« BRAVO ! C’EST INCOMPARABLE ! C’EST TRÈS GAI ! BRAVO ! » (Les Courtisans, acte II scène 2)
Une véritable jubilation que cette version concert du bijou prokofievien donnée par les forces de l’Opéra de Lyon, après une série de représentations données là-bas et accueillies avec enthousiasme par la presse comme par le public !
Il faut dire, pour ouvrir le feu (d’artifice), que la partition regorge de trouvailles, chausse-trappes, effets de surprise, parodies ou détournements ininterrompus, qui placent l’auditeur averti dans un état euphorique : Ortrud croise la Sorcière humperdinckienne, la descente au Nibelheim s’enchaîne sur Samson et Dalila, les anathèmes d’Elektra précèdent des scintillements dignes de la fée Clochette, les fracas façon Femme sans ombre se mêlent à l’opera buffa !

Pour servir cette musique incroyable, l’orchestre et les chœurs de l’Opéra de Lyon se déchaînent sous la baguette de Dmitry Matvienko : trombones grasseyants, bois et vents mutins, trompette fière et amusée, cordes envoûtantes, percussions acérées, flots sonores et tutti écrasants, moments de lyrisme colorés et soyeux, tout n’est que régal à ce banquet sonore et chaque instant apporte son lot de délices. Quant aux chœurs, leur effet parodique n’empêche aucune cohésion, aucune rigueur, aucun soin vocal, aucune précision dans la diction.

Le jeune chef de 35 ans fait montre d’une autorité mais aussi d’un sourire juste parfaits pour ce patchwork complexe : s’il sait faire vrombir la formation lyonnaise comme dans les paroxysmes du 2e concerto, il apporte aussi ce décalage aimable, cette joie, ce plaisir à faire sautiller la musique, à animer la théâtralité du propos. Un RÉ-GAL !
En effet, il est bien question de théâtralité quand un ensemble de chanteurs prolonge des représentations scéniques et connaît par cœur l’ouvrage, brûlant les planches du TCE. Au bout de quelques instants, la version concert s’efface et c’est la pièce de Carlo Gozzi qui surgit.

Le Roi de Trèfle de Piotr Micinski, au grave bien posé, s’avère souvent émouvant, notamment lorsqu’il évoque la gifle filiale, et il sait aussi se montrer pince-sans-rire.
Damien Pass, bien en voix, réalise un joli doublé Léandre / Farfarello aux côtés de la volcanique Princesse Clarice de Lucie Roche, dont les graves coruscants et mordants font frissonner de plaisir, et dont la présence crève l’écran, pourrait-on dire, tant son allure de vamp hollywoodienne marque la rétine. Pour la Fata Morgana chantée par Gabrielle Philiponet, les meilleures notes se trouvent au cœur de ses imprécations wagnériennes.

Barbara Skora (Linette) et Déborah Salazar (Nicolette) s’acquittent avec grâce de leur partie, tandis que la voix de Giulia Scopelliti s’épanouit en Ninette, avec des filati scintillants. Céleste Pinel tire aussi son épingle du jeu en Sméraldine, notamment dans son trio avec Léandre et Clarice.

Le Prince incarné par Linard Vrielink fonctionne scéniquement, avec un visage mobile, des attitudes drolatiques, et une approche stylistique probante. La voix, cependant, alterne de jolis moments comme l’éclat de rire ou la deuxième partie du duo d’amour, avec des passages plus tendus, où la projection recule, avec notamment un si qui frôle l’accident. Le visage s’empourpre alors, et la tension physique est patente.
Quatre interprètes remportent enfin tous les suffrages.

Jean-Fernand Setti soulève l’hilarité de la salle dès son entrée en scène, dans son costume de Fafner déguisé en cuisinière : sa couleur de voix, son impact, sa drôlerie aussi font mouche à chaque instant. Il parvient même à émouvoir dans sa saynète du ruban !

Le rôle de Pantalon s’avère fort réduit, mais Marc Mauillon est cet artiste qu’on chérit, dont on goûte chaque note, chaque geste, chaque mimique. Constamment actif et réactif, il joue comme il respire et embarque le public dans sa moindre réplique, avec une voix facile et puissante.

Celio trouve en Daniel Mirosław un chanteur doté d’un instrument à l’ampleur saisissante, dont les appels à Farfarello feraient froid dans le dos s’ils ne prêtaient ici à sourire. Un Hagen de pacotille, en somme, mais à la voix d’airain qui a empli la salle du TCE avec une gourmandise visible sur le visage du chanteur : l’opéra, qu’on se le dise, est d’abord affaire de grandes voix !

Dans un rôle payant, une sorte de Papageno d’aujourd’hui, Robert Lewis gagne enfin haut la main la palme de l’applaudimètre. Ferrando, Lenski, Andres, Lysander, Erik ont déjà ponctué un début de carrière sensationnel : des amoureux, des poètes, des lyriques, en somme. En Truffaldino, l’artiste déploie toujours sa voix gorgée de lumière, avec, entre autres, un la dièse sur « ma belle dame » large, brillant, jouissif, une diction française absolument remarquable (qui sait produire le distinguo entre tous les « e » de notre belle langue !), un sens de la ligne qui lui permet de se jeter sur la moindre opportunité laissée par Prokofiev pour enchaîner quelques notes et construire de petits arcs vocaux, mais aussi un timing impeccable, des bouilles d’enfant gâté, de lutin malicieux, de farfadet coquin ou de petit diable qui nous font pigner comme des gosses devant un cartoon délirant, et des jeux de coloration mutins et toujours étonnants, entre pathos et Porthos.

Décidément, cet artiste ne cesse de nous surprendre et l’on se prend à rêver : et si les directeurs de théâtre se décidaient à lui confier David des Meistersinger ? Rêvons plus avant, plus franchement lyrique aussi : à quand un Rodolfo en France – puisqu’il va l’incarner l’été prochain au Longborough Festival Opera ? et pourquoi pas, dans un tout autre répertoire, un Abaris, avec cette diction, ce timbre, cette beauté vocale, cette facilité à nuancer ? Philip Langridge, artiste ô combien éclectique, passait bien de ce dernier à Idomeneo, tout en se montrant génial en Captain Vere et en se lançant dans Otello de Rossini ? Techniquement pleinement assuré, toujours préparé à la perfection, agile et émouvant en scène, stylistiquement constamment juste, doté d’une couleur vocale splendide, Robert Lewis mérite d’être engagé plus souvent dans des rôles de premier plan, sur des scènes de premier ordre ! En tout cas, voilà un Truffaldino qui aura conquis le cœur des spectateurs !
Un concert-bonbon, plaisir des papilles, dont nous sommes sortis le sourire aux lèvres et la joie au cœur.
Laurent ARPISON,
14 octobre 2026.
Direction musicale : Dmitry Matvienko
Le Roi de Trèfle : Piotr Micinski
Le Prince : Linard Vrielink
Truffaldino : Robert Lewis
Pantalon : Marc Mauillon
Fata Morgana : Gabrielle Philiponet
Léandre / Farfarello : Damien Pass
La Princesse Clarice : Lucie Roche
La Cuisinière : Jean-Fernand Setti
Le Magicien Celio : Daniel Mirosław
Linette : Barbara Skora
Nicolette : Déborah Salazar
Ninette : Giulia Scopelliti
Sméraldine : Céleste Pinel
Le Maître de cérémonie : Cătălin Pop
Le Héraut : David Rother
Orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon
Chef des chœurs : Benedict Kearns














