguïté et de trouble dans Wilde ; Julie Lalande est étrange et fascinante en Hawberk et Thibault Chaumeil très juste en Vance.

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©Maxime Caille

Robert W. Chambers a été de passage à Paris entre 1886 et 1892. Il a été confronté aux courants affectant la psychologie, les débuts de la psychanalyse et le symbolisme littéraire et pictural. La vraie vie est au-delà des apparences. La maladie mentale abolit la frontière entre le réel et l’irréel, met au jour les strates de l’inconscient et fait plonger Hildred dans un monde mental où les passions sont mises à nu. La mégalomanie du personnage peut ainsi s’expliquer comme l’instrumentalisation des autres personnages. Le texte, comme chez Maeterlinck, ou la musique, comme chez Debussy, révèlent aussi les arrière-plans. On ne peut qu’être concerné par cette esthétique et cette morale de l’étrangeté. Le public ne s’y est pas trompé en applaudissant longuement la production.

Didier Roumilhac
10 octobre 2026

Scénographie, vidéo : Le Poisson
Mise en scène : Julie Lalande / Claude Gélébart, assistés de Florence Kolski
Lumières : Frank Roncière

Hildred Castaigne : Henri Pauliat
Mr Wilde : Claude Gélébart
Cassilda / Constance Hawberk : Isabelle Savigny
Hawberk : Julie Lalande
Louis Castaigne : Christophe Gateau
Vance : Thibault Chaumeil
Musiciens : Artuan de Lierrée / Thibault Chaumeil

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