Décidément, Umberto Giordano (1867-1948), l’un des chefs de file de la période vériste, connaîtrait-il un regain d’intérêt auprès des maisons discographiques, au-delà de son éternel succès Andrea Chénier ?!
Il semblerait, puisque, après la récente production Blu-ray/DVD de Fedora, une partition de Giordano jusqu’alors inédite à la scène est parue chez Decca fin juillet 2026 : Marina.
Il est d’ailleurs remarquable que les grandes maisons de disques du groupe Universal (Deutsche Grammophon, Decca…) essaient, malgré la grave crise éditoriale qui les frappe, de maintenir le cap avec des parutions lyriques certes timides, mais régulières, au rythme d’un opéra par an environ.
Lorsque Umberto Giordano compose Marina, nous sommes en 1888. Il est encore étudiant au Conservatoire de Naples et n’a que 21 ans. (1888, c’est aussi l’année où Édouard Lalo fait créer en France, avec succès, son fameux Roi d’Ys.)
Pour revenir à Giordano, cette partition de Marina n’était jusqu’à ce jour connue que par son titre, même des musicologues et autres passionnés de la période vériste.
C’est donc le premier ouvrage lyrique que Giordano composa pour participer à un concours destiné aux jeunes compositeurs d’opéra, organisé par le célèbre éditeur de musique Edoardo Sonzogno.
Et en cette année 1888, Giordano obtint avec Marina la sixième place du concours ; le premier prix ayant été décerné à un certain Mascagni pour… Cavalleria rusticana !
Giordano n’entendit jamais son opéra, qui resta dans ses tiroirs, mais Sonzogno lui commanda une nouvelle partition, Mala vita, créée à Rome en février 1892. Cette œuvre déclencha un gros scandale par son sujet évoquant l’histoire d’une prostituée. Il faudra attendre sa troisième tentative lyrique pour que le triomphe soit au rendez-vous : 1896, Scala de Milan, Andrea Chénier.
Marina — comme tous les opéras commandés par Sonzogno, puisque cela faisait partie du contrat — est un bref ouvrage d’une durée de 50 minutes environ, à l’impact dramatique fort. Il n’est pas sans rappeler, par sa situation dramaturgique au lever du rideau comme par son introduction musicale grandiose et guerrière, La Navarraise de Jules Massenet, que celui-ci « pour s’amuser » écrivit dans un esprit également vériste, et qui fut créée à Covent Garden en 1894.
Réparti en deux tableaux, Marina raconte l’histoire d’une jeune paysanne serbe, habituée depuis sa naissance aux guerres incessantes avec le Monténégro et véritable patriote, comme son frère Daniele. Ce dernier a pour compagnon d’armes un fanatique politique, Lambro, qui veut épouser Marina. Sauf que la jeune fille tombe éperdument amoureuse du prisonnier de guerre Giorgio.
Fou de colère, Lambro tue Giorgio avant d’égorger Marina pour trahison ; Daniele, effondré, recueille le dernier souffle de sa sœur, laissant Lambro répondre de ses exactions devant Dieu.
La partition révèle de réelles beautés musicales, depuis son dramatique prélude, comme nous le soulignions en préambule, jusqu’à ses beaux monologues et duos.
Le « Brindisi » qui ouvre le final du premier tableau est bien amené, avant d’être violemment interrompu par l’irruption du drame, conduisant à une coda intensément dramatique et lyrique qui réunit tous les protagonistes et le chœur au grand complet. Les airs s’enchaînent naturellement dans un style éperdument lyrique et s’écoutent avec grand plaisir.
Giordano révèle également dans cette œuvre de jeunesse une grande maîtrise de l’orchestration (techniquement, l’orchestre a beaucoup à faire et devient un personnage à part entière), ainsi qu’un réel talent mélodique.
La distribution réunie par Decca est un must.
Eleonora Buratto est une immense soprano italienne qui nous avait déjà beaucoup impressionné dans son enregistrement de Tosca dirigé par Daniel Harding, paru en 2025 chez Deutsche Grammophon. Une voix somptueuse, d’une grande aisance sur toute la tessiture, depuis de voluptueux graves jusqu’aux aigus les plus tranchants. Une magnifique cantatrice, assurément !
Si nous n’éprouvons pas une passion extraordinaire pour la manière de chanter de Freddie De Tommaso (même si la note finale de son air est à tomber à genoux par sa délicatesse musicale), il est un ténor anglo-italien « montant », parfaitement dans le style de ce genre d’ouvrage lyrique.
Deux barytons doivent compléter la distribution de la partition :
Dans le rôle de Daniele, frère de Marina, on trouve le baryton anglais Nicholas Mogg, très investi aussi bien dramatiquement que vocalement. Il déploie une belle palette de nuances, avec un timbre qui n’est pas sans rappeler celui du jeune Sherrill Milnes.
Lambro (le méchant de service) est incarné, quant à lui, par le baryton roumain Mihai Damian, qui possède toute la noirceur et toute l’autorité nécessaires à ce rôle (à n’en point douter, il est ou sera un excellent Scarpia !).
Sous la direction du beau chef d’orchestre italien Vincenzo Milletarì, l’orchestre « I Pomeriggi Musicali di Milano » (que l’on peut traduire par le titre poétique de « Les Après-midis musicaux de Milan ») sonne superbement, avec de très belles couleurs voulues par la partition et un souffle épique évident.
Les Chœurs de la Fondation du Théâtre Petruzzelli de Bari, très investis dramatiquement, complètent avec bonheur cette étonnante et belle découverte que Decca — comme au temps de son âge d’or, où la maison de disques n’hésitait pas à proposer d’extrêmes raretés — a eu le courage d’éditer.
Il reste encore de bien belles choses à découvrir dans le monde de l’opéra qui est inépuisable ; celle-ci en est une assurément !
Marc Jénoc
Umberto Giordano (1867-1948) : Marina
Création mondiale en version de concert les 12 et 14 février 2026 au Teatro Dal Verme de Milan. Enregistrement réalisé à cette occasion.
Direction musicale : Vincenzo Milletarì
Distribution :
Marina : Eleonora Buratto (soprano)
Giorgio Lascari : Freddie De Tommaso (ténor)
Lambro : Mihai Damian (baryton)
Daniele : Nicholas Mogg (baryton)
Orchestra I Pomeriggi Musicali di Milano
Coro della Fondazione Teatro Petruzzelli di Bari
1 CD Decca 576 7566 — Parution le 31 juillet 2026








